Récits d’un théâtre hanté

(c) Malu França

Dans le cadre du dossier sur les interactions entre théâtre et musique, nous quittons Montreuil pour nous poser à Vincennes, au Théâtre de l’Aquarium, où se déroulait du 15 juin au 4 juillet le festival Bruit. Zone Critique s’arrête aujourd’hui sur Cantique quantique, une proposition subtile dans laquelle Antoine Cegarra et la compagnie Fantôme nous emmènent dans un entre-deux où les modes de réalité se confondent, et où les morts nous font signe.

Où vont les morts quand ils sont morts ? N’existent-ils plus que dans la mémoire des vivants ? Telles sont les vertigineuses questions qui ouvrent Cantique Quantique, étonnante partition proposée au public du Théâtre de l’Aquarium par Antoine Cegarra et la compagnie Fantôme, dont le nom sonne ici particulièrement à propos. Il est vrai, cette dernière création écrite, conçue et interprétée par le seul Antoine Cegarra, s’inscrit au sein d’un cycle, Hantologie.s, recherche en plusieurs volets théâtraux sur ce qui nous hante. Et, après Une Hantologie, performance in situ qui se présente comme une enquête archéologique sur la mémoire collective et intime d’un lieu, Cantique Quantique est véritablement une invitation à aller à la rencontre des spectres.

Pénétrer dans les interstices

Fortement nourri du merveilleux ouvrage de la philosophe Vinciane Despret, Au bonheur des morts, la performance s’ouvre dans une pénombre où la seule lueur de néons blafards donne à la silhouette d’Antoine Cegarra une allure de fantôme qui déjà vient s’offrir à notre perception, tandis qu’en arrière-scène, un renard nous observe. Tout au long de son développement, qui oscille entre conférence métaphysique, anecdotes historiques et récit personnel, l’homme qui nous parle marche sur une mince frontière entre le réel et l’imaginaire – à vrai dire, c’est plutôt la perméabilité de ces deux mondes qui est ici mise en œuvre.

D’une rencontre fortuite avec un corbeau dans la brume, à l’invention du phonogramme par Thomas Edison, chaque événement convoqué par Antoine Cegarra est comme une figure qui lui permet d’ouvrir un territoire oublié de notre relation au monde. Pour pouvoir entretenir une relation avec nos chers défunts, il faut en effet déjà pouvoir instaurer leur existence, c’est-à-dire les reconnaître dans leur propre mode d’être-au-monde. La sobriété de la proposition scénique permet alors à notre esprit de s’infiltrer dans ces brèches ouvertes par la parole d’Antoine Cegarra, et d’investir de notre propre vie intérieure cet espace liminaire.

(c) Malu França

Ecouter ce(ux) qui nous hante(nt)

Le bruit est le milieu dans lequel nous pouvons faire la rencontre d’autres êtres.

Un espace dont la texture impalpable est tout autant construite par la lumière (de la froideur des néons blancs à la douceur de la petite lampe de bureau) que par le son. La création sonore de Gilles Amalvi qui accompagne la performance est faite toute de subtilités et de suggestions : les captations sonores enregistrées dans la nature y côtoient les improvisations musicales en direct. Et en faisant le lien avec le rôle du son dans la réflexion d’Antoine Cegarra – le phonogramme qui fait parler les morts et effraye les vivants, la marche impériale de Star Wars qui résonne dans une chambre funéraire – on finit par comprendre que, plus que par nos yeux, c’est par nos oreilles que s’invitent en nous les spectres.

C’est en ceci que le spectacle justifie sa présence au festival BRUIT, bien que celle-ci ne soit pas évidente au premier… coup d’œil. Les ondes sonores voyagent dans l’invisible, passent les frontières, parlent directement à nos émotions. Le bruit, provocateur de l’écoute, est le milieu dans lequel nous pouvons faire la rencontre d’autres êtres. Il est une invitation à faire bifurquer le réel, une proposition pour exprimer le non-exprimable. Loin des yeux, proche du cœur.

Être attentif aux signes

 Les morts nous invitent à fabriquer des histoires.

L’invitation n’est pas prononcée dans un éclat de voix, elle est bien plutôt chuchotée : cette petite forme qu’est Cantique Quantique n’est ni une grandiose prosopopée tragique, ni de spectaculaires tables tournantes, bien que toutes ces formes de communication avec l’au-delà aient certainement leur place dans l’interrogation qui traverse le spectacle. Non, celui-ci fonctionne comme une porte ouverte, au seuil de laquelle demeure Antoine Cegarra sans la franchir complètement, laissant simplement les mondes s’interpénétrer. S’il fait, dans sa posture de conférencier, souvent appel à d’autres pour s’adresser à nous – Walter Benjamin, Merleau-Ponty, Theodor Adorno… –, c’est dans le récit intime qu’il est au final le plus touchant, quand la parole rationnelle est contaminée par le souvenir d’un frère décédé.

Se déclinent alors les différentes manières qu’ont les défunts de nous adresser la parole : les morts nous parlent dans nos rêves et nos rêveries, ils nous parlent par signes, nous prennent par surprise, font cohabiter le grandiose et le dérisoire. Étonnamment peut-être, les morts ont un grand sens de l’humour. Les morts font de nous des conteurs, nous dit Antoine Cegarra, ils nous invitent à fabriquer des histoires. La douceur se teinte alors de pudeur, et la petite invitation demeure ce qu’elle est : petite – un cantique microscopique, moléculaire, un cantique quantique. Antoine Cegarra s’éclipse dans un éclair de fumée, et nous laisse quelques minutes aux prises avec nos imaginaires et nos souvenirs. Seuls. Mais le sommes-nous vraiment ?

  • Cantique Quantique, à partir du texte Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent, de Vinciane Despret Conception, écriture, performance par Antoine Cegarra.
  • Reprise vendredi 21 et samedi 22 janvier 2022 – Théâtre de Vanves (92)
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