Journal du réel n°8

Entièrement délocalisée en ligne, la 43ème édition du Cinéma du Réel, le festival international du documentaire, se tient du 12 au 21 mars. L’occasion pour Zone Critique de tenir un petit journal des compétitions françaises et internationales, et avec les films présentés, de prendre le pouls du monde et de ses habitants. Au programme (copieux) du jour : les deux derniers jours de compétition, pour le prix d’un.

      • Feast de Tim Leyendekker (2021, Pays-Bas)

Il y a des films qui valent pour une seule scène, Feast est de ceux-là. En guise d’ouverture, une femme nous attend et fait face à une table, tout ce qu’il y a de plus banale, dans une pièce à la virginité impeccable. Ne se dépareillant jamais de son énonciation claire, rigoureuse et quelque peu désincarnée, la femme entreprend de disposer sur la table un ensemble d’objets, faisceaux d’indices mis en évidence à notre intention. C’est d’abord tristement dérisoire : un peignoir, une mallette, un ordinateur, des verres à vin ou à cocktail. Elle continue, impassible, alors que les objets disposés amènent la scène sur un versant plus drolatique et sulfureux : flacons de poppers, GHB, MDMA, préservatifs, sex-toys plus ou moins conventionnels, le tout accompagné de biscuits apéritifs et de CDs de George Michael, Nina Simone ou de Prodigy. Et voilà comment en une scène, en un dispositif de captation d’une netteté et d’une précision diaboliques, c’est toute l’essence du fait divers qui déflagre à la face du spectateur, plein de cruauté et de malice. Splendeurs et misères du réel, auquel on accède par la simple médiation d’objets, muets et insignifiants pris à part, mais dont la simple conjugaison par le regard nous entraîne sur la construction tortueuse et stimulante d’un récit, donc d’une élucidation.  C’est la force de cette scène, à la fois théorique et effective, que de faire tenir dans la pure matérialité, statique qui plus est – l’écarlate d’un tissu, le trouble d’un liquide suspicieux, l’angoisse d’un masque à gaz – toute la mythologique du fait divers criminel, ce qui le rend à nos yeux si fascinant, ce qui en fait une matière cinématographique inégalée : pas le moment du crime, mais plutôt tout ce qui l’entoure, l’avant et l’après, trous noirs des certitudes que l’on cherche à combler avec ce que l’on sait, ou croit de savoir, de l’humanité, de ses limites et de ses turpitudes. Passée cette scène inaugurale, on ne retiendra pas grand-chose de Feast, qui tourne à la démonstration de force intellectuelle, multipliant les références (le Banquet de Platon est convoqué) et les dispositifs esthétiques – dont certains tiennent davantage du téléfilm chic ou de la captation théâtrale – dans l’unique but de circonscrire complètement cette étrange affaire, d’éclairer la vie psychologique de ses acteurs, à grands coups de reconstitutions peu inspirées et d’ennuyeux interrogatoires. Un bien mauvais épisode de Faites entrer l’accusé, en somme.

Corentin Destefanis Dupin

  • Courts métrages #6 : Corps Samples de Astrid de La Chapelle (2021, France), earthearthearth de Daïchi Saïto (2021, Canada) et Armour de Sandro Aguilar (2020, Portugal)


Trois films atypiques, inventant leurs propres formes et leurs grammaires singulières sous nos yeux, et dont la communauté d’esprit se retrouve dans ce plaisir joueur d’explorer les possibilités de l’art cinématographique, tout en y étendant le domaine de la lutte contre les formes majoritaires.

Corps Samples s’articule autour d’un principe simple, celui de la juxtaposition d’images n’ayant a priori rien à voir les unes avec les autres, et d’extirper de ce télescopage orchestré un sens, du récit, une émotion esthétique. Principe qui porte chez les gens de mauvaise vie un nom : l’effet dit Koulechov. Astrid de la Chapelle obtient de cette réaction alchimique des résultats très encourageants, menant son étude sur le devenir minéral du vivant avec intuition mais aussi beaucoup de rigueur, tant il est évident que la cinéaste n’a pas écrit son montage au fil de la plume, mais au contraire de manière réfléchie, ordonnée, peut-être même un peu trop. Qu’importe, cette recherche formelle mène malgré tout le spectateur à une belle découverte.

Plus ouvert et indiscipliné, earthearthearth partage toutefois avec Corps Samples un rapport fort et structurant avec leurs bande-sons musicales, les deux films s’articulant en fonction d’elles. Si elle se faisait répétitive, mécanique, presque menaçante chez de la Chapelle, la mélodie qui vient travailler les images de Daïchï Saïto se fait par contraste plus libre de ses mouvements et plus agile pour s’adapter au montage visuel. Ce sentiment d’improvisation dans la partition musicale produit une émotion quasi synesthésique, tant le son épouse harmonieusement les courbes dessinées par les paysages psychédéliques travaillés par le cinéaste. Bref, un trip.

Armour m’a résisté. Sandro Aguilar fait le choix de nous raconter un drame humain et individuel avec exclusivement des plans larges d’anonymes suburbs québécois, vides de tout personnage. Le parcours d’Hector nous est communiqué qu’à travers de courts et ponctuels didascalies, qui ont le mérite de donner un semblant de sens, de liant à ce qu’on regarde. Ce recours à la fiction, même minimaliste, sonne malgré lui comme un aveu d’échec, une absence de confiance dans son matériau visuel et documentaire, suffisamment anodin pour que puisse s’y projeter virtuellement n’importe quel récit mais donc, fondamentalement, aucun non plus.

Axel Biglete

  • Les Prières de Delphine de Rosine Mbakam (2021, Belgique, Cameroun)

Il est des films qui font parler. D’autres pour lesquels il n’y a rien à dire. Il en est d’autres encore qui nous intiment le silence. Non qu’ils l’exigent avec hauteur. Non qu’ils soient trop simples, ou trop peu dicibles. Mais parce que le décent respect en nous remonte, à la contemplation du témoignage. Delphine vient du Cameroun, elle est en Belgique. Filmée par une compatriote belge et camerounaise, Rosine Mfetgo Mbakam, ce document est son journal et sa scène. Delphine n’a que trente ans. Et elle raconte sa vie de tel sorte que les nôtres, pour la plupart d’entre nous, spectateurs, spectatrices, apparaîtraient dans un éclair de la sienne, comme un long fleuve d’infantile tranquillité. Il serait ridicule pour moi d’énumérer le CV du malheur qui a frappé et frappe Delphine. Qu’entendrait-on, au juste, si je disais : orpheline de mère à cinq ans, violée à treize, rejetée par la famille pour cela même qui s’abattait sur elle, sa petite nièce mourra à ses côtés, le jour même où elle vendit son corps, pour trouver de quoi la soigner… Sommes-nous au juste encore capable d’entrer dans le récit de ces choses, ces choses qui sonnent à nous comme des passages obligés du chapitre que le roman fleur bleu de nos existences écrit sur l’Afrique dans nos représentations lointaines ? Et d’ailleurs, est-ce pour les malheurs de Delphine, ou même ses prières, que nous l’écoutons ? Non pas tout à fait. C’est la personnalité de Delphine qui s’affirme avec tant de vitalité ouverte au défi, tant de douleur sans apitoiement, tant d’orgueil dans sa souffrance. Nous regardons témoigner un courage à l’état de choc ; mais dire cela est  encore ridicule, face à ce que l’on voit vraiment : une vie, et toute l’authenticité de sa force.

Blaise Marchandeau

Rediffusion du film : aujourd’hui à 13h à cette adresse

      • Taming the Garden de Salomé Jashi (2021, Suisse, Allemagne, Géorgie)

En regardant Taming the Garden, l’ineffable documentaire de Salomé Jashi, on pense un peu à Werner Herzog, tant le projet pharaonique et délirant qui y est filmé se rapproche des ambitions fiévreuses de Aguirre ou de Fitzcarraldo : Ici, pas d’opéra au-dessus d’une montagne, mais des arbres millénaires arrachés à leur terre natale géorgienne, transportés au-delà des mers et transplantés dans un étrange pays. Ces travaux herculéens sont diligentés par un seul homme, dont le documentaire ne dévoilera ni le visage ni les intentions, et menés à bien par une cohorte d’ouvriers, qui se demandent bien la signification de tout ceci. L’entreprise est l’objet de toutes les spéculations : est-ce une histoire de profit, un drôle de philanthropisme (en guise de compensation, l’homme dédommage les habitants, fait construire des routes et des infrastructures), ou un acte signé de la main du diable ? Des histoires racontent même que ces arbres majestueux renferment un élixir de vie qui servirait à prolonger l’existence du mystérieux architecte.

Pendant ce temps, on creuse, on pioche, on remue la terre dans tous les sens, toute l’ingéniosité humaine est mise au service de cette opération de terraformation à ciel ouvert. À la lumière des lampes de poche, les villageois assistent médusés à la soustraction du géant endormi : certains en maudissent le responsable, d’autres en appellent à la miséricorde des dieux, la plupart sont écrasés par le silence que leur impose les dimensions titanesques de l’amputation. Leur dernier regard est plein de culpabilité : il aurait mieux fallu se nourrir, jouir de la beauté du monde tant qu’elle était encore là, tant qu’elle se déployait tous les jours sous nos yeux ingrats.

Quand la procession, aussi funeste qu’irréelle, se met en branle, on peut entendre la complainte des arbres dans la nuit des hommes. Quand les cinémas rouvriront leurs portes closes, quelle image fictionnelle comportera autant de sens et de folie mélangés que ces Mathusalem de sève et d’écorce, flottant et dérivant sur une mer indifférente à leur déportation ? Laquelle suscitera autant de désespoir et de mélancolie que le final de Taming the Garden, où les arbres errent hors de leur royaume, partis pour un infernal jardin des Hespérides, soutenus dans leur malheur par des câbles d’acier qui les maintiennent à une terre maudite comme Prométhée à son rocher ?

Corentin Destefanis Dupin

Rediffusion du film : aujourd’hui à 16h30 à cette adresse

  • Courts métrages #7 : Silabario de Marine de Contes (2021, France), Tellurian Drama de Riar Rizaldi (2020, Indonésie) et Incandescence des hyènes de Nicolas Matos Ichaso (2021, France)

Ce dernier programme de courts s’ouvre par un sentiment de déjà-vu. On y entend des chants d’oiseau, mais qui ont la particularité d’être émis par des volatiles dont le ramage ne se rapporte pas vraiment à son plumage. Ce drôle d’oiseau en effet, c’est l’homme. Plus précisément, ces sifflements organisés et réglementés sous la forme d’une langue, le silbo, qui est parlé sur l’île canari de La Gomera. L’esprit lent mais relativement assidu des salles de cinéma qui écrit présentement ses lignes aura fini par relever les similarités avec un film cannois de 2019, adéquatement titré Les Siffleurs. Le néo-film noir de Corneliu Porumboiu exploitait astucieusement la potentialité cinégénique de cette langue, et que Silabario réplique plus modestement, mais sans tarir son étonnant pouvoir de fascination.

Tellurian Drama relate lui une histoire de domination coloniale et de résilience autochtone, entremêlant fiction et réalité pour fantasmer un récit national alternatif, si ce n’est rédempteur, au moins réapproprié par le peuple spolié. Le film adopte un dispositif hybride, multiplie la nature des images et des documents qu’il convoque, où photos, maps, entretiens filmés ou encore lecture d’articles fantaisistes participent conjointement à recoller les morceaux de ce chapitre manqué et manquant de l’histoire indonésienne. Théoriquement, ça tient tout à fait debout. En pratique, le visionnage, qui n’est pas exempt de beaux moments de cinéma avec notamment une somptueuse conclusion musicale, a été une épreuve. Il est vrai aussi qu’en fin de festival (même numérique), le chroniqueur qu’on a gavé comme une oie en films en tout genre n’est plus tout à fait de patience égale face aux propositions audacieuses mais se cherchant encore.

Enfin, mon édition du Cinéma du Réel s’achève sur un rendez-vous manqué. Incandescence des hyènes de Nicolas Matos Ichaso avait pourtant tout pour m’émerveiller, pour parachever cette semaine jalonnée de belles découvertes par un ultime feu d’artifice esthétique dans mon petit coeur analytique mais fondant de critique. Plongée très vite au plus profond d’une nuit noire, éclairée que par les rougeoiement de braises et de métaux brûlants, la caméra du cinéaste suit des forgerons éthiopiens au travail, qui répètent dans l’ombre du monde, inlassablement, les mêmes gestes, le même savoir, sans parole, sans complainte, avec tout le sérieux qu’un travailleur peut avoir quand il se consacre à gagner son pain quotidien. C’est beau, simple, digne, à juste distance. En somme, du cinéma. Et alors même que le film commence enfin à se déployer, à nous révéler ce qu’il a véritablement dans le ventre, la plateforme numérique du festival choisit cette heure pour n’en faire qu’à sa tête. Maintes tentatives n’y feront rien : le film n’avance plus, sonné, stoppé net dans sa course. Tant pis. Il n’y a pas non plus que des désavantages à rejoindre le cercle restreint, maudit autant que chéri, des films rêvés.

Axel Biglete

Rediffusion du programme : aujourd’hui à 20h à cette adresse

 

 

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