Livres

Marien Defalvard ou l’effondrement

Dix ans après Du temps qu’on existait (Grasset), son premier roman, qui avait attiré l’attention du monde littéraire par sa précocité, et après un recueil de poèmes, Narthex (Exils), paru en 2016, Marien Defalvard signe un nouveau roman, LArchitecture, sorti chez Fayard à la rentrée littéraire de janvier.

Menée à la première personne, ce qui signale sans doute un ancrage autobiographique, ou du moins la proximité du narrateur avec l’auteur (même si l’auteur est né en 1992, un an après le début du roman), la narration prend la forme d’un journal intime, qui projette le lecteur dans l’intériorité d’un personnage, au cœur de ses méditations et de ses souvenirs, et suit le rythme des saisons. Au fil des entrées de ce journal, c’est d’abord un roman géographique qui se dévoile, une prose poétique qui invite à une longue déambulation solitaire dans Clermont-Ferrand, à travers les réflexions d’un jeune architecte, revenu après vingt ans d’absence dans la ville de son enfance, et qui en explore les strates spatiales et temporelles. « La forme d’une ville change plus vite, hélas !, que le cœur d’un mortel » : Marien Defalvard pourrait faire sien le mot de Baudelaire repris déjà par Julien Gracq dans La Forme d’une ville pour évoquer Nantes. Le narrateur pratique cependant une géographie qui rappelle la théorie des climats, et perpétue bien vite le modèle éculé d’une géographie déterministe, n’hésitant pas à gratifier le lecteur d’une description du « type auvergnat » dont on mesure la finesse : « une forme de dégénérescence naturelle du type méditerranéen, bien observée cent trente ans plus tôt par un Michelet dégoûté (“on dirait des crétins ou des mendiants”, “race laide”, etc.), comme une espèce arboricole méridionale poussée sur des cheires froides au soleil plus violent que nourrissant, dégénérescence d’un côté et de l’autre une épaisseur naturelle qui en faisait un type merveilleusement résistant, résistant comme une souche de basalte ».

Édifier une langue

Mais c’est aussi et surtout l’occasion d’exposer une langue, une langue travaillée, dense, précieuse, saturée de références littéraires, artistiques, historiques, religieuses et philosophiques, et de dévoiler ainsi le projet qui sous-tend le roman : l’architecture qui lui donne son titre est aussi bien le rêve moderniste, d’une part, qui a, selon le narrateur, défiguré Clermont-Ferrand — et en a fait « une expérience physique unique, sans nom, celle d’un lieu où le Beau a été, d’un geste définitif, congédié pour l’éternité » —, le projet alternatif, d’autre part, que propose le narrateur-architecte, qui a imaginé un palais de justice pour la ville, que l’édifice fragile de mots, enfin, qu’il s’acharne à construire. Marien Defalvard développe à loisir l’analogie entre littérature et architecture : si la ville est un texte, si l’on peut lire son histoire à même le tissu urbain, le texte est aussi un bâtiment, et L’Architecture peut alors se lire comme une vaste tentative de remédiation. À défaut de reconstruire Clermont-Ferrand, le narrateur-architecte peut ainsi construire une cité de mots consolante, vouée à sublimer la laideur des aménagements, et même à s’y substituer.

À défaut de reconstruire Clermont-Ferrand, le narrateur-architecte peut ainsi construire une cité de mots consolante, vouée à sublimer la laideur des aménagements, et même à s’y substituer.

            Emporté dans une dimension métapoétique qui l’éloigne de toute intrigue, le roman (mais en est-ce vraiment un ?) s’attache à traduire cette angoisse de la nomination et de la création, de la recréation du monde par le langage. Page après page, le livre se construit, comme on bâtit un monument, un bloc de pierre après l’autre, et ce n’est qu’une fois qu’on l’a refermé qu’il prend sa forme, faisant advenir une écriture, mais aussi un écrivain. Le résumé lapidaire du roman pourrait finalement être, parodiant le mot de Genette sur la Recherche : le narrateur devient écrivain, abandonnant l’ « art mineur » de l’architecture pour la littérature — c’est là tout ce qui se passera dans ce livre, et c’est déjà beaucoup, diraient certains. Proust, déjà, parlait de son œuvre comme d’une cathédrale ; Marien Delfavard tente quelque chose comme l’entreprise proustienne, et bâtit son roman comme une église. Le narrateur affiche en effet de grandes ambitions, un projet messianique : écrire pour mettre en ordre le monde, pour épuiser le monde, mais aussi refonder le langage, et ainsi approcher du Verbe divin, pas moins. Il s’agit de sauver la création en la nommant, car l’architecture est aussi peut-être une arche, une alliance nouvelle qui permettrait de retrouver la pureté du monde antélinguistique, et même antédiluvien — mais répond-il à son propre programme ? On peut se permettre d’en douter, quand le texte s’enferme dans l’abstraction et l’hermétisme  — décrivant un « bureaucrate » employé à la préfecture, le narrateur note ainsi : « A présent, il s’excitait sur un carré de papier blanc, qui soutenait des signes noirs, écrits en français, et qui portait un intitulé gris. Le va-et-vient du néant intime à l’intitulé gris, semence sociale. Puis un grand beau silence de montagnes saintes, plein d’échos — il l’entendit aussi, j’en suis certain. Il mordillait ses lèvres en moulage de pied de sainte. » Outre des métaphores obscures, Delfavard accumule des phrases à la syntaxe irréprochable, mais souvent très longues et très chargées, construites sur un amoncellement d’adjectifs, citant parfois en allemand, en italien, en anglais, en espagnol ou encore en latin sans se donner la peine de traduire. La dimension hermétique de son texte ne semble pourtant pas déranger outre mesure le narrateur, qui prévoit déjà la réception sceptique du public : « Celui qui me dirait qu’il n’a rien compris, je le comprendrais. Disons que j’essaie de fabriquer une architecture (ou d’écrire une langue ?) à la mesure de mon imagination – une langue (une architecture ?) qui soit le discours de mon imagination passé dans les hiéroglyphes français. »

Un roman réactionnaire

            En réalité ni roman ni essai, difficilement assignable à une catégorie générique, L’Architecture affiche pourtant une réflexion clairement politique, puisque les responsables de la destruction de Clermont-Ferrand sont pointés du doigt — la mairie socialiste, sans doute, la modernité, la déchristianisation, la perte des valeurs de l’Occident, la décadence, la mort des traditions, enfin tout cela à la fois, pêle-mêle. Reste donc à construire, là encore, l’architecture d’un projet de civilisation concurrent, qui serait quelque chose comme une société catholique, esthétisante et réactionnaire. Tel un bâtisseur de cathédrales, le narrateur rebâtit, littéralement, un futur possible, un monde nouveau, reconstruction patiente que doivent guider la foi et la grâce, et qui s’appuie sur l’architecture à la fois robuste et frêle du langage, qui porte, supporte, même, l’histoire, la civilisation et toute l’humanité.

Reste donc à construire, là encore, l’architecture d’un projet de civilisation concurrent, qui serait quelque chose comme une société catholique, esthétisante et réactionnaire.

            On est donc face à un roman réactionnaire  — et d’ailleurs l’auteur ne s’en cache pas : lui-même n’avait-il pas déclaré, sans doute aussi en manière de provocation, à la réception où on lui remettait le prix de Flore pour son premier roman, qu’il était « un facho » ? « Je suis ravi que le prix de Flore s’engage sur la même pente que le monde entier, au fond, et que Frédéric Beigbeder [qui était alors président du jury] fasse son coming out de facho. N’oublions pas que la littérature est fasciste par essence, qu’il n’y a pas plus facho qu’un roman. » L’Architecture n’est cependant pas tout à fait un tract politique, et la réaction que pratique le narrateur reste ambiguë (même s’il l’écrit avec un R majuscule) : « Je ne mentirai pas en disant qu’une force inconnue, que je porte en moi comme une marque d’origine, une balafre, m’a toujours porté, férocement, furieusement, vers ce qui est d’ordinaire jugé arriéré. J’ai aimé cela, presque malgré moi, jusqu’à en dépendre comme d’un pittoresque : l’arriération, le retard, l’anachronisme, le passéisme, le rétrograde — et dans toutes ses formes, même celles qui auraient dû m’être immédiatement antipathiques, pour des raisons politiques ou de sensibilité ; même celles en compagnie desquelles je n’aurais vécu pour rien. Et ce n’est pas tout à fait un hasard si arriération et paysage, récalcitrant à l’esprit du temps et attaché à l’esprit du lieu se sont confondus aussi, assez tôt, dans ma construction. Le passé a été pour moi une force d’attraction non pas tout à fait intellectuelle, pas historique, mais éthologique : c’est en quoi la Réaction, qui est déjà beaucoup trop consciente, trop affirmée, et qui est toute habitée d’esprit positif (c’est particulièrement sensible chez les théoriciens politiques : il s’agit de bâtir un retour vers l’arrière, exactement comme on a bâti Rome), je n’ai pu frayer avec elle que par la bande. »

            On pourrait s’étonner que la langue utilisée par Marien Delfavard pour dénoncer la décadence de  l’Occident soit précisément aussi décadente, riche, et faisandée, rappelant la prose de Huysmans. Paradoxalement, alors que le narrateur s’escrime à critiquer la « barbarie », la dégénérescence, le recul de la foi, l’absence de transcendance, le retour du « paganisme », alors qu’il refuse la modernité artistique, n’hésitant pas à comparer Clermont-Ferrand dévastée au « ravage de la musique dodécaphonique » viennoise, il cultive un style nourri de références littéraires fin de siècle, et s’inscrit dans la continuité esthétique de ce qu’on a pu appeler la décadence en littérature. On lit  ainsi, par exemple à propos de Pascal, Clermontois notoire, de tels morceaux de bravoure : « […] jamais nous n’aurions plus accès, hommes de ces terres pourtant, du même lieu sans accident possible, mais déplacés, mais façonnés de l’argile blafarde des défaites, à la pureté accidentelle de Pascal. Le sens que nous pourrions donner à cet accident de pureté du monde, il resterait infécond, secondaire, diffracté. Nous avions perdu la clef de la pureté réelle, et nous avions perdu l’imagination de cette pureté ; nous pouvions la commenter comme des gardiens de musée, nous pouvions raffiner extraordinairement les critères de la marchandise, mais le nœud roué du Ciel, le cristal brûlant, tentaculaire, la raison effondrée, les stèles et les barricades mentales volontaires, la blancheur puérile et infernale de Port-Royal, nous n’en connaîtrions que des reflets légers. Toutes les grandes édifications étaient devenues les reflets d’agate sur la pupille du contingent. »

On aurait donc aimé que Marien Defalvard soit fidèle au projet exposé dès le début du roman  — trouver un langage nouveau, ce qu’il appelle une nouvelle architecture, et créer un monde nouveau, un nouveau modèle de société, qui ne soit pas réactionnaire et antimoderne.

            On pourrait s’étonner aussi qu’un livre qui a pour titre LArchitecture soit aussi dépourvu de structure, discontinu, fragmentaire, marqué par l’absence d’intrigue et de construction dramatique, se perdant dans la logorrhée d’un long journal, les ellipses, signalées par la simple notation « (passage perdu) », et la béance centrale des cinquième et sixième parties, manquantes. Mais, pourrait-on arguer, au difforme supposé de la ville répond ainsi par homologie l’informe du roman.  Ce qui étonne le plus peut-être, c’est qu’un auteur qui tient à créer une langue nouvelle revendique son fascisme ; mais c’est après tout le propre d’une pensée fasciste que d’être convaincue de créer quelque chose de nouveau et de pur — un homme nouveau, un langage nouveau. Peut-être est-il préférable de  croire au contraire que la littérature est un anti-fascisme, un lieu où imaginer des possibles, oniriques, poétiques ou politiques, certes, mais, pour citer Barthes, si la langue est fasciste, grégaire et assertive, la littérature est justement cette « tricherie salutaire », ce pas de côté, qui permet d’y échapper, et de créer un espace de liberté salvateur. On aurait donc aimé que Marien Defalvard, au lieu de creuser encore le lit de la réaction, soit fidèle au projet exposé dès le début du roman, à l’ambition démesurée et folle qu’il affiche — trouver un langage nouveau, ce qu’il appelle une nouvelle architecture, et créer un monde nouveau, un nouveau modèle de société, qui ne soit pas pour autant passéiste, réactionnaire et antimoderne.

 

  • Marien Defalvard, L’Architecture, Fayard, 6 janvier 2021, 304 pages, 22€.
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