Films

Moffie : de la tendresse sous la haine

Zone Critique revient sur le dernier film d’Olivier Hermanus, une œuvre sensible qui traite de la cruauté dans le processus d’endoctrinement des jeunes hommes blancs pour la défense du régime sud-africain d’Apartheid.

Moffie pose une question toute simple. Quel est le point de vue de la souffrance des blancs dans l’apartheid ? Certes, le thème de l’homosexualité est présent. Mais il est moins enjeu et centre qu’élément général dans la dissonance rugueuse entre la jeunesse blanche et la cruauté de son endoctrinement militaire. Alors oui : « moffie » veut dire « tapette » ; mais au regard des connotations du terme et de la terreur qu’il impose aux recrues, il ne faut pas y voir une simple moquerie. Ce n’est pas seulement une insulte. C’est, dans les rangs de la troupe encore indocile, une opération disciplinaire. Se faire traiter de « moffie » ; c’est risquer d’être rendu à sa vie nue : un être contre lequel toute violence est légitime. Se faire traiter de « Moffie » ; c’est se faire lyncher, être inscrit dans l’horizon du lynchage ; mais aussi, du redressement et de l’asile. Que l’on vous surprenne en « Moffie » et c’est la cellule de réhabilitation psychiatrique, l’imposition des traitements, les sévices moraux. Mais « Moffie » ne résume pas l’homosexuel. « Moffie » plane comme Moloch au-dessus de n’importe qui. Il ne suffit pas de ne pas désirer les autres hommes. Il faut encore désirer « virilement » les femmes. Il ne suffit pas de ne pas aimer les hommes. Il faut encore jouer au macaque. Et c’est là que « Moffie » se généralise. Son ombre est partout. Il faut s’échanger des coups, boire à en crever, vraiment, s’arracher à tout ce qui pourrait craquer en nous de sensible. Vous connaissez le jeu de la bouteille ? Cette bouteille que l’on fait tourner, pour laisser au hasard le don d’élire les lèvres qu’il faudra embrasser ? Eh bien cette bouteille, sous « Moffie », elle ne tourne que pour la guerre. Celui que le goulot désigne : qu’il soit prêt à se battre. Les baisers que l’on se donne, on se les donne avec les poings.

Moffie parle de la sensibilité, de l’état d’empathie et d’attachement, de tendresse et de curiosité, de légèreté et de joie

Bien entendu, il y a une indécence à se soucier des blancs. Qu’ils souffrent, les blancs. Que leur jeunesse soit détruite par les conditions mêmes de leur domination et de leur privilège suprématiste ; ce n’est jamais que la monnaie de leur pièce. Oui : qu’ils souffrent, les dominateurs et, avec eux, les enfants des dominants. Pourtant. Pourtant, justement, Olivier Hermanus, en lisant l’autobiographie d’André Carl van der Merve, a senti le besoin d’en tirer un film. De même qu’il avoue souhaiter tirer des larmes à son spectateur ; l’expérience de la discipline blanche, envers les blancs, lui a tiré un sanglot. Car il est toujours horrible que l’homme souffre. Car il existe encore des hommes, avant d’être fait blancs. Et c’est de cela que Moffie parle. Non pas tellement de l’homosexualité ; mais de la sensibilité. De l’état d’empathie et d’attachement, de tendresse et de curiosité, de légèreté et de joie qu’il faut détruire, pour faire un blanc. Et cela en passe, ce processus de destruction, par le déni de relation affective d’homme à homme. Un garçon ça tape. Ça exprime son désir et son amour par la guerre. Tout le film, à travers cet axe, est l’écrasement de la tendresse dans le pressoir des masculinités inutiles. Car il y a, irrésistiblement, de la tendresse qui court entre les blancs. Et même l’atroce tuteur, l’immonde formateur des recrues, plus excessivement sadique qu’un désespéré tourné vers la pulsion infernale de mort ; même ce type infâme, qui fouette à coup de branchage un garçon faible, qui force à l’épuisement, qui pousse au suicide, qui tabasse pour le simple plaisir des cruautés ; même ce déchet existentiel ne peut être compris que sur un fond de tendresses interceptées depuis longtemps. Le mécanisme agressif de répression de la tendresse ; voilà de quoi « Moffie » est fait, en tant que manœuvre militaire pour l’organisation disciplinaire des âmes.

Comment devient-on blanc ?

Une scène du film articule le monde militaire et le monde blanc en général. Les recrues partent en vacances. Au lieu de nous donner une scène de vacances, Hermanus choisit de nous ramener dans le passé du personnage principal. Scène où, enfant, à la piscine, il avait observé les hommes sous les douches. Où un sale type l’ayant surpris, s’apprêtait à lui décoller le crâne, le dénoncer aux autorités compétentes en tant que voyeur ou pervers, en tant que « Moffie », et où, pris de panique, les parents s’étaient enfuit avec l’enfant, en voiture, afin d’échapper à cet inutile brisement. Scène de trauma, donc, entée sur l’homosexualité naïve d’un jeune enfant. Cette scène, banale en somme, est pourtant l’expression structurelle de l’ombre du « Moffie ». Le « Moffie » est bien cette terreur double qui touche le sujet comme l’objet de ce désir coupable. L’observé, celui qui ignore qu’il pourrait prêter au désir d’un autre garçon ; le voilà terrorisé par la prise qu’opère, socialement, symboliquement, le concept du « Moffie » et, c’est à travers ce concept, cette menace, qu’il voit celui qui le contemple et qu’il y réplique par l’effroi et la haine. Le désir n’est pas une affaire d’État. Mais il le devient quand, au fond, c’est lui qui éclate pour décréter que le cours du status quo est infondé. L’observateur, le désirant, l’enfant qui se découvre attiré par d’autres garçons, voilà qu’à chaque regard porté il sait que le regard de l’autre cache un grondement. Alors que le héros cherche son amant qui a été envoyé à la cellule psychiatrique ; il croise un homosexuel qui, justement, en revient. Le héros, homosexuel pourtant, lui donne un coup et lui crache : « je ne suis pas comme toi ». De toute évidence : il faut se fuir, et chacun se fuit soi-même ; chacun fuit ce qu’il pourrait, en fait, désirer. Le monde des blancs est ainsi fait qu’il vaut mieux y être cynique, faussement assuré de sa virilité, distancié et froid, querelleur pour y survivre – justement d’ailleurs : on n’y vit pas, chez les blancs ; on y survit, c’est tout. Alors, bien entendu, la blancheur est relative. Être blanc ne désigne jamais qu’un certain rapport à la structure sociale et affective. L’homosexuel, chez les blancs, est moins blancs que les blancs. Jusqu’à, évidement, que la structure coloniale n’ait plus besoin de neutraliser les affects qui rendent l’empathie, la paix et l’entente possible.

Il faut que la camaraderie ne soit jamais une forme d’amour et il faut prendre le goût de la cruauté.

Car tel est le dernier problème. Les blancs que l’endoctrinement militaire rend blanc, ne sont rendus blancs que parce qu’il faut, à tout prix, assujettir les noirs. S’il faut que les blancs soient blancs, donc : masculins, insensibles, sans affects et violents ; ce n’est pas parce que l’homosexualité est un mythologique croquemitaine. S’ils doivent être blancs, c’est parce qu’ils doivent à tout prix ne pas être noirs. Or l’homosexuel est déjà un peu plus noir. Non parce qu’il est homosexuel, en soi, mais parce qu’il a développé la possibilité en lui-même, d’une tendresse qui déplace les lignes de front. C’est parce qu’il faut pouvoir tirer sur le noir, sans hésiter, qu’il faut s’assurer que nos soldats sont blancs. C’est pourquoi, depuis la fenêtre du train, les jeunes recrues doivent jeter à la figure d’un noir, leur sac de vomi. « Moffie » est l’opérateur de la guerre blanche. « Moffie » est ce qui permet de forcer l’homosexuel à se haïr lui-même, de conduire le sensible ou l’ouvert à la balle dans le crâne. Il faut que la camaraderie ne soit jamais une forme d’amour et il faut prendre le goût de la cruauté.

Le film d’Hermanus est donc touchant. Touchant parce qu’on voit bien combien nul n’aime devenir blanc. Certes, certains y sont meilleurs que d’autres à ce sport. Mais dans la somme des recrues, quelque chose toujours en permanence oblique. C’est l’amitié sensible, c’est l’amour, c’est la sexualité – au-delà de sa caricature de magazine. Bourdieu disait que le dominateur est dominé par les structures de sa propre domination : car parmi les dominateurs qui effectivement dominent ; nombreux sont ceux qui doivent d’abord avoir été brisés, pour se glisser dans l’ordre dont il tire pourtant profit. Car il est bien connu que le Tyran n’est jamais libre.

Le film d’Hermanus, sans être pourtant grandiose, nous ramène à la vérité du dominant : il ne peut laisser-être, ni rendre puissant.

  • Moffie, un film d’Olivier Hermanus, Avec Kai Luke Brummer, Mark Elderkin, Michael Kirch, en salles le 7 juillet 2021.
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