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L’art nous manque et tout est dépeuplé

© Fred Dugit, pour le Parisien

Zone Critique s’est invitée aux journées de colloque organisées par le Théâtre 14, à Paris. Invité.e.s de marque, problématiques brûlantes, rencontres nécessaires : nous vous proposons un compte-rendu des deux premières tables rondes qui ont eu lieu le mardi 30 mars.

Faire corps & Sortir de soi

Pour répondre à une question aussi provocante et provocatrice que « La culture est-elle essentielle ? », il faut poser des bases, et notamment des bases définitionnelles. Qu’est-ce que la culture ? Et comme nous sommes dans un théâtre, le Théâtre 14, réduisons le champ sémantique à cet art – d’ailleurs, j’ai parfois été un peu gênée du mépris latent des voix théâtrales qui se sont exprimées lors de ce colloque, promotrices d’un « spectacle vivant », au détriment du 7ème art, qui serait un objet de consommation individualiste (mais passons, le débat n’est pas là). Pour donner des définitions, Florence Naugrette, Professeur d’Histoire et de Théorie du Théâtre à la Sorbonne Université, est invitée et parle depuis chez elle via Zoom : « Le théâtre est une activité artistique et une pratique sociale. » Il permet le vivre-ensemble en produisant un lien, et ce à cinq niveaux : dans la troupe elle-même en créant une microsociété ; dans un mouvement de va-et-vient entre l’acteur et le spectateur et le spectateur et l’acteur ; au sein du public-même ; entre le théâtre et la cité, faisant ainsi du théâtre un art politique ; enfin, entre les vivants, les morts et ceux qui sont à naître.

Le théâtre est donc créateur de corps, de corps multiples. C’est à la fois « une fabrique de la pensée », comme l’a introduit Édouard Chapot, co-directeur du Théâtre 14, et une « fabrique du commun » qui nous permet de « mesurer notre unicité » et nous autorise à affirmer que « face à l’art nous sommes égaux », selon les mots de Hortense Archambault, directrice de la MC93 – Bobigny et Présidente de l’Association des Scènes Nationales.

Monochrome (Fontana)

Face à une œuvre d’art, qu’elle soit plastique, sonore, ou encore vivante, notre cerveau réagit en trois temps, comme nous l’explique Pierre Lemarquis, neurologue, neurophysiologiste et essayiste. Premièrement, le cerveau identifie l’œuvre. Dans un second temps, il y prend du plaisir. Enfin, le cerveau considère l’œuvre comme un être vivant, un autre soi, grâce à ce qu’on appelle les « neurones miroirs ». Et ce, même face à un Monochrome de Fontana. Face à une œuvre d’art, nous ressentons de l’intérieur, en éprouvant de l’empathie, en rencontrant l’œuvre, en l’identifiant comme un alter ego ce qui nous amène à sortir de nous-mêmes. L’art nous permet donc à la fois de faire corps et de sortir de soi.

Au théâtre, au cinéma, au musée, le corps se libère, car il devient en même temps neuf et complètement soi.

Alors, que se passe-t-il quand, dans le contexte d’une crise sanitaire mondiale, nous manquons d’espaces où le corps impliqué pourrait se décharger émotionnellement ? Car là est l’utilité des lieux de culture et de divertissement, comme le souligne justement Angelo Foley, psychothérapeute et directeur artistique : au théâtre, au cinéma, au musée, le corps se libère, car il devient en même temps neuf et complètement soi, dans la rencontre avec l’œuvre et avec les autres corps.

« La dramaturgie que je produis pense à la réception » déclare Guillermo Pisani, auteur, metteur en scène et sociologue. Le théâtre c’est raconter une histoire et jouer avec les attentes du public. Les rencontres entre les comédiens et entre les comédiens et les publics étant – un temps, pour les premières, et toujours, pour les secondes – interdites, on appelle les personnels de la culture à se « renouveler », les créateurs et créatrices à travailler autrement. Avec Là, tu me vois ?, un spectacle créé par et pour Zoom avec la complicité du Studio Théâtre de Vitry et la Comédie de Caen à l’issue du confinement de mars 2020 (le premier), Guillermo Pisani pose la question : comment continuer à faire du théâtre ? Comment se rencontrer ? Comment faire ensemble quand on est séparé ? Lors de cette « pièce », la compagnie avait organisé un « foyer » (autrement dit : une autre salle de réunion sur Zoom) avant et après le spectacle. Et les gens, les spectateurs et spectatrices sont restés dans ces salles virtuelles, pour discuter entre eux. C’est ça le spectacle vivant : créer des moments de sociabilité. « La rencontre fait l’expérience plutôt que la consommation. » conclue le dramaturge : alors même que les conditions de rassemblement (ici, sur une plateforme de communication virtuelle) sont loin d’être idéales, les publics utilisent tous les moyens de sociabilité, ils restent pour garder le contact, pour être ensemble, pour vivre ensemble.

« Du possible, sinon j’étouffe ! » s’exclame Kierkegaard cité par Deleuze lui-même cité par Ollivier Pourriol, philosophe et chercheur. Dans un monde cloisonné par les murs-mêmes de nos habitats qu’on nous interdit de quitter, les possibles deviennent de plus en plus lointains : il n’est plus possible de créer dans les cafés tel un Hemingway écrivant Paris est une fête ; il n’est plus possible de se retrouver dans les vrais foyers des théâtres pour se ressouvenir et faire revivre par le dialogue les chefs-d’œuvre ; il n’est plus possible de se nourrir de culture qui, nous le rappelle le philosophe, « d’un point de vue biologique ne sert à rien » mais qui nous met en relation avec l’universel et nous permet de nous abstraire de nous-mêmes.  Ainsi, dans Si c’est un homme, Primo Levi raconte qu’il aurait donné sa soupe pour retrouver les termes exacts d’un passage de L’Enfer de Dante. Ou comment démontrer que l’existence sans art, la nourriture sans culture, ce n’est plus vivre mais survivre. Or, la fiction est une condition nécessaire à la vie pleine et épanouissante.

Combler les manques & Guérir

C’est même l’Organisation Mondiale de la Santé qui, dans un rapport de novembre 2019 – mieux vaut tard que jamais, l’écrit noir sur blanc : « L’art est bénéfique à notre santé. » En effet, et Pierre Lemarquis l’explique clairement, l’être humain a deux cerveaux : celui qui nous dit de rester en vie et celui qui nous donne envie de rester en vie. En ça, l’accès à la culture est fondamental, sinon c’est la route directe vers la dépression. Et le neurologue d’ajouter que l’art joue comme une hormone du bonheur sur le cerveau en libérant tout à la fois de la dopamine (qui donne l’élan vital), de la morphine endogène (qui donne des frissons) et de l’ocytocine (l’hormone de l’amour et de l’attachement), en reproduisant ainsi le circuit des drogues. D’où l’effet de manque si nous en sommes privés.

Car l’accès à l’art, en tant que représentation et pratique sociale, est primordial à bien des niveaux. Claire Gabiache, directrice adjointe de La Maison Pour Tous Victor Jara et du Centre Social et Culturel Georges Brassens de Champs-Sur-Marne, raconte avec passion comment les moments de pratique artistique avec les publics précarisés permettent de « renarcissiser » les personnes : mettez un individu sur scène et, immédiatement, s’emparant du micro ou contemplant la foule qui le regarde, il regagne une estime de soi. Dans les « quartiers », les lieux d’habitations des populations les plus défavorisées et parfois même déserts culturels, les événements artistiques sont des échappatoires où les individus s’extraient du quotidien et s’autorisent à espérer, à imaginer, à se projeter dans d’autres possibles.

La créativité et la création permettent de mettre au jour ce qui est silencieux mais en puissance en soi : se confronter à l’art c’est mettre en route une maïeutique qui mène vers la guérison.

Dans le cabinet du praticien, « la culture fait partie de la thérapie » (Angelo Foley). La créativité et la création permettent de mettre au jour ce qui est silencieux mais en puissance en soi : se confronter à l’art c’est mettre en route une maïeutique qui mène vers la guérison. « L’art est un outil formidable au niveau cognitif » enchérit Marine Raimbaud, psychiatre au GHU Paris Sainte-Anne, car à travers lui on s’approprie le monde qui nous entoure et en tant qu’outil social, ce qui fait société, on se lie aux autres. La mise en scène de soi dans l’espace intime du cabinet de consultation et la visite de lieux culturels publics permettent tout à la fois de libérer des énergies, de lutter contre le repli social et de participer à la liesse commune qui s’opère lors d’événements culturels. Il n’est nul besoin ici d’argumenter plus avant : on se rend compte de la nécessité de l’art pratiqué et représenté.

Marie Sorbier, chroniqueuse chez France Culture et animatrice des débats du jour, rapporte l’anecdote suivante. En 1995, un journaliste demande au dramaturge allemand Heiner Müller : « Qu’est-ce que le théâtre ? » – autre question provocante et provocatrice. Müller botte en touche et répond que pour le savoir il faudrait fermer tous les théâtres et qu’on verrait, alors, ce qui nous manque. Heiner Müller l’a proposé, le Coronavirus l’a fait : en 2020, les théâtres sont fermés et nous constatons le manque. D’une part, la virtualisation de l’accès à la culture – consommation de films, d’exposition et de captations sur les écrans via internet – ramollit notre être cognitif : nous devenons passifs, nous perdons en concentration, en imagination, en empathie, en réflexion. Et ce ramollissement amène à la dépression, affirme Marine Raimbaud. D’autre part, ajoute Pierre Lemarquis, nous perdons la communication non verbale qui a lieu lors des représentations de spectacles vivants ainsi que le va-et-vient entre le plateau et la salle. On ne fait plus la rencontre ni des autres ni de soi. On connaît aujourd’hui une vague psychiatrique due à la crise sanitaire avec de nouveaux patients qui se présentent en consultation : dépression, épisodes psychotiques chez des personnes qui n’avaient jamais été en souffrance auparavant. On ne peut que le constater : l’art nous manque et tout est dépeuplé.

“Là, tu me vois ?” – Capture d’écran d’un reportage d’Arte Journal

Prendre tous les risques & Reconquérir sa liberté

On l’a vu : la culture est plus qu’essentielle, elle est vitale car, selon les mots d’Angelo Foley, « pour que la vie continue, il faut qu’elle ait un sens, sinon on tombe dans la pathologie. » Que faire dès lors pour réinsuffler la vie dans un monde où l’accès à la culture est atrophié ?

L’art est le meilleur tuteur de résilience, l’exceptionnel est à venir.

Avant toute chose, il faut accepter : accepter la nouvelle donne et s’en relever d’autant plus fort. C’est ce qu’on appelle la résilience. Marine Raimbaud rappelle que ce mot qui est aujourd’hui sur toutes les lèvres n’est pas synonyme de docilité : la résilience, comme définie par Boris Cyrulnik, est un processus actif et dynamique – on vit un coup dur, on y survit et on en ressort grandi. Ne nous inquiétons pas et accrochons-nous : l’art est le meilleur tuteur de résilience, l’exceptionnel est à venir. Au sortir de cet énième confinement, il s’agira de rééduquer le muscle du choix, de réanimer le goût de sortir, d’aller faire collectif dehors, devant une œuvre d’art, œuvre d’art qui propose un ralentissement, un temps de pause.

En ce qui concerne les « professionnels », il faut passer à l’offensive en imaginant de nouveaux lendemains. D’abord, agir sur le terrain pour qu’il y ait « des théâtres partout » et rétablir la possibilité de « rencontrer quelqu’un que je ne connais pas » selon les mots de Hortense Archambault. Ensuite, apprendre de ces enfermements et inventer de nouvelles formes numériques qui rendent compte de ce que c’est vraiment que le théâtre, aller au-delà de la captation classique qui ne rend pas hommage au relief d’un spectacle qui se joue au plateau.

Enfin, il s’agira de se rappeler que « la culture est un engagement » (Claire Gabiache), pour ainsi repenser les rapports sociaux et préserver ce qui nous rend humains. Hortense Archambault explique qu’aller au théâtre est un besoin, un besoin « très sérieux, ce n’est pas un caprice. » Or, les politiques successives concernant la culture lors des confinements et couvre-feu de cette dernière année nient ce besoin : « Il n’y a pas de société sans culture. Considérer que l’inverse serait possible, est très grave. C’est une part de notre humanité qui est déniée. » Il s’agit aujourd’hui de s’extraire de cette « société qui pense par l’économie », même si c’est vertigineux. Justement parce que c’est vertigineux. En occupant les théâtres par exemple, mais aussi à plus grande échelle en refusant la politique de l’appel à projets et la stratégie de marché pour entrer dans une pensée plus globale. Car c’est une politique de sape que de séparer les différents « membres » de la culture, les précaires d’un côté et les puissants de l’autre, afin de réduire à néant la force de frappe qui pourrait avoir lieu dans l’alliance de tous les personnels de la culture. Il faut d’une part que la création soit libre et risquée et d’autre part mettre en place tous les moyens possibles pour qu’une médiation concrète et pédagogique existe. « Le spectacle doit être public », de tous les publics, assène Hortense Archambault : « Nous sommes un théâtre de la République » où l’hétérogénéité des publics permet qu’il se passe quelque chose.

En introduction de cette première journée de colloque, Jack Lang, Président de l’Institut du Monde Arabe et ancien Ministre de la Culture, nous invitait à « partir des obstacles pour construire des tremplins » en nous rappelant que tout au long du XXème siècle les transformations culturelles avaient coïncidé avec des bouleversements politiques et sociétaux : en 1939, Jean Zay propose la création du Festival de Cannes ; Catherine Laurent, à la Libération, est à l’origine de la création des Centres Dramatiques Nationaux ; André Malraux, sous De Gaulle à partir de 1958, crée le Ministère de la Culture ; Jack Lang, sous Mitterrand à partir de 1981, enclenche une « politique des arts ». C’est donc le moment, en pleine pandémie, d’organiser une nouvelle donne : « Il ne faut pas craindre de renverser la table et de franchir les frontières. »

D’un côté, « revendiquer le superflu de la culture », comme le souhaite Guillermo Pisani, car là est la liberté absolue ; d’un autre côté, « mieux nous parler et nous entraider », comme le désire Hortense Archambault, car là est l’utilité de la culture. Un savant équilibre qu’il s’agit de tenir entre inutilité et nécessité. Il s’agit dès aujourd’hui, en ces temps troublés, d’opérer un changement de paradigme pour que la culture soit le point de départ des relations et des rencontres pour ainsi faire nôtre la phrase de Georges Braque : « L’art est une blessure qui devien[dra] lumière. »