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“Chaque homme a la capacité de regarder le monde poétiquement”

©Maurice Rougemont Agence Opale/ Leemage

Fondées en 2015, les éditions Poesis se donnent pour ambition d’interroger la relation entre la poésie et le monde. Dans cette perspective, Frédéric Brun, son fondateur, a publié une magnifique anthologie-manifeste, réunissant plus de cent cinquante auteurs qui nous rappellent la nécessité d’« habiter poétiquement le monde ». Nous sommes allés rencontrer cet éditeur exigeant et passionné. 

Pourriez-vous présenter à nos lecteurs l’ambition éditoriale des éditions Poesis

Les éditions Poesis se consacrent à la relation poétique avec le monde au-delà des mots   et de tout genre littéraire. J’ai été marqué par une revue de la fin du 18ème siècle en Allemagne, l’Athenaeum qui a réuni de grandes personnalités de l’époque, aussi bien des poètes, des écrivains, des philosophes et des scientifiques qui plaçaient le poétique au-dessus de toutes les disciplines. Je désire de la même manière publier des textes d’auteurs issus de toutes les disciplines qui viennent nous éclairer sur l’importance que le poétique devrait prendre dans notre quotidien. C’est ainsi que Poesis a publié par exemple un essai de Marco Martella, un écrivain et spécialiste du jardin, Un petit monde, un monde parfait, ou d’un historien de l’art et poète, Carles Diaz, La Vénus encordée, consacré à Rose Valland. Poesis a publié aussi une anthologie de textes de prose sur la Beauté, écrits par des poètes, des écrivains, des peintres, des historiens de l’art et surtout l’anthologie Habiter poétiquement le monde avec des penseurs de tous les horizons.

Vous avez effectivement publié cette « Anthologie-Manifeste » intitulée Habiter poétiquement le monde : pourriez-vous revenir sur l’emploi de ce mot, « Manifeste » ?

L’emploi de ce mot a deux buts. C’est tout d’abord le manifeste des éditions Poesis : nous souhaitons placer, comme je viens de le dire, la poésie au centre des disciplines, et donc faire intervenir des grands scientifiques, des philosophes, des écrivains, des sociologues de notre époque pour parler de la poésie. Et la deuxième chose c’est que cette anthologie est aussi un manifeste de vie. L’idée est de proposer des pistes de réflexion autour d’une certaine approche du monde. 

Pourriez-vous revenir sur cette idée de « message de vie » ? Quelle est cette « approche du monde » dont vous parlez ? 

Je vais vous répondre avec une pensée du critique et écrivain allemand Friedrich Schlegel. un grand ami du poète Novalis qui fut justement avec son frère le cofondateur de la revue Athenaeum. Dans l’anthologie de Poesis figure son texte intitulé « l’entretien sur la poésie », dans lequel il affirme que la poésie du monde a existé avant la poésie du verbe. La poésie du monde est partout, dans la nature, les tableaux, le sourire d’un enfant, les nuages. Notre premier rapport à la poésie est lié à la poésie du monde. Après seulement vient la forme artistique. C’est étonnant, car si l’on interroge les gens sur la poésie, ils pensent immédiatement à la forme du poème. Cette idée de poésie du monde est présente depuis le début de l’humanité, mais Friedrich Schlegel l’a vraiment bien théorisée. D’abord on est ému poétiquement et ensuite on exprime l’émotion sous forme artistique.

Or, cette forme artistique n’est pas obligatoirement le poème. Le roman, le Bildungsroman, qui apparaît à la fin du 18ème siècle en Allemagne, peut être considéré comme un livre-monde, une forme de roman poétique. Le bildungsroman c’est la romantisation du monde, c’est-à-dire la poétisation du monde. Certaines personnes ont ainsi considéré Novalis comme l’inventeur du roman moderne car il est le premier à mélanger les temps, à accorder une place importante au rêve, à l’inconscient, à entremêler le passé, l’avenir et le présent dans son récit demeuré inachevé « Henri d’Ofterdingen ».

Je constate par ailleurs que la poésie liée au poème touche peu de gens et que les poètes s’expriment de plus en plus à travers le roman ou l’essai. Les poètes ayant le plus de succès en France comme Christian Bobin, François Cheng ou Charles Juliet écrivent bien sûr des poèmes, mais touchent des centaines de milliers de lecteurs à travers leurs romans ou leurs essais. 

Cela montre bien que nous pouvons tous ressentir cette poésie du monde. Emerson affirme ainsi que « chaque homme est assez poète pour être ouvert aux enchantements de la nature ». Selon lui, chaque homme a la capacité de regarder le monde poétiquement. Mais tout le monde ne peut pas devenir un poète ou un artiste intéressant pour autant. On peut tout à fait devenir un poète dans sa vie, sans être un créateur. Cette idée ouvre une fenêtre très large car on peut tous être un peu poète par le regard. Quand quelqu’un contemple un coucher de soleil, il habite la partie poétique de son âme, pour autant il ne va pas forcément peindre, écrire un poème.

On peut tout à fait devenir un poète dans sa vie, sans être un créateur. Cette idée ouvre une fenêtre très large car on peut tous être un peu poète par le regard. Quand quelqu’un contemple un coucher de soleil, il habite la partie poétique de son âme, pour autant il ne va pas forcément peindre, écrire un poème.

Je pense que beaucoup de gens peuvent vivre des moments poétiques, mais que la création poétique authentique est rare. Beaucoup de personnes écrivent de la poésie mais les poètes qui font l’histoire de la poésie sont peu nombreux. Nous ne retenons que très peu de poètes de certains siècles. Cette distinction a été faite aussi par Jean Ominus dans Qu’est-ce que le poétique, qui distingue le prosaïque et le poétique.

Pourriez-vous revenir sur cette distinction entre Prosaïque et Poétique ? 

Le prosaïque c’est tout ce qui concerne notre efficacité et notre rationalité. Ce sont deux éléments essentiels. En effet, on ne peut pas vivre poétiquement tout le temps. Il faut bien qu’on invente des choses pour se déplacer, se loger, il faut bien qu’on se nourrisse etc…Mais Jean Ominus affirme cependant que dans nos sociétés contemporaines le prosaïque a pris toute la place et que le poétique se retrouve complètement écrasé par le prosaïque. Selon lui, l’important est de trouver un équilibre entre ces deux sphères. Or nous sommes sans cesse poussés vers le rendement et l’efficacité, toute notre société fonctionne sur ce mécanisme, cela devient donc très dur de développer cette dimension poétique.

Les gens développent cette part sans le savoir, de manière inconsciente : ils sont éblouis poétiquement sans mettre le nom poétique dessus. Ce qui est important c’est donc d’avoir une réflexion : qu’est-ce que le poétique apporte de plus à mon existence, comment le développer tout en gardant les pieds sur terre ? Car, à nouveau, on ne peut pas habiter poétiquement le monde du matin au soir.

Ainsi, cette expression, “Habiter poétiquement le monde”, peut être perçue de manière naïve. Or, il ne faudrait pas l’associer à l’idée d’un poète éthéré. Le poète n’est pas un être éthéré. Quand on regarde les grands poètes, on s’aperçoit que ce sont des gens qui ont beaucoup souffert, et qui, en retour, ont pu profiter de grands émerveillements. Ce sont aussi leurs souffrances qui alimentent leur poésie. 

Ainsi, cette expression, “Habiter poétiquement le monde”, peut être perçue de manière naïve. Or, il ne faudrait pas l’associer à l’idée d’un poète éthéré. Le poète n’est pas un être éthéré.

Je reste donc lucide sur la place que peut prendre la poésie dans notre société : elle ne peut pas prendre une part absolue.

Sur cette distinction entre prosaïque et poétique, certains auteurs que vous avez choisi dans votre anthologie, comme Eugène Guillevic, Jean Onimus ou Edgar Morin avancent l’idée que la dimension poétique se loge au cœur du prosaïque. Ces poètes nous invitent à transformer notre regard sur le monde, mais c’est une transformation qui engage l’être tout entier, et ne peut s’effectuer qu’à partir d’une ascèse personnelle, comme le montre Charles Juliet dans son journal.

J’aime beaucoup le journal de Charles Juliet. Ce qui est intéressant dans son travail c’est qu’on est proche du roman d’apprentissage car on sent qu’il cherche à comprendre le monde en écrivant son journal, qu’il tente de se détacher de choses inutiles, de mots inutiles même. Il a trouvé une personnalité dans son journal. Et puis il veut partager le parcours qu’il a lui-même réalisé avec des personnes qui traversent des choses difficiles et qui veulent aussi parcourir ce chemin d’ascèse. Par ailleurs, Charles Juliet a un rapport à la réalité qui a l’air très simple. Il doit beaucoup réfléchir à ce qu’il écrit, il écrit lentement, il se promène longtemps pour trouver la bonne phrase. Son travail poétique se présente donc comme une quête, qui nécessite une attention au réel. On rejoint ici cette approche de la poésie du monde dont je vous parlais. 

Rentrer en relation avec la poésie du monde implique donc un rapport de sensibilité et d’attention au quotidien ?

Oui, mais aussi de “sobriété heureuse”, cette notion définie par Pierre Rabhi, qui consiste à consommer le strict nécessaire, à savoir rester à sa place avec humilité. Il s’agit finalement de ne pas trop s’encombrer.

Ce motif du désencombrement, nous le retrouvons également dans votre roman Perla. Le narrateur de ce roman, tout au long du récit, tente de se débarrasser du superflu et de l’inutile. 

Exactement. Mais c’est un chemin très difficile car toute notre société nous en détourne. Nous sommes abreuvés d’informations en permanence. Moi-même je fais partie des victimes de ce système. Avec internet on passe ainsi d’une information à une autre dans un cycle sans fin. C’est un outil extraordinaire pour la recherche, on peut faire des associations formidables entre certains livres, et en même temps c’est un espace néfaste, de fausses rumeurs, de délation et de criminalité. C’est très difficile de suivre ce chemin de la sobriété heureuse, je ne prétends pas du tout y être parvenu, c’est une quête vraiment difficile. Pour reprendre l’expression de Christian Bobin, habiter poétiquement le monde aujourd’hui, c’est difficile mais ce n’est pas impossible. 

Comment faire pour habiter poétiquement un monde consumériste ? Que préconisent les poètes contemporains que vous citez dans votre anthologie ?

Le poète Carles Diaz, m’a dit hier au téléphone : la société ira mieux quand les gens comprendront qu’il est préférable de se promener en forêt que de rester devant un écran. Il s’agit donc de retrouver un rapport à la nature, à la lecture, et au calme. Le temps de la poésie est un temps différent de celui d’internet, qui est très rapide. Quand on lit un poème, c’est un moment de recueillement. Moi même parfois j’aboutis à un échec quand je lis un poème car mon esprit est tellement encombré par ce qui s’est passé dans la journée que je ne parviens pas à lire de manière apaisée, en profondeur. 

Cette temporalité du recueillement est-elle compatible avec le métier d’éditeur que vous pratiquez ? 

Quand j’ai présenté le programme de Poesis pour intégrer une grande maison d’édition, on a trouvé cela charmant mais impossible à faire vivre d’un point de vue économique. Je me suis alors lancé comme défi de faire en sorte que les éditions Poesis deviennent une structure viable économiquement. En effet, je vis dans le monde et n’ai pas envie de m’en exclure. Il y a bien une dimension prosaïque dans le métier d’éditeur : la diffusion, l’aspect commercial, comptable, juridique. Et en même temps, à travers Poesis je fais mon propre apprentissage. À chaque fois que je publie un nouveau livre, j’apprends des choses. Je continue à trouver la poésie dans les livres et les tableaux. C’est pourquoi j’ai tenu à insérer dans l’anthologie de Poesis cette phrase du peintre Caspar David Friedrich : “je suis un poète du paysage”. Certains peintres sont de grands poètes. Odilon Redon, Turner sont des poètes. Les Nymphéas de Monet, c’est un grand moment de poésie. 

Je tente donc ainsi de garder cet équilibre entre prosaïque et poétique. Je n’ai pas envie de basculer complètement dans le poétique, je pense qu’il pourrait m’arriver des choses déraisonnables et chaotiques comme cela est arrivé à Hölderlin. Et en même temps, je ne dois pas tomber dans les travers de la surproduction. J’ai ainsi décidé de publier très peu de livres par an, deux ou trois, et de les accompagner tout le temps. Un livre n’est jamais mort, ce n’est pas une nouveauté qu’on jette à la poubelle ou qui doit être pilonné au bout de quelque temps. J’essaye donc de faire peu de livres, de me retenir, cela rejoindrait presque le travail d’écriture de Charles Juliet, qui se dit : il ne faut pas que j’écrive dans mon journal un mot de trop. Par ailleurs, cela correspond à mon programme éditorial : j’ai en effet l’impression qu’on publie beaucoup trop. Le défi c’est donc de montrer que ce système peut être viable économiquement. Je n’en suis pas très loin au bout de cinq ans d’existence. Ce serait une réussite si je parvenais à mes fins : vivre ma passion, et prouver ainsi que ce n’était pas une passion utopique, qu’elle m’a permis de toucher suffisamment de lecteurs pour rendre ma maison d’édition viable. 

Bibliographie :
  • BRUN, Frédéric, Habiter poétiquement le monde, édition revue augmentée, Paris, Poesis, 2020
  • BRUN, Frédéric, Perla, Goncourt du premier roman 2007, Paris, Poesis, 2020