La bête sauvage, un homme comme les autres

Joëlle Zask

©Claire Massy-Paoli

Dans sa toute nouvelle collection « Carnets parallèles », les éditions Premier Parallèle publie un petit manuel de « bonne conduite » Face à une bête sauvage signé Joëlle Zask. Onze cas de « bêtes sauvages » sont traités par la philosophe, des grands mammifères aux insectes, comme autant de signes de notre humanité… pas si évoluée.

La méthode de Joëlle Zask est simple ; une bête sauvage, sa fiche d’identité, et une petite méthode présentant dans l’ordre : la description des habitudes de l’animal et le contexte l’ayant amené au contact des hommes, que faire « en cas d’attaque », une façon d’envisager la cohabitation (« apprendre à vivre avec… »), et une petite conclusion à moitié moraliste, sous forme de « petite philosophie de la bête sauvage » invitant le lecteur à réfléchir à sa propre position vis-à-vis de la bête (et de ce qu’on lui a fait).

Sous cette forme digne de l’Encyclopédie, l’autrice prend un ton le plus sérieux possible, comme en atteste la fameuse « fiche d’identité » qui ouvre chacun des chapitres : espèce / habitat / espérance de vie / population / mode d’attaque et de défense. Doctement, elle source chacun des éléments cités, avec un sens de la citation inégalable.

« Selon Stéphane Liberi, le chef de la police municipale, « il fallait agir, la laie était tous les matins non loin de l’école, les enfants allaient croiser son chemin, ne serait-ce que pour prendre le bus. Son comportement était déviant, nous n’avions pas le choix. » (« Gard : le sanglier agressif qui semait la zizanie à Poulx a été mis hors d’état de nuire », Midi Libre, 2 novembre 2019) », page 27

À cela s’ajoute un panorama assez exhaustif de la question des « bêtes sauvages », des nuisibles communs, comme le rat ou le moustique, à l’expérience plus exotique d’un animal réellement hors de son environnement, en France, avec le sanglier ou le chien errant, ou ailleurs (florilège de puma, ours, éléphant, macaque, serpent venimeux ou coyote).

Toute la subtilité de l’ouvrage tient alors dans la capacité de Joëlle Zask à se saisir de ce sujet des bêtes sauvages pour nous proposer des réponses simples et « adéquates » à la menace en question. Ce sens pratique est initié par une interrogation rituelle : « Alors, que faire si d’aventure l’un d’entre eux [les chiens errants] s’en prend à vous ? » (page 53). Et l’on apprend consciencieusement qu’il vaut mieux (dans le désordre) fuir, se cacher, reproduire le mouvement de la queue avec sa main, se coucher par terre…

On pleure de rire sous les mots choisis et policés de Joëlle Zask, dont le second degré outrancier instaure un jeu constant avec les attentes du lecteur. L’autrice ne se refuse jamais le plaisir de moquer ce lecteur un peu trop docile (faut-il suivre, ou non, ce fameux manuel ?), multipliant les anecdotes et les sources d’entretien pour des détails oscillant entre le sordide et le terrifiant, ce qui donne lieu à de véritables moments d’anthologie :

« Selon un dératiseur situé du côté de Londres, ils ont pris l’habitude d’entrer dans nos maisons, utilisant volontiers les chatières, « rivalisant avec les souris qui sont nos colocataires les plus courants. Les rats rampent dans les égouts et rongent les tuyaux en plastique. Ils peuvent nager dans les cuvettes des toilettes. Il y a une forte demande pour les « clapets » – des ouvertures à sens unique équipées de pointes pour empêcher les rats d’entrer dans les tuyaux d’évacuation tout en laissant, eh bien, les matières s’écouler » (Simon Usborne, « Summer of the cannibal rats! Hungry, aggressive, highly fertile – and coming to our homes », The Guardian, 29 juin 2020) », pages 94-95 

L’air de rien, Joëlle Zask titille en effet nos peurs ataviques, comme celle de l’oiseau dévoreur d’hommes avec le chapitre « Face à une corneille », dont la peur tient autant aux Oiseaux d’Hitchcock qu’à la légende de Prométhée.

Face à un homme

L’air de rien, Joëlle Zask titille en effet nos peurs ataviques, comme celle de l’oiseau dévoreur d’hommes avec le chapitre « Face à une corneille », dont la peur tient autant aux Oiseaux d’Hitchcock qu’à la légende de Prométhée.

Au-delà d’une forme évidemment plaisante, et extrêmement ludique, comme le revendiquent les éditions Premier Parallèle pour cette collection, il est intéressant de retrouver le canevas que tisse Joëlle Zask en sous-main. 

Tout d’abord, il faut bien comprendre que la philosophe ne prend pas à partie l’humanité tout entière, mais bien sa fraction la plus éloignée (a priori) de l’animalité et de la bestialité, les « urbains » (page 73 par exemple). Qu’elle situe son chapitre en Allemagne ou en Asie, la question de fond reste la même : pourquoi un animal, sauvage qui plus est, viendrait en ville ? 

Si nous connaissons déjà la réponse à cette question (destruction de l’habitat naturel ou des couloirs de déplacement mettant l’animal dans l’obligation de trouver de la nourriture ailleurs, dans la plupart des cas), l’ouvrage de Joëlle Zask a le mérite de nous placer dans un contexte le plus ethnocentré possible : « l’attaque » d’un animal cruel contre un homme doux et pacifique qui n’a rien fait (typiquement, Shimshon Badash, en Israël, condamné à sortir de chez lui avec casque et parapluie, page 18). Cet hyper-ethnocentrisme nous montre alors par la négative toute l’absurdité de notre raisonnement, car dans la plupart des cas l’homme a été la cause de sa propre attaque, par la destruction de l’environnement des animaux, ou au contraire, par sa propre saleté.

Joëlle Zask développe en effet une seconde ligne de réflexion, par laquelle elle interroge la position de l’homme dans son environnement, justement urbain. L’homme censé être au plus haut niveau de la civilisation se révèle être profondément sale, laissant traîner ses ordures et autres détritus, autant d’éléments qui provoquent justement l’arrivée des bêtes sauvages, ou du moins leur installation durable sur le territoire concerné.

L’autrice se refuse en effet au manichéisme, et dresse un tableau bien plus complexe que la simple dénonciation de l’homme moderne et de ses destructions. Si elle passe certes par la case obligatoire de la petite remontrance moraliste (« Le phénomène mondial du chien errant est révélateur d’un rapport instrumental aux êtres vivants dont on croit pouvoir disposer à sa guise. » (page 57), elle va dans la plupart des cas évoqués un peu plus loin.

Joëlle Zask dessine en creux le portrait de cet « homme sauvage » (homme en réalité urbain et urbanisé, c’est-à-dire marqué par la ville) qui se pose face à la bête sauvage et l’attaque. Le regard que pose la philosophe sur le rapport homme-animal est en effet celui d’homme qui se regarde lui-même. Le titre peut alors se lire dans un sens inversé, « face à une bête sauvage », c’est-à-dire face à nous-même.

« On ne sait pas vraiment pourquoi les coyotes deviennent urbains. […] En les éliminant [les animaux sauvages de leur diète], ils s’intègrent dans l’écosystème urbain à l’équilibre duquel ils participent activement. La question est donc de résoudre l’équation à deux variables que sont, d’un côté, le partage nécessaire d’un espace devenu commun [avec les hommes] et, de l’autre, la réduction maximale des interactions avec eux, qu’ils ne sollicitent d’ailleurs que si on le leur a appris. » (pages 142-143)

Philosophie de la rencontre

Une erreur de lecture serait de considérer la forme du livre comme un simple prétexte ludique à la réflexion sur nos habitudes d’êtres humains. Or le manuel, cette forme à la croisée entre le guide de survie et l’encyclopédie, en format concentré comme ici, doit se lire différemment. En effet, Joëlle Zask nous pose clairement la question : que comprendre ? comment réagir dans l’immédiat, et à long terme ?

Si la probabilité que nous ne retrouvions face à un ours, hors d’un zoo, est peut-être faible, Joëlle Zask nous rappelle que la « bête sauvage » n’est jamais loin de nous, et son expérience personnelle d’un chien errant rencontré au cœur du Vatican (page 7) frappe par son intense actualité. Qui n’a en effet jamais croisé le regard malveillant d’un pigeon, ou pris peur devant un serpent (en réalité un bout de bois) croisé devant sa porte d’immeuble ?

Joëlle Zask nous invite davantage à reconsidérer notre position, au sein de la chaîne de l’évolution, mais aussi au sein des espèces, et de notre impact sur elle.

Si nous sommes renvoyés à notre immense faiblesse d’hommes des villes (nouvelle évolution de l’homme des cavernes, semble penser Joëlle Zask non sans ironie), la question n’est pas ici de s’armer et de s’attaquer aux animaux sauvages, action déjà largement faite par les hommes depuis des millénaires, qu’ils aient eux-mêmes agis pour se nourrir ou se protéger.

Joëlle Zask nous invite davantage à reconsidérer notre position, au sein de la chaîne de l’évolution, mais aussi au sein des espèces, et de notre impact sur elle. Plus loin, elle interroge aussi le sens profond de notre lien aux animaux. En s’adressant à un public de lecteurs à l’image des hommes qu’elle décrit – des urbains –, Joëlle Zask délaisse une grande partie de la sphère spirituelle des hommes. Elle choisit de parler de l’occident (élargi), et de ses visions. On peut ici regretter qu’elle ne nous propose pas de puiser un peu de sagesse dans certaines spiritualités primitives, notamment les philosophies animistes, qui réactivent le contact entre hommes et animaux.

Mais peut-être que le message de la philosophe est ici. Elle nous livre un manuel aussi objectif que possible, et c’est peut-être à nous maintenant d’en faire véritablement quelque chose, entre les lignes, ou au-delà. C’est peut-être alors le sens de ses derniers mots, volonté de « contribuer à une évolution de nos représentations [des bêtes sauvages comme de celles que nous attachons, à tort, à l’espèce humaine] » (pages 164-165).

  • Face à une bête sauvage, Joëlle Zask, éditions premier parallèle, mai 2021.

 

Bibliographie inventive

ADAMS Richard, Watership Down, 1972

DESCOLA Philippe, Par-delà nature et culture, 2005

LATOUR Bruno, Enquête sur les modes d’existence : Une anthropologie des modernes, 2012

KIPLING Rudyard Jungle Book, 1894-1895

KRAKAUER John, Into The Wild, 1996

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