Le confinement de Monsieur Perrichon

pastiche labiche

En ce quatrième dimanche de reconfinement, l’équipe en charge de notre rubrique consacrée aux pastiches littéraires est fière de présenter à nos lecteurs l’intégralité du premier acte de la pièce Le confinement de Monsieur Perrichon d’Eugène Labiche, écrite à six mains en 1862 avec le concours de Jean-Auguste de la Truffière et d’Ernest Legouré.

 

ACTE PREMIER

Gare de Lyon, à Paris.

SCENE PREMIERE
POLICIERS, POSTIER, L’EMPLOYÉ, MAJORIN.

MAJORIN, s’adressant avec colère aux policiers : Mais c’est ce monsieur Perrichon qui tarde ! Je sais, monsieur l’agent, que je ne dois pas être dehors. Mais il part aujourd’hui avec sa femme et sa fille. En Italie… (Avec amertume.) En Italie. Vous vous rendez compte, monsieur l’agent ? En Italie ! Des carrossiers qui se confinent en Italie ! Des carrossiers qui ont quarante mille euros de recettes pour se permettre l’Italie ! Des carrossiers, en train ! Quelle époque ! Alors que, moi, monsieur, je peux à peine m’offrir Argenteuil ! Un salarié impliqué, travailleur, appliqué, qui rame sans pouvoir arriver… jusqu’à Argenteuil ! Aujourd’hui, j’ai dit que j’étais malade… Enfin, pas ce que vous croyez, monsieur l’agent, un petit rhume, rien de plus ! Je dois voir Perrichon, monsieur l’agent… Je veux lui demander d’avancer mon salaire… Trois fois rien… Six cents euros ! Pour ramer au moins jusqu’à Nice, chez mes parents ! Un confinement au soleil, c’est quand même mieux. Vous verrez, monsieur l’agent, il va prendre son air hautain… Faire le patron !… Un carrossier ! Enfin ! Il n’arrive toujours pas ! On dirait qu’il m’évite, ma parole ! (Sadressant à un facteur qui passe suivi de voyageurs.) S’il vous plaît, à quelle heure part le train pour Turin ?…

LE POSTIER brusquement : Avez-vous la carte Poste Premium Plus ?

MAJORIN : Non.

LE POSTIER : Monsieur, je livre mes derniers colis. Demandez à l’employé, là.

MAJORIN : Merci… (Sadressant à lemployé près du guichet.) Monsieur, à quelle heure part le train pour Turin ?…

L’EMPLOYÉ, brusquement : Avez-vous la carte Privilège SNCF ?

MAJORIN : Non.

L’EMPLOYÉ : Alors, voyez l’affiche !

MAJORIN : Merci… (À part.) Ils sont polis dans ces entreprises ! Si jamais tu viens à mon bureau, je vais te montrer ma carte !… Voyons l’affiche… (Il sort par la gauche.)

 

SCENE II

L’EMPLOYÉ, PERRICHON, MADAME PERRICHON, HENRIETTE.

Ils entrent par la droite.

PERRICHON : Par ici !… On ne se quitte plus ! De toute façon, sans attestation, on ne peut plus se quitter… Où sont nos billets ?… (Regardant à droite. À la cantonade.) Ah très bien ! Qui a les cartes d’identité ?…

HENRIETTE : Moi, papa.

PERRICHON : Et mon portefeuille ?… Mon manteau ?…

MADAME PERRICHON : Les voici !

PERRICHON : Et mon attestation ?… Elle est peut-être restée dans le taxi… Ah ! Non ! Je l’ai à la main… Comme je transpire…

MADAME PERRICHON : Bien sûr… Tu nous presses, tu nous bouscules !… J’ai connu des confinements plus agréables !

PERRICHON : C’est de sortir qui est laborieux… Une fois que nous serons confinés !… Restez là, je vais prendre les billets… (Donnant son chapeau à Henriette.) Tiens, garde-moi mon attestation… (Au guichet.) Trois billets pour Turin !…

L’EMPLOYÉ, brusquement : Ce n’est pas ouvert ! Après la désinfection des quais, des wagons, des sièges, des roues, du climatiseur, du conducteur et des voyageurs, vous devrez fournir une attestation du médecin, un test sanguin, un contrôle de température et votre numéro de sécurité sociale pour pouvoir présenter ensuite votre attestation de travail en ligne, de chômage partiel, et monter avec votre déclaration sur l’honneur ! Ne l’oubliez pas, c’est la plus importante !

PERRICHON, à lemployé : Ah ! pardon ! C’est la première fois que je pars me confiner… (Revenant vers sa femme.) Nous sommes en avance !

MADAME PERRICHON : Là ! Quand je te disais que nous avions le temps… Tu ne nous as même pas laissés déjeuner !

PERRICHON : Mieux vaut toujours être en avance !… En plus, on nous examine gratis à la gare ! (À Henriette.) Eh bien, ma fille, es-tu heureuse ?… Nous voilà partis !… (À sa femme.) Tu as pris les masques ?

MADAME PERRICHON : Mais oui !

HENRIETTE, à son père : Sans reproches, voilà déjà un confinement que tu nous promets ce voyage.

PERRICHON : Ma fille, il fallait que l’État eusse raison de mon fonds… Un commerçant ne ferme pas aussi facilement que le pensionnat de sa petite fille ! D’ailleurs, j’attendais que son école fût fermée pour l’instruire des choses de la vie !

MADAME PERRICHON : Est-ce que vous allez continuer comme ça ?…

PERRICHON : Comment ?…

MADAME PERRICHON : Ce n’est pas parce que nous sommes dans une gare que vous devez vous égarer !

PERRICHON : Je ne m’égare pas… Je mets les idées de ma petite fille sur les rails ! (Tirant de sa poche un petit carnet.) Tiens, mon enfant, voici un carnet que j’ai acheté pour le voyage.

HENRIETTE : Pour quoi faire ?…

PERRICHON : Pour écrire d’un côté mes craintes, et de l’autre mes idées.

HENRIETTE : Quelles craintes ? Quelles idées ?

PERRICHON : Celles de mon confinement ! Tu écriras, et moi je dicterai.

MADAME PERRICHON : Comment ! Vous allez faire le penseur à présent ?

PERRICHON : Pas penseur… Mais il me semble qu’un homme confiné a largement le temps d’avoir des pensées et de les étaler dans un carnet !

MADAME PERRICHON : Ce sera très intéressant, à coup sûr !

PERRICHON, à part : Chaque fois qu’elle n’a pas déjeuné, elle a quelque chose qui lui reste en travers !

UN FACTEUR, poussant un petit chariot chargé de bagages : Monsieur, nous vous remercions d’avoir choisi la formule Premium. Voici vos bagages. Pour cinq euros de plus, je vous les enregistre. Pour sept euros de plus, je les pousse jusqu’au quai. Pour huit, dans le train. Pour neuf, jusqu’à Turin. Voulez-vous me faire enregistrer pour Turin ?

PERRICHON : Certainement ! Mais, auparavant, je vais tout recompter… Parce que, les bons comptes font les bons acomptes… (Courant suvbitement vers le fond). Dépêchons-nous ! (Au facteur). Portez tout de même nos valises jusqu’au quai !

UN FACTEUR : Très bien, mais pas par là, par ici ! (Il indique la gauche.)

PERRICHON : Ah ! Très bien ! (Aux femmes.) Attendez-moi là !… Je vais régler la formule de Monsieur ! (Il sort en courant, suivant le facteur.)

SCENE III

MADAME PERRICHON, HENRIETTE, UN COMMISSIONNAIRE, PUIS DANIEL.

HENRIETTE : Pauvre père ! À ce rythme, il n’arrivera jamais à Turin !

MADAME PERRICHON : Il est comme possédé !

DANIEL, entrant suivi dun commissionnaire qui porte sa malle : Mais bien sûr que je sais où je vais, monsieur, puisque c’est écrit sur mon billet ! Je vais quelque-part, et quelque-part, ce n’est pas nulle-part, ce n’est pas ailleurs ; c’est précis, puisque c’est quelque-part ! Mais quel quai… Je ne vois pas… Si vous étiez un quai, vous seriez où ? (Apercevant Henriette, il la salue, elle lui rend son salut).

MADAME PERRICHON, à sa fille : Quel est ce monsieur ?…

HENRIETTE : C’est un jeune homme qui a marché à un mètre de distanciation sociale de moi, la semaine dernière, dans le huitième arrondissement.

MADAME PERRICHON, vivement : Un marcheur ! (Elle salue Daniel.)

DANIEL : Madame !… Mademoiselle !… Je bénis le hasard… Ces dames vont se confiner ?…

MADAME PERRICHON : Oui, monsieur !

DANIEL : Ces dames vont se confiner chez les parents de madame, sans doute ?…

MADAME PERRICHON : Non, monsieur.

DANIEL : De monsieur, peut-être ?…

MADAME PERRICHON : Non, monsieur !

DANIEL : Pardon, madame… Je croyais…

LE COMMISSIONNAIRE, à Daniel : Monsieur, votre offre est comptée. Il vous reste cinq minutes de forfait. Après, il faudra de nouveau me réengager.

DANIEL : C’est juste ! Allons ! (À part.) J’aurais voulu savoir où elles vont… avant de trouver mon quai… (Saluant.) Madame… Mademoiselle… (À part.) Elles prennent le train, c’est le principal ! (Il sort par la gauche.)

 

SCENE IV

MADAME PERRICHON, HENRIETTE, PUIS ARMAND.

MADAME PERRICHON : Il est très bien, ce jeune homme !

ARMAND, tenant un sac de nuit : Mais puisque je vous dis que c’est le quai 8, apportez ma valise quai 8 ! Portez ma malle ! Je vous rejoins ! (Apercevant Henriette.) Oh ! Mademoiselle Henriette !

MADAME PERRICHON : Quel est ce monsieur ?…

HENRIETTE : C’est un jeune homme qui marchait aussi à un mètre de distanciation sociale de moi dans le huitième arrondissement.

MADAME PERRICHON : Ah çà ! Ils se sont donc tous confinés ici, ma parole ?… Qu’importe, c’est un marcheur ! (Saluant.) Monsieur…

ARMAND : Madame… Mademoiselle… Je bénis le hasard ! Ces dames vont se confiner ?

MADAME PERRICHON : Oui, monsieur.

ARMAND : Ces dames vont chez les parents de Madame, sans doute ?…

MADAME PERRICHON : Non, monsieur.

ARMAND : De Monsieur, peut-être ?…

MADAME PERRICHON, à part : Tiens, comme l’autre ! (Haut.) Non, monsieur !

ARMAND : Pardon, madame, je croyais… Si je peux…

MADAME PERRICHON, à part : Alors ça, ils cherchent tous les deux le même quai !

ARMAND : Je cherche le quai 8… Je dois faire enregistrer ma valise avec ce monsieur… Je reviendrai ! (Saluant.) Madame… Mademoiselle…

 

SCENE V
MADAME PERRICHON, HENRIETTE, MAJORIN, PUIS PERRICHON.

MADAME PERRICHON : Il est très bien, ce jeune homme !… Mais ton père est tombé malade ou quoi ?

MAJORIN, entrant par la gauche : Aaaah ! Il a fallu que ce fichu train soit désinfecté de la tête au pied ! Il ne partira pas avant une heure ! Je suis trop en avance.

HENRIETTE : Tiens, monsieur Majorin !

MAJORIN, à part : Enfin, les voici !

MADAME PERRICHON : Vous ! Mais vous n’êtes pas à votre bureau ?…

MAJORIN : J’ai protesté une maladie, belle dame ; oh, mais rien de grave, juste un petit rhume ! Je ne voulais pas vous laisser partir sans vous souhaiter un bon confinement !

MADAME PERRICHON : Comment ! C’est pour cela que vous êtes venu ? Ah ! Que c’est aimable !

MAJORIN : Mais, je ne vois pas Perrichon !

HENRIETTE : Papa règle le porteur pour qu’il s’occupe de nos bagages.

PERRICHON, entrant en courant. À la cantonade : Le voyage d’abord ! Très bien !

MAJORIN : Ah ! Le voici ! Bonjour, cher ami !

PERRICHON, très pressé : Ah ! C’est toi ! Tu es bien gentil d’être venu !… Pardon, il faut que je prenne les billets ! (Il le quitte.)

MAJORIN, à part : Il est poli !

PERRICHON, à lemployé au guichet : Monsieur, on ne veut pas porter mes bagages tant que je n’ai pas validé ces billets, fait une radiographie des poumons, un test PCR, un test oculaire (allez savoir pourquoi un test oculaire d’ailleurs, alors que j’ai toujours eu une bonne vue !), un test des oreillons et une photocopie de ma carte vitale.

L’EMPLOYÉ : Ce n’est pas ouvert ! Restez !

PERRICHON : « Restez ! » et là-bas, ils m’ont dit : « Venez ! » (Sessuyant le front.) Je me sue à la tâche !

MADAME PERRICHON : Et moi, mon masque ne tient plus sur ma bouche !

PERRICHON : Eh bien, retirez-le ! (Indiquant les toilettes dans le fond à gauche.) Voilà des toilettes… Vous êtes bonnes de m’attendre ainsi.

MADAME PERRICHON : C’est toi-même qui nous a dit : « Restez là ! » Comme tu es lent ! Tu me fais dérailler !

PERRICHON : Mais Caroline !

MADAME PERRICHON : Ton train, j’en ai assez !

PERRICHON : On voit bien que tu n’as pas déjeuné ! Allez, va retirer ce masque…

MADAME PERRICHON : Dépêche-toi ! (Elle va sasseoir avec Henriette.)

 

SCENE VI

PERRICHON, MAJORIN.

MAJORIN, à part : Joli petit ménage !

PERRICHON, à Majorin : C’est toujours comme ça quand elle ne déjeune pas… Ce bon Majorin ! Merci d’être venu !

MAJORIN : Oui, je voulais vous parler.

PERRICHON, distrait : Et mes bagages qui sont restés là-bas avec l’employé auquel je n’ai pas payé la formule « surveillance bagage » ! Je suis inquiet ! (Haut.) Ce bon Majorin ! Merci d’être venu !… (À part.) Je dois y aller.

MAJORIN : J’ai un petit service à vous demander.

PERRICHON : À moi ?…

MAJORIN : Je voudrais partir à Nice… Et si vous vouliez bien m’avancer une partie de mon mois… Disons, six cents euros !

PERRICHON : Comment, maintenant, là ?…

MAJORIN : Je crois vous avoir toujours pris l’argent que vous me prêtiez. Euh… Rendu l’argent que vous me prêtiez !

PERRICHON : Ce n’est pas ça…

MAJORIN : Je tiens quand même à le dire ! Je touche ma prime le huit du mois prochain ; j’ai soixante euros… Et, si vous n’avez pas confiance en moi, je vous remettrai quarante euros en garantie !

PERRICHON : Allons donc ! Es-tu bête !

MAJORIN, sèchement : Merci !

PERRICHON : Pourquoi me demander de l’argent quand je pars alors que tu pouvais me le demander quand je restais ?…

MAJORIN : Allons, si ça vous gêne… N’en parlons plus ! Je demanderai à des usuriers de me faire un crédit à 50% d’intérêt. Je n’aurai qu’à leur rembourser petit à petit, avec un rein, une jambe, mes yeux et mon crâne. Je n’en mourrais pas !

PERRICHON, tirant son portefeuille : Voyons, ne te fâche pas !… Tiens, voilà, six cents euros, mais n’en parle pas à ma femme.

MAJORIN, prenant les billets : Je comprends : elle ne me donne jamais rien !

PERRICHON : Comment ! Tu lui demandes ?

MAJORIN : Je veux dire qu’elle n’est pas généreuse avec les amis de son mari !

PERRICHON : C’est ça, mon ami !…

MAJORIN, sèchement : Allons ! Adieu ! (À part.) Que d’histoires pour six cents euros !… Ça va en Italie !… Un carrossier !… Et ça rechigne pour six cent euros ! (Il disparaît par la droite.)

PERRICHON : Eh bien, il part ! Au fond, tout cet argent qu’il me demande, c’est une manière de me dire qu’il m’aime bien ! (Apercevant le guichet ouvert.) Ah ! Mince ! On distribue les billets !… (Il se précipite vers la balustrade et bouscule cinq ou six personnes qui font la queue.)

UN VOYAGEUR : Monsieur ! Pas de contact avec les autres passagers ! Respectez les consignes sanitaires !

L’EMPLOYÉ, à Perrichon : Oui, un mètre, je vous prie ! Faites la queue avec raison !

PERRICHON, à part : Et mes bagages !… Et ma femme !… (Il se met à la queue.)

 

SCENE VII
LES MÊMES, LE COMMANDANT, SUIVI DE JOSEPH, QUI PORTE SA VALISE.

LE COMMANDANT : Tu m’entends bien ?

JOSEPH : Oui, mon commandant.

LE COMMANDANT : Si tu vois quelqu’un qui te dit : « Je ne mets pas le masque parce que ça m’irrite », rien à faire ! 135 euros ! « Je respire mal » ! 135 euros de respiration, ça lui débouchera les poumons ! Et pour Anita, si elle demande où je suis, pas un mot !

JOSEPH : Oui, mon commandant.

LE COMMANDANT : Tu diras à Anita que tout est fini… Bien fini… Je pose un masque d’oubli sur ses lèvres !

JOSEPH : Oui, mon commandant.

PERRICHON : J’ai mes billets !… Vite ! À mes bagages ! Quel métier que d’aller à Turin ! (Il sort en courant.)

LE COMMANDANT : Tu m’as bien compris ?

JOSEPH : Sauf votre respect, mon commandant, c’est bien inutile tout ça.

LE COMMANDANT : Pourquoi ?…

JOSEPH : Parce que quand on aura le dos tourné, ils enlèveront le masque. Pour Anita, vous partez en espérant qu’elle revienne, ça ne marche pas. Un masque ne suffit pas à vous cacher ses lèvres !

LE COMMANDANT : Oh !

JOSEPH : Faudrait peut-être mieux être conciliant…

LE COMMANDANT : Non ! Cette fois, c’est sérieux ! Pas de retenue ! On masque tout : la bouche d’Anita comme la bouche des voyageurs !

JOSEPH : Tout ce confinement vous nuit, mon commandant. Déjà que le premier n’avait pas été très agréable pour vous… Les confinements, c’est comme les mites alimentaires : une fois que c’est quelque-part, impossible de s’en débarrasser ! Ça prolifère.

LE COMMANDANT : On n’a pas le choix. Bon, jusqu’à mon retour, tiens le coup. Je compte sur toi !

JOSEPH : Adieu, mon commandant.

LE COMMANDANT, sapproche du guichet et revient : Ah ! Écris-moi afin de me donner des nouvelles de ta santé !

JOSEPH, flatté : Merci mon commandant.

LE COMMANDANT : Et dis-moi si elle a eu du chagrin en apprenant mon départ !

JOSEPH : Qui, mon commandant ?…

LE COMMANDANT : Eh parbleu ! Elle ! Anita !

JOSEPH : Vous voyez, commandant ! Vous partez pour mieux revenir.

LE COMMANDANT : Jamais !

JOSEPH : Ça me fait de la peine de vous voir vous confiner seul parce que vous refusez d’être avec Anita !

LE COMMANDANT : Allons, c’est bien ! Elle n’avait qu’à ne pas tomber malade cette fois-ci. Anita est complètement inconsciente ! Pense-t-elle à mon hypocondrie ? Non ! Elle ne pense qu’à elle ! Et si je tombe malade, qu’est-ce que je deviens, moi ? Non, il vaut mieux que je parte. Je ne peux pas vivre un tel danger !

JOSEPH : Bon voyage, mon commandant ! (À part.) Il ne s’en passera pas huit jours ! Oh ! Les femmes ! Oh ! Les hommes !… (Il sort. Le Commandant va prendre son billet et entre dans la salle dattente.)

 

SCENE VIII

MADAME PERRICHON, HENRIETTE, PERRICHON, UN FACTEUR.

MADAME PERRICHON, se levant avec sa fille : Je suis lasse d’être masquée !

PERRICHON, entrant en courant : Enfin ! J’ai les papiers ! J’ai les papiers ! Nous pouvons à présent procéder aux visites chez le cardiologue, l’oncologue et le kinésithérapeute. Les infirmières nous attendent !

MADAME PERRICHON : Ce n’est pas malheureux !

LE FACTEUR, poussant son chariot vide, à Perrichon : Monsieur… Ne m’oubliez pas !

PERRICHON : Ah ! oui… C’est vrai. (Se concertant avec sa femme et sa fille.) Combien dois-je donner ?

MADAME PERRICHON : Avec la formule Premium, je dirais quinze.

HENRIETTE : Vingt.

PERRICHON : Allons… Va pour quinze euros ! (Les lui donnant.) Tenez mon garçon !

LE FACTEUR : Merci, monsieur ! (Il sort.)

MADAME PERRICHON : Entrons-nous à l’infirmerie ?

PERRICHON : Un instant… Henriette, prends ton carnet et écris.

MADAME PERRICHON : Déjà !

PERRICHON, dictant : Point santé : ai déversé des litres de sueur, peuvent être liés à une maladie tropicale ou à un virus asiatique qui dérègle le système immunitaire. Mes poumons vont bien, mais pour combien de temps ?

HENRIETTE : C’est fait !

PERRICHON : Attends ! Tu n’as pas noté mes idées !

MADAME PERRICHON, à part : Quoi ?!

PERRICHON, dictant : Que va devenir mon cher pays ! (Sinterrompant.) Eh bien, et mon attestation ?… Je l’aurai oublié aux bagages ! (Il s’apprête à courir.)

MADAME PERRICHON : Non, attends, elle est ici.

PERRICHON : Ah ! Oui ! (Dictant.) Que va devenir mon pays sans nous, sans nos entreprises ? (On entend la cloche et lon voit accourir plusieurs voyageurs.)

MADAME PERRICHON : Le signal ! Tu vas nous faire manquer le rendez-vous médical !

PERRICHON : Entrons, nous finirons cela plus tard ! (Le médecin larrête pour prendre sa température. Perrichon querelle sa femme et sa fille, qui rechignent à se faire tester. Elles se résignent. Ils entrent dans la salle dattente.)

 

SCENE IX
ARMAND, DANIEL, PUIS PERRICHON.

Daniel, qui vient de prendre son billet, est heurté par Armand qui veut prendre le sien.

ARMAND : Mais monsieur ! Je suis pressé !

DANIEL : Je suis aussi pressé !

ARMAND : Daniel ?

DANIEL : Armand !

ARMAND : Vous prenez le train ?!

DANIEL : Le train quai 8 ! Et vous ?

ARMAND : Moi aussi !

DANIEL : C’est charmant ! Nous ferons route ensemble ! J’ai des gels hydro-alcoolique de première qualité… Et où allez-vous ?

ARMAND : Quelque-part, et vous ?

DANIEL : Bizarre ! Moi aussi ! Je suis une jeune fille, mais elle ne m’a rien dit !

ARMAND : Vraiment ? Je suis moi aussi une jeune fille qui ne m’a rien dit !

DANIEL : Tiens ! Moi aussi !

ARMAND : La fille d’un carrossier !

DANIEL : Perrichon ?

ARMAND : Perrichon !

DANIEL : C’est la même !

ARMAND : Mais nous sortons à un mètre de distance ensemble !

DANIEL: Nous marchons tendrement à un mètre de distance également !

ARMAND : Je veux lui dire que je l’aime !

DANIEL : Et moi, l’appeler « mon amour ». Ce qui est à peu près la même chose…

ARMAND : Mais elle n’aime que moi.

DANIEL : Et elle n’est amoureuse que de son Daniel !

ARMAND : Que faire ?…

DANIEL : C’est bien simple ! Puisque nous partons nous confiner au même endroit, continuons notre voyage… et cherchons à nous éviter !

ARMAND, riant : Vous me défiez ?!

DANIEL : Et vous, vous vous me cherchez ?

ARMAND : Plutôt mourir que de vous trouver !

DANIEL : Et moi, de vous toucher ! (Ils se tournent le dos.)

PERRICHON, entrant en courant. À la cantonade : Ce test m’a ravagé la narine ! Je ne sens plus rien ! Je n’ai plus de nez ! C’est peut-être la maladie ?…

DANIEL : Tiens ! Beau-papa !

ARMAND : Oh ! Mon cher beau-père !

PERRICHON, les ignorant. À la marchande de livres : Madame, je voudrais un livre pour ma femme et ma fille… Un livre avec une épouse et une fille qui tuent leur mari et père dans un wagon afin de parvenir sereinement dans une destination de rêve. Vous avez cela ?

DANIEL, à part : L’Orient express.

LA MARCHANDE : Monsieur, en raison de la crise sanitaire, un arrêté préfectoral empêche tous les commerces du pays de vendre des livres, des cigarettes, de la nourriture, des vêtements, des ampoules, de la drogue, des outils et des voitures. Vous ne trouverez donc de livres nulle-part. Si nous nous ne pouvons pas en vendre, personne ne peut en vendre, et personne ne peut en acheter ! Si nous sommes sans rien, il n’y a pas de raison pour que vous ayez quelque chose ! C’est ce qu’on appelle l’Égalité, mon bon monsieur !

PERRICHON : Mais on peut quand même prendre le train ? (On entend la cloche.) Ah diable ! Il faut monter ! (La femme et la fille sortent de l’infirmerie, et tous se précipitent dans le wagon.)

ARMAND : Suivons-les !

DANIEL : Suivons-les ! Si seulement nous pouvions savoir où ils se rendent, nous aurions une petite idée de notre destination…

 

Eugène Labiche

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