La Religieuse sans son complot : le gâteau, sans la cerise ?

Jacques Rivette et Guillaume Nicloux se sont tous deux essayés à l’adaptation de La Religieuse de Diderot, le premier en 1967, le second en 2013. Dans les deux cas, la fiction l’emporte sur le vertige. À tort ou à raison ? Pour lancer notre dossier sur le complot, un parfum de mystification, et la fragrance des femmes entre elles.

Le secret magnifique

 La Religieuse de Diderot (1796) n’existerait pas sans un complot : amical, certes, et néanmoins bien réel. Le départ en 1759 du marquis de Croismare pour ses terres normandes ne trouve pas grâce aux yeux de ses fréquentations. Il faut de toute urgence précipiter son retour à Paris. Quoi de mieux que de simuler l’appel au secours d’une prétendue religieuse en détresse, propre à éveiller le dévouement du généreux marquis ? C’est le défi vertigineux que Diderot se lance, accompagné de quelques complices. Aspiré par son personnage, pris au jeu de la mystification, l’auteur étendra la matière des lettres jusqu’à former cet étrange roman.

Façonner un simulacre de vrai : c’était bien l’idée originelle, en convainquant le marquis de la réalité des lettres. Et quel meilleur média, pour ce faire, que le cinéma ?

Quelle que soit la crédulité réelle de Croismare dans ce jeu littéraire dont il fut peut-être le complice amusé, toujours est-il que les adaptations du récit écartent toute allusion à la cabale originelle. Et pourquoi pas ? Quelle importance que la genèse, et quelle tristesse que de ramener le cinéma au mantra vérace et trop vorace de la fidélité au texte. Jacques Rivette évacue le marquis de son adaptation. Guillaume Nicloux l’inclut, en transformant sa fonction : père caché de Suzanne (Pauline Étienne), deus ex machina, il tire sa fille illégitime du couvent et lui assure la grâce d’un happy end. Dans les deux cas, l’itinéraire de l’héroïne n’est aucunement troublé par la silhouette de la mystification. Façonner un simulacre de vrai : c’était bien l’idée originelle, en convainquant le marquis de la réalité des lettres. Et quel meilleur média, pour ce faire, que le cinéma, salué, dès sa naissance, comme un moyen d’immersion jusque-là inégalé ? Hollywood nous a habitués à un montage souverainement invisible : so near and yet so far, comme le chante Fred Astaire. Les choix de mise en scène de G. Nicloux nous absorbent sans l’ombre d’un doute dans l’univers blanc et glacé du couvent ; l’orchestration des plans-séquences par J. Rivette emporte tout aussi efficacement. Le spectateur est confiant, la fiction remplit son but : émouvoir au point de faire oublier l’illusion.

Suzanne évidente, Suzanne évidée

Néanmoins, le parti pris cantonne l’héroïne à l’illustration d’une thèse : la quête de liberté, la satire de l’univers conventuel. L’adieu au complot lisse l’identité de Suzanne, sans fracture et sans heurts. Pauline Étienne et Anna Karina incarnent la lutte, la première en tant que force d’intégrité et de dense résistance ; le seconde sur le mode de la pureté diaphane et pathétique. Le texte de Diderot compliquait pourtant l’adhésion. Les strates multiples de la composition sautent aux yeux, et le récit recèle de nombreuses incohérences factuelles.  De plus, l’auteur fantasme quelques tableaux sensuels : à l’occasion de scènes de séductions saphiques, ou encore lorsque Suzanne se complaît dans la description de son corps meurtri. Cette dimension est résolument écartée des mises en scène, surtout de celle de G. Nicloux. Les traits inquiétants de la supérieure lesbienne (Isabelle Huppert), ne donnent qu’une envie : fuir à toutes jambes. J. Rivette permet davantage de latence. La bonhomie rebondie de Liselotte Pulver irradie jusqu’à toucher l’irréelle Anna Karina ; l’épaule dénudée de cette dernière lors des brimades qu’elle endure alimente un discret voyeurisme.

Les deux adaptations écartent toutefois la faille du personnage : sa mauvaise foi. Chez Diderot, Suzanne peine à convaincre qu’elle ne participe pas à la jouissance de la mère supérieure : « elle m’exhortait en bégayant et d’une voix altérée et basse à redoubler mes caresses, je les redoublais » ; « j’avais peur, il me semblait que mes forces m’abandonnassent et que j’allais défaillir ; cependant, je ne saurais dire que ce fût de la peine que je ressentisse ». Ne fait-elle vraiment que subir son harcèlement ? De même, elle n’est pas seulement victime des souffrances dont on l’accable à Longchamp. Elle fomente complot et mutinerie au sein de l’univers clos du couvent : « J’eus bientôt l’air et peut-être le jeu d’une factieuse » ; « je n’omis rien de ce qui pouvait me faire craindre, haïr, me perdre et j’en vins à bout ». Un temps de rébellion et de provocation précède sa mise au ban.

Suzanne a « peut-être le jeu » d’une complotiste : autant dire qu’en cette créature de papier, il y a du jeu. Pourquoi ôter au personnage sa saveur ? La victime passe maître dans l’art d’animer la discorde. Ces remous ménagent une distance, qui s’évanouit dès lors que le personnage ne devient qu’un. Sans le vertige, la dénonciation prime et impose son univocité.

Des accrocs aux (r)accords

L’on se prend à rêver d’un autre film : un film sur le mensonge, une confession qui enjolive les souvenirs et une religieuse érotisée

L’on se prend à rêver d’un autre film. À propos d’une bande d’amis, prenant la plume pour berner un certain marquis, croisant lettres et données pour échafauder une illusion, comme Murnau construit en studio l’artificielle et trépidante ville de L’Aurore (1927). Un film sur le mensonge, une confession qui enjolive les souvenirs et une religieuse érotisée. Bref, on espère des dissonances. On aimerait que J. Rivette s’y soit collé, autrement : que l’amateur de complots devant l’Éternel ait mis en scène de sombres échanges à propos d’une religieuse à l’existence incertaine, et d’une cabale dont on ne sait quelle est la dupe. Out 1 (1971) et Diderot main dans la main : Lonsdale en Croismare, Léaud en Diderot, on garde Karina en marionnette devenue schizophrène, pour finir sur le doute suprême : au fond, y a-t-il bien eu complot ?

À cet égard, le montage de J. Rivette dans son adaptation bien réelle de La Religieuse fait un appel du pied. Il montre, peut-être, le vertige de l’identité par la grâce de quelques éblouissants faux raccords. Les incohérences de la confession de Suzanne, dues à la révision sur vingt ans d’un texte composé en strates successives, seraient à trouver dans cette scène où Anna Karina se jette aux pieds de sa supérieure sadique. Cheveux dans le dos ou cheveux sur l’épaule ? Sur une suite de quatre à huit plans extrêmement rythmés, la brisure éclate, d’autant plus que ce découpage forcené étonne chez Rivette. On saute des accrocs du texte aux raccords de l’image, que ces derniers soient volontaires ou non. Reste à savoir si l’on préfère la matrice au réel, la machine à rêves ou sa déconstruction. Où se loge le plus grand complot : dans l’histoire prétendument sans faille ou dans les failles d’une histoire schizophrénique ?

  • La Religieuse, un film de Jacques Rivette, disponible en VOD sur LaCinetek // La Religieuse, un film de Guillaume Nicloux, disponible en VOD sur Canal+.
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