Le microcosme d’Oriza Hirata

Zone Critique continue son exploration des écritures contemporaines pour le théâtre. Aujourd’hui, la rubrique Théâtre dans un Fauteuil vous emmène au Japon sous la plume acérée et délicate d’Oriza Hirata, dans Nouvelles du Plateau S.

A la fois auteur, metteur en scène et directeur de théâtre, Oriza Hirata est l’un des plus importants représentants du renouveau de l’écriture dramatique au Japon de la fin du XXe siècle. Connu aujourd’hui pour avoir été un des premiers à faire jouer des robots humanoïdes dans ses spectacles (comme Les Trois sœurs version androïde, ou Sayonara, présentés en 2012 au Festival d’Automne), ses premières pièces, dont Nouvelles du Plateau S (1991) témoignent avant tout de sa volonté de réinventer la langue théâtrale de son pays. En effet, loin d’un style inspiré du théâtre occidental qui dominait alors, Hirata y déploie une langue du quotidien, ordinaire : celle-ci, pleine d’interjections, de silences, de conversations qui se superposent et de répliques chuchotées ou interrompues, participe à créer cette forme si particulière du « théâtre tranquille ».

Dans les pièces d’Hirata, anti-dramatiques plus que post-dramatiques, rien ne se passe, si ce n’est la vie dans son expression la plus simple, celles de conversations enchevêtrées sans vraiment de début ni de fin. Pas d’intrigue, d’action, de conflit, de coups de théâtres et de dénouement, mais la matière au premier abord insignifiante de notre quotidien. Un flux continu, en temps réel, naturaliste au possible, rythmé seulement par les nombreuses entrées et sorties des personnages, et les silences qui accompagnent la parole et en forment la respiration.

Rien ne se passe, tout se tisse

Ce qui intéresse Hirata est le micro-événement que constitue le dialogue et ses non-dits.

Dans Nouvelles du Plateau S, inspiré de La Montagne magique de Thomas Mann, un sanatorium en haute-montagne fournit le décor et l’atmosphère de ce flux : personnel soignant, patients dont on ne connait pas le mal, et leurs visiteurs venus de loin, se croisent dans cet espace suspendu, où l’on n’a d’autres activités que celles d’attendre, discuter et se reposer (“MURAI – Finalement, ici, on ne fait que dormir, ou manger”.). Au gré des conversations se dessinent cependant quelques thèmes universels, de la proximité de la mort à la difficulté de maintenir un lien amoureux, en passant par le rapport à la maladie. Dans ce lieu mi-privé mi-public, l’essentiel de l’action est repoussé à l’extérieur, dans le hors-champ du texte et du plateau. Ce qui intéresse Hirata est le micro-événement que constitue le dialogue et ses non-dits, où les relations se font ou se défont, où le lien s’affermit ou se distend :

” UENO – Euh, papa propose que tu viennes passer l’été dans notre villa.

 NISHIOKA – …

 UENO – Le docteur dit que tu peux te soigner à l’extérieur, alors tu peux sortir d’ici, non ?

 NISHIOKA – Hmm, bah.

 UENO – Alors, viens.

 NISHIOKA – Mais tu sais, ce n’est pas aussi facile que ceux d’en bas le croient, de redescendre.

 UENO – Pourquoi ?

 NISHIOKA – Et M. Tsuji, qu’est-ce qu’il fait ?”

Comme dans la vraie vie, on change de sujet dès lors qu’on n’est pas à l’aise avec la tournure que prend l’échange…

Une écoute attentive et attentionnée constitue la condition de compréhension entre êtres humains. C’est dans cette lecture avec soin qu’on finit par distinguer les fils qui courent et relient entre eux les personnages.

L’écriture d’Hirata exige de la part du lecteur (ou du spectateur) un régime d’attention spécifique. Dans ce théâtre qui interroge avant tout notre relation à l’autre, une écoute attentive et attentionnée constitue la condition de compréhension entre êtres humains. C’est dans cette lecture avec soin qu’on finit par distinguer les fils qui courent et relient entre eux les personnages. Ici un peintre pas pressé de retrouver sa fiancée, là un homme à la réputation de tombeur visité par des amis, dont son ex, là encore un homme qui apprend que son ancienne fiancée s’est mariée à un autre… Les relations sentimentales sont compliquées, non seulement par la distance et la maladie, mais surtout par la conscience que prend chacun, au sanatorium, de sa propre mortalité et de celle de l’autre.

“FUJIWARA – Quand on dit que la mort n’est pas une séparation, c’est bizarre, hein ?

 FUKUSHIMA – Eh ?

 FUJIWARA – La mort c’est une séparation absolue, au contraire.

 FUKUSHIMA – …

 FUJIWARA – Tu ne vas pas mourir ?

 FUKUSHIMA – Je ne vais pas mourir.

 FUJIWARA – … Tout à l’heure j’ai demandé à Tetsuko s’ils allaient se marier, tu sais.

 FUKUSHIMA – …

 FUJIWARA – Tu m’écoutes ?

 FUKUSHIMA – Hmm.

 FUJIWARA – J’ai l’impression qu’ils éludent la question. Tous les deux.

 FUKUSHIMA – On a nos raisons, tous…”

 Dans cette proximité de la mort, l’incertitude qui entoure chaque relation résonne particulièrement avec notre situation actuelle… Un des fils conducteurs du texte est un roman japonais, Le Vent se lève, qui se déroule également dans un sanatorium, et ce vers de Paul Valéry dont il tire son titre : « Le vent se lève, il faut tenter de vivre » (roman qui inspira également Hayao Miyazaki pour son film éponyme de 2013). Les personnages, perplexes, s’interrogent sur la signification véritable de cette exhortation, véritable leitmotiv de la pièce, sans jamais trouver de réponse qui les satisfasse. En cherchant à l’intérieur de la littérature comment dénouer les inextricables enchevêtrements de leurs situations, ils nous invitent à les imiter.

“SUZUKI – Oui, mais il s’agit de tenter de vivre.

 MATSUMOTO – Eh ?

 SUZUKI – Tenter de vivre, ce n’est pas vivre.

 MATSUMOTO – Aah, c’est vrai.”

A l’heure où la précarité de nos existences et la complexité de nos relations les uns aux autres sont plus que jamais apparentes, il est en effet peut-être temps de nous demander, nous aussi, en quoi consiste tenter de vivre.

Yannaï Plettener

Autour de Nouvelles du Plateau S :

  • Nouvelles du Plateau S, trad. Rose-Marie Makino-Fayolle, Les solitaires intempestifs, 2003
  • Entretien avec Oriza Hirata autour de la pièce, à l’occasion de la mise en scène de Laurent Gutmann (2003) : https://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Nouvelles-du-plateau-S-2281/videos/media/Entretien-avec-l-auteur-japonais-Oriza-Hirata?fbclid=IwAR0AyonXbfAOPUalWWMHpQB1cPtI4SxmgmHdGM2gVTui0t4zkyH7EThOx2g
  • Article de Marion Boudier sur le “théâtre tranquille” d’Hirata : https://www.erudit.org/fr/revues/jeu/2008-n129-jeu1116026/23519ac.pdf?fbclid=IwAR3aDLlPDcvItrqZNq_DsN-3wwFqzTSi0yXg9bOfVhaDqxq6RONwf-GZaZY
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