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Veno Pilon, l’inconnu de Montparnasse  

Veno Pilon (1896-1970), peintre expressionniste, photographe, illustrateur, affichiste, graveur… était un artiste slovène touche-à-tout qui a côtoyé, durant les quarante années qu’il a passées à Paris, les plus grands artistes de Montparnasse, établis ou de passage : De Chirico, Music, Modigliani et tant d’autres. Figure célèbre dans son pays natal, où un musée lui est même dédié, il est pourtant inconnu en France.   

A l’occasion du cinquantenaire de sa mort, les éditions Franco-slovènes, en collaboration avec son fils Dominique Pilon, ont réédité dans un ouvrage bilingue son œuvre maîtresse : l’Oracle des peintres, série de 130 devinettes poétiques et humoristiques sur les artistes connus et méconnus de l’école de Paris. Zone critique est partie à la rencontre du fils de l’artiste qui a à cœur de transmettre la mémoire et l’œuvre de son père, lui-même infatigable passeur de culture.

« Palette de plein air vue en rose

Baigneuses filles satinées de chair

Paris aime se revoir en ses salons

Dans sa loge et au Moulin de la Galette »

Veno Pilon, artiste complet (poète, peintre, photographe) qui a passé quarante années de sa vie à Paris, est pourtant une figure inconnue pour le grand public français, alors qu’il est célèbre et célébré en Slovénie. Pourquoi cette personnalité qui a fréquenté le tout-Paris artistique est-il passé à côté de sa renommée de ce côté-ci des Alpes ?

C’est en effet tout le paradoxe de mon père : inconnu en France et gloire nationale en Slovénie. D’une nature plutôt modeste, il lui arrivait de douter de lui ; d’autant plus qu’il éprouvait un certain complexe dû à sa taille moyenne pour un Slovène et à ses origines populaires. Cela l’a marqué quand, à ses débuts en tant qu’artiste dans les années 1920, il s’est rendu compte que la plupart de ses camarades anciens étudiants étaient issus de familles aisées.

Lorsqu’il est arrivé à Paris pour des raisons personnelles et politiques (nous y reviendrons), il s’est senti submergé par le talent et la renommée des artistes déjà installés, qu’il s’agisse de sommités mondiales (les Picasso, Matisse, Chagall…) ou de bohèmes (Soutine, Krémègne ou Kikoïne…). Il s’est donc senti souvent en décalage. Par ailleurs, la faillite d’une petite entreprise commerciale « Denicotinea », qu’il avait lancée avec un associé en arrivant à Paris, a pesé sur son moral et ses économies.

Cette discrétion est présente dans la dernière devinette de l’Oracle, dans sa version française :

 

« Et

il y en avait…

il y a encore des connus

des inconnus

illuminés fous de peinture

ils sont parmi vous

– au curieux de les deviner

 

Mais qui l’on voyait beaucoup

dont on ne voyait rien

sauf ce test de

… on »

 

On peut bien sûr y deviner son nom, caché derrière ce « on » final, anonyme et globalisant. Son œuvre et sa carrière ont été marquées par une perpétuelle quête d’identité, que l’on retrouve également dans son intérêt pour les masques.

C’est quelques années plus tard, en 1932, qu’il rencontra une jeune femme qui avait des points communs avec lui. Devenu en 1919 citoyen italien par la grâce du Traité de Versailles (qui annexait la Slovénie occidentale à l’Italie), il fréquentait assidûment la colonie italienne nombreuse de Montparnasse ; quant à elle, elle était passionnée de langue et de culture italiennes, enseignait l’anglais après avoir été étudiante boursière aux Etats-Unis et était par ailleurs pianiste talentueuse. Leur aventure commune commença au cours d’un bal du 14 juillet au carrefour Vavin ; venu lui des rives de la Volga et elle du Mississippi, c’est au bord de la Seine qu’ils décidèrent de faire route ensemble.

C’est toute la dualité du personnage, tiraillé entre son origine slovène et son amour pour la France mais aussi entre le sang latin de son père et le sang slave de sa mère.

Il a en effet réalisé un dessin de ses parents, dans lequel il représente sa mère, très austère, et son père, beaucoup plus jovial. Plus que dualité, je dirais pluralité : il parlait couramment dix langues, dont le patois frioulan de son père Menigo, le patois slovène de sa mère Urska, l’allemand classique du collège-lycée de Gorica, et a eu quatre nationalités successives, sans n’avoir jamais rien demandé !

 

« Deux sangs coulent en moi

deux sangs différents

 

Celui de mon père

homme simple et bon

bon comme son pain

aimant le labeur, le vin

et la joyeuse chanson

sans souci pour demain

c’est le sang latin de mon père

 

Celui de ma mère

femme tendre et austère

au front haut et ridé de tourment

marchant au pas lent

à l’ombre de l’au-delà

c’est le sang slave de ma mère

 

Pourtant ils s’aimaient

mon père et ma mère

s’aimaient d’un amour simple

d’un amour fidèle

et malgré leurs querelles

et leurs langages différents

ils finissaient par se comprendre

 

Deux sangs différents

luttent en moi :

c’est l’ivresse

l’abandon à la vie

suivie de tendresse » (1949)

 

Les choses sérieuses commencèrent au printemps 1915 lorsqu’il fut enrôlé dans l’armée autrichienne comme chasseur alpin pour combattre les Italiens sur le front des Dolomites. Il fut ensuite transféré durant l’été 1916 dans les Carpates pour combattre cette fois sur le front russe en tant que chef d’une section de mitrailleurs. Fait prisonnier par une unité de Cosaques, il dut marcher 600 kilomètres à pied jusqu’à Kiev pour être envoyé à Moscou par le train, et de là, dans le Grand Nord et enfin dans la ville de Lipeck plus au sud. C’est là qu’il a réalisé de délicates aquarelles, scènes de la vie quotidienne qu’il réussit à observer depuis les étroites fenêtres du grenier de son lieu de détention. Il fut enfin libéré après la Révolution bolchevique et rapidement recruté par le Soviet local pour enseigner le dessin dans une nouvelle Académie populaire.

Son style ne correspondait pourtant pas vraiment au réalisme prôné par le régime soviétique.

Ce n’était certes pas le style du nouveau régime, mais il n’avait pas d’autre prétention alors que de vendre ses aquarelles sur place. Il a néanmoins réussi à en sauver un certain nombre lors de son épique voyage de retour à Ljubljana, à travers une Europe orientale et centrale totalement désorganisée. Alors qu’il était exposé au grand froid hivernal, parfois simplement installé en équilibre sur des tampons, entre deux wagons surchargés de réfugiés fuyant la guerre civile qui faisait rage à l’est de l’Europe en 1919.

Une mauvaise nouvelle l’attendait : il découvrit à son retour que sa province natale, une partie de la Carniole, venait d’être cédée à l’Italie. Le voici donc de nationalité italienne ; c’est à cette époque que son talent d’aquarelliste est remarqué par le peintre Rihard Jakopic, chef de l’école impressionniste slovène.

Résidant néanmoins à Ljubljana, faisant désormais partie du Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, géré par Belgrade, son protecteur Jakopic lui facilite l’attribution d’une bourse de séjour et d’études des Beaux-Arts. En trois ans, il va accomplir six ans d’études en travaillant d’arrache-pied à Prague, Vienne et Florence. Il y découvre l’expressionnisme viennois de la Sécession, le « Blaue Reiter » allemand, mais aussi la luminosité de la peinture italienne ; il deviendra par la suite un des chefs de l’expressionnisme et de la Nouvelle Objectivité slovènes. C’est ainsi qu’au cours des années suivantes, il rencontre la consécration dans son pays natal.

Quelles sont les raisons qui l’ont conduit à se rendre à Paris et, une fois arrivé dans la capitale, à abandonner la peinture pour s’adonner à la photographie ?   

Il est venu à Paris la première fois en 1925 pour un voyage d’études. Il fréquente alors la diaspora italienne, ses compatriotes, dont De Chirico, Campigli, Prampolini, Rossi, Leonor Fini… Cette colonie est infiltrée par des agents de la police secrète mussolinienne. De retour au pays, il est mis sous surveillance policière du fait de certaines de ses déclarations exprimées dans les cafés de Montparnasse, lesquelles pouvaient paraître sulfureuses aux yeux du régime. Il a beaucoup souffert, comme tous les Slovènes de la région annexée par Rome, de l’italianisation forcée ; celle-ci consistait à effacer des pans entiers de la culture et de l’identité slovènes, tout ce qui pouvait présenter un caractère slave.  Le slovène était interdit à l’école, tout le monde devait apprendre et parler l’Italien.

Après la mort de son père et le durcissement du régime, il revient à Paris en 1928 pour y résider définitivement. Il s’installe à Montparnasse dans un atelier qui existe toujours derrière l’Académie de la Grande Chaumière.

Mais ses doutes incessants lui font perdre son inspiration picturale et il décide de revenir à la photographie. Pour lui, la photographie est un moyen d’expression au même titre que le dessin, la gravure, l’aquarelle, la gouache, l’huile, la sérigraphie, la lithographie, la linographie et enfin l’écriture. Ce sont ses multiples talents.

Son studio de photographie est réputé dans le milieu artistique parisien et le fait vivre jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. La preuve en est l’existence d’un ouvrage qui s’intitule Veno Pilon, photographe parisien de Stane Bernik. La couverture est une très belle photographie de son amie triestine Leonor Fini.

Il fait alors connaissance d’un compatriote Doré Ogrizek, fondateur de la maison d’édition ODE qui publie des guides touristiques de qualité, en particulier « le Monde en Couleurs », collection qui fera sa fortune. De grands écrivains ont collaboré à ces guides, dont Mac Orlan, André Maurois, Jules Romains, René Barjavel, Samivel. Mon père en a été le conseiller artistique et l’un des illustrateurs.

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, il devient rédacteur d’un bulletin de l’ambassade de Yougoslavie destiné aux immigrés yougoslaves, arrivés dans les années 1930. Belgrade a alors besoin de main-d’œuvre ouvrière et minière pour les besoins de son premier plan quinquennal. Le gouvernement yougoslave prend alors en charge le rapatriement des Slovènes et Croates ayant une expérience industrielle. Mon père souhaite profiter de cette occasion pour retrouver sa famille dont il n’a guère de nouvelles du fait de la guerre, puis de la séparation du Rideau de Fer. Mais entre-temps, il est devenu apatride car les Alliés sont divisés sur l’attribution des zones d’influence entre les blocs soviétique et occidental. Il devient alors sans papier, ce qui n’arrange pas ses questionnements identitaires ! Il tente le tout pour le tout et, sans aucun document officiel, prend le dernier train affrété par Belgrade en clandestin, malgré un très grand risque d’être arrêté à chaque frontière ou contrôle policier.

Il entreprend un long voyage d’une semaine à travers une Europe encore très marquée par la guerre récente et aux frontières très surveillées. Caché à chaque contrôle derrière les énormes marmites du wagon-cantine ou sous les lits des malades du wagon-infirmerie, il en profite pour réaliser un reportage photographique sur ce voyage insolite des rapatriés.

Sa prise de conscience de son identité slovène remonte-t-elle à ce moment, dans les années 50 ?

Plusieurs facteurs interviennent. Le premier est le désir de retrouver sa famille avec laquelle il était difficile de communiquer, le courrier étant soumis à une censure très sévère dans ces débuts du régime titiste. La population sortait de la guerre de libération nationale doublée d’une guerre civile entre Rouges et Blancs, aussi sanglante l’une que l’autre. Les pertes de vies humaines sont en général estimées à 10% de la population.

Le second facteur tient aux relations que mon père avait tissées avec ses anciens compagnons d’études, ses amis artistes et écrivains ; certains étaient proches des nouveaux responsables politiques et culturels. Ces derniers cherchaient à mettre en place une société cinématographique ; Triglav sera donc la première structure de cinéma en Slovénie, du nom de la montagne slovène la plus élevée. Il a notamment été responsable de la scénographie et des décors du film Sur le sol natal qui met en valeur les combattants de la Résistance titiste à l’occupation allemande.

C’est alors qu’il découvre une nouvelle société qui, malgré quelques problèmes de mise en place, l’enthousiasme. On lui a même proposé la direction d’un grand musée de Ljubljana, ce qui montre sa renommée bien installée. Mais il dut décliner cette offre élogieuse, malgré sa situation matérielle précaire en France, car ma mère refusait de vivre en Yougoslavie dans les conditions de l’époque.

Une première exposition de dessins et de gravures lui a été consacrée en 1954, suivie par d’autres au musée d’Art Moderne de Ljubljana et dans d’autres musées provinciaux. Il avait déjà pu montrer ses œuvres dans de très nombreuses expositions collectives et ensuite personnelles en Yougoslavie, Italie, Autriche, Paris (par exemple au Petit Palais sur l’art yougoslave), entre les deux guerres.

De retour à Paris, il participa à l’organisation d’expositions d’art yougoslave et travailla à l’illustration de livres traduits et publiés en Slovénie, comme Tartarin de Tarascon ou les Contes de Maupassant.

De 1954 à 1964, il fut représentant d’une maison d’édition suisse, l’Œuvre gravée, fondée par un ancien ami de Montparnasse des années 1930 et critique d’art, Nesto Jacometti, auteur, de Têtes de Montparnasse dont un chapitre est intitulé Veno Pilon. Mon père commandait des lithographies à des artistes vivant à Paris et assurait le suivi dans les imprimeries spécialisées comme Mourlot à Montmartre.

Il fit plusieurs allers et retours entre la Grande Chaumière et la Slovénie, à Ajdovscina, sa ville natale, ou Ljubljana ; ainsi qu’un séjour prolongé en Lorraine chez son ami Jean Vodaine, artiste de grand talent afin de travailler ensemble sur une anthologie de la poésie slovène traduite par mon père. Il revint définitivement au pays en 1968, après la mort de ma mère à Noël 1963.

Un cancer des voies respiratoires ayant été traité et gardé sous contrôle en 1969, il retrouva une énergie et une inspiration nouvelles, une seconde jeunesse. Il se remit à peindre et accepta de nombreuses invitations de galeries ou de musées, de villes à travers la Slovénie. Il donna des conférences sur l’art moderne, sur le rôle de Paris dans la création artistique, ou sur l’Ecole de Paris.

Le 8 février 1970, jour de la fête de la culture en Slovénie, le prix Preseren fut attribué à mon père : remise officielle du prix, discours, interviews à la radio, à la télévision et dans la presse écrite nationale et locale, tout cela lui fut évidemment très agréable. Son grand regret fut que sa femme déjà décédée n’y fut point présente. De plus, sa ville natale lui avait déjà attribué un appartement à titre grâcieux pour accompagner son titre de citoyen d’honneur, et le ministère de la Culture une pension de retraite conséquente. Il était enfin libre de soucis matériels. Pour trop peu de temps, malheureusement, puisqu’il mourut le 23 septembre 1970, le lendemain de son 74ème anniversaire dans les bras de sa chère filleule Pavla, orpheline de père et mère, dont il avait été le tuteur à son retour de captivité en Russie. Il eut la joie de connaître son petit-fils François, âgé de presque dix mois, que nous avons pu, ma femme Odile et moi, lui amener depuis Paris ; l’ayant vu jeter avec vigueur son biberon après usage, il se réjouit et dit : « Ce sera un vrai homme ! ».  Il se réjouit aussi de voir son dernier « bébé » artistique, fraîchement imprimé par Vodaine à ma demande pressante, la pointe de l’iceberg du projet d’anthologie de poésie slovène, sous la forme d’un petit livret plein de charme : Œillets rouges pour Paris, une vraie réussite de fond et de forme. Une dernière joie lui fut donnée le 22 septembre ; une délégation d’élèves accompagnés de leur professeur vint lui fêter son anniversaire à domicile, lui offrir un superbe bouquet de fleurs et lui chanter une chanson traditionnelle du patrimoine slovène. Bel hommage de cette école qui, aujourd’hui porte le nom de Veno Pilon.

« Ayant quitté le cher pays de mon enfance

dont je garde toujours le souvenir

errant longtemps sur bonnes et mauvaises routes

fuyant moi-même, chargé de doutes

et de chaque pays où je posais mon pied

je revenais plus déchiré

 

Tourmenté ainsi dès mon adolescence

où donc trouver la paix tant désirée ?

De loin alors m’a attiré la France

ses rois glorieux, ses nombreux saints

ses bâtisseurs de cathédrales

sa grande révolution

leçon d’histoire humaine

ce grand souffle de la liberté

arrivé à mon pays natal.

Pays du charme, des femmes, du vin

pays des arts, des peintres, de l’esprit

Refuge suprême des hommes en peine

Cette France, qui m’a donné l’abri

qui m’a donné la femme

qui m’a donné le fils

patrie des hommes qui portent mon nom

ma seconde patrie, ô France

à toi ma grande reconnaissance ! (1949)

Il a été traducteur de poésie. Dans quelle mesure a-t-il pu faire découvrir la littérature slovène ?

Mon père a toujours eu le souci de faire connaître son pays et sa culture. Après sa période cinématographique, il a voulu traduire et publier une anthologie de la poésie slovène, qu’il avait prévu d’intituler Même un petit peuple chante, la poésie slovène des origines à nos jours. Il avait toujours, dans une poche ou l’autre, un morceau de papier sur lequel il notait ses idées de traduction et de versification. C’était un sujet fréquent de conversation au cours des repas, ma mère et moi devions réagir, approuver ou modifier les propositions paternelles… cela devenait parfois un jeu !

Un attaché culturel de l’ambassade de Yougoslavie, ayant entendu mon père parler imprudemment de son projet un soir au Dôme, reprit ce projet au vol et, ayant réuni d’urgence une équipe de collaborateurs, approcha le poète français Marc Alyn afin que celui-ci finalise la traduction et la présente à son ami Pierre Seghers. Ce dernier publia effectivement une Anthologie de la poésie slovène en 1962. Cette réalisation entraînait l’abandon du projet de mon père qui en fut très déçu.

Une autre idée lui vint : publier une œuvre originale relative à l’Ecole de Paris.  Ce serait un recueil poétique de charades-devinettes sur les artistes connus et méconnus de Paris dans la première moitié du 20ème siècle. Il fréquente alors le marché des poètes, place des Vosges, où il rencontre le poète Vladimir Kaucic, plus connu sous le nom de plume Jean Vodaine. L’entente entre les deux hommes est tout de suite très cordiale, au point que mon père sera pour Vodaine une sorte de père spirituel et lui transmettra ses connaissances de la culture slovène. C’est avec Vodaine que mon père réalisera en deux mois la finalisation et la publication de l’Oracle des peintres qui parait en édition limitée en février 1968. Son compagnonnage avec Vodaine a été affectif et profond, leur correspondance est révélatrice de cette amitié créatrice.

L’Oracle des peintres est une suite de 130 devinettes poétiques ; derrière chacune se cache un peintre, célèbre ou plus confidentiel de nos jours, qu’il s’agit de retrouver. S’est-il inspiré de son cercle de proches pour rédiger cette œuvre ?

Les peintres qu’il évoque ne faisaient pas forcément tous partie de son cercle proche, même s’il était toujours très entouré. J’ai rarement vu mon père à la maison le soir, à partir de mon adolescence. Il était le plus souvent au Dôme ; parfois seul à sa table, travaillant, modifiant, corrigeant ses traductions ou ses propres écrits ; souvent en conversation animée avec des connaissances, artistes ou écrivains, Montparnos fidèles ou amis slovènes de passage, personnalités reconnues ou jeunes étudiants boursiers en Beaux-Arts. La couverture de la récente réédition de l’Oracle aux Editions franco-slovènes représente précisément une soirée au Dôme, où l’on voit un groupe d’artistes attablés en joyeuse compagnie autour de verres nombreux, fréquents dans ses dessins et croquis pris sur le vif. Sur une nappe estampillée « Le Dôme », mon père s’est discrètement dessiné en retrait sur la droite au-dessus de son nom, affublé d’un nez qu’il avait fort mais ici caricatural ! On y voit son sens aigu de l’observation et de l’humour. Cette scène date de l’après-guerre ; sur un équivalent daté d’avant-guerre, il y aurait sans doute la figure de l’inoubliable Kiki, Reine de Montparnasse, tout aussi chaleureuse et peut-être davantage bohême.

« La lumière au crépuscule du siècle

enlumine la façade de la cathédrale

se brise en rayons de l’arc-en-ciel

impressionne les nymphéas au bain

fouille les horizons

et se mêle aux éclairs lointains »

Ses mémoires, Na Robu (Au bord, en français), ont été publiés en Slovénie. A quand la publication en France ?

C’est un gros ouvrage dont la version française rédigée par mon père attend d’être publiée…

Comme on l’a vu, votre père souffre d’un déficit de notoriété en France. Des événements sont-ils prévus prochainement pour mieux le faire connaître ?

La Librairie Tschann à Paris, bien connue dans le quartier Montparnasse, prévoyait un évènement Veno Pilon, accompagnée d’un accrochage de quelques œuvres et d’une séance de dédicaces ; tout cela est évidemment retardé. C’est aussi le cas pour un évènement au Palais du Luxembourg. Il existe également plusieurs projets d’intervention à Melun, dans diverses structures d’action culturelle, là aussi retardés. L’association Touraine-Slovénie souhaite organiser un évènement ultérieurement. La situation sanitaire actuelle n’est pas vraiment favorable.

Que souhaitez-vous que l’on retienne de votre père, pour le public qui ne le connaît pas encore ?

Je souhaite que l’on retienne de mon père qu’il était, bien que discret, très ouvert sur les diverses cultures européennes, qu’il avait une profonde humanité, était très curieux des hommes, de leurs langues, de leurs cultures, et de toutes les formes d’expression artistique. En un mot, c’était un véritable Européen, titre d’un de ses catalogues d’exposition, témoin des richesses mais aussi de l’histoire tourmentée de l’Europe du XXème siècle.

Entretien réalisé par Guillaume Narguet