Journal de Cannes #2

Notre journal du festival se poursuit avec le film italien Piccolo Corpo sélectionné à la Semaine de la Critique, le dernier film du réalisateur israélien Eran Kolirin, Et il y eut un matin, ainsi qu’avec Les poings desserrés de la réalisatrice russo-caucasienne Kira Kovalenko, tous les deux sélectionnés à Un Certain Regard.

  • Piccolo Corpo de Laura Samani

Nord de l’Italie. La mer, de nouveau mise à l’honneur. L’odeur de la mer. Le courage des mères. Le linceul des mort-nés. Un lac de Slovénie. Laura Samani nous fait parvenir les cris étouffés de femmes meurtries — meurtries par tant de souffrance, d’indifférence, de rejet, de mutilation. Piccolo Corpo est un long-métrage aussi bien féministe que mystique, nous invitant à porter un autre regard sur notre rapport à la mort et à l’au-delà. La réalisatrice s’attaque à un sujet tabou en Occident, celui de la mort d’un enfant dès la naissance. Si au Japon, il existe un rituel du nom de mizuko kuyō, signifiant littéralement “cérémonie à la mémoire de fœtus”, la mortinalité demeure un sujet sensible depuis la nuit des temps dans la culture occidentale. Peu de dialogues, peu de personnages… Mais l’eau est un personnage à part entière dans Piccolo Corpo ; l’élément aquatique joue un rôle fondamental dans le déroulement du voyage initiatique d’Agata. L’eau de la mer et le liquide amniotique dans lequel sommeille déjà l’enfant mort-né ne font plus qu’un. Le film m’a plus d’une fois rappelé le Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma : les caresses de la brise marine, des femmes éprises de liberté, un questionnement sur le genre… Piccolo Corpo ne semble pas avoir séduit le public de l’espace Miramar : trop peu rationnel, trop féminin aussi peut-être, trop maternel… J’ai pour ma part versé ma larme sans que je ne puisse expliquer pourquoi, l’ancre de Piccolo Corpo ayant été jetée quelque part au fond de mon être.

  • Et il y eut un matin d’Eran Kolirin

Après La Visite de la fanfare qui avait décroché le prix Coup de cœur du jury dans la section Un Certain Regard en 2007, le réalisateur israélien Eran Kolirin fait son retour sur le devant de la scène avec Et il y eut un matin. Le film interpelle en premier lieu par son engagement politique : Eran Kolirin se positionne ouvertement en faveur de la cause palestinienne et n’hésite pas à remettre en question les politiques du gouvernement de l’Etat d’Israël dont il est citoyen. Ce n’est pas tous les jours qu’un réalisateur israélien assumant pleinement sa judéité se montre critique vis-à-vis de l’un des états les plus puissants et controversés du monde, à savoir Israël. Le scandale ne pouvait pas être bien loin… Les acteurs du film, en majorité des palestiniens, décident de boycotter le festival de Cannes, le film ayant été classé comme “israélien”. Loin d’inciter à la haine et à la division, Et il y eut un matin véhicule des valeurs pacifistes et humanistes. Juifs et arabes se confondent sur une terre où des hommes au cœur noble s’efforcent tant bien que mal de lutter contre la délation et la hiérarchisation des races. Eran Kolirin met en exergue l’humanité de chacun, du soldat israélien persuadé de contribuer à une noble cause – à l’instar du militaire Forrest Gump –  au fonctionnaire délateur rongé intérieurement par son mal-être comme nous le retrouvons à travers le personnage de Gerd Wiesler dans La Vie des autres. Le réalisateur israélien creuse avec brio la psychologie de ses personnages, qu’il soit question de politique ou de sujets plus intimes. Et il y eut un matin n’est pas seulement un film sur l’instauration d’une dictature, Eran Kolirin effleure également avec finesse la question de l’homosexualité refoulée, de la tromperie, de l’hypocrisie dans laquelle se complaisent certains de ses personnages. Un film puissant qui devrait faire parler de lui dans les mois qui suivent.

  • Les poings desserrés de Kira Kovalenko

Point de mer dans Les poings desserrés de Kira Kovalenko. Point de mère. Seulement de la poussière. Des enfants qui s’ennuient à crever. Des tournois de voiture dans le sable. Des baignades dans l’eau glacée du premier lac venu. Nous voici dans la région du Caucase, près de la Géorgie, en Russie. Une Russie hostile, inquiétante, désertée… Comme dans Murina d’Antoneta Alamat Kusijanović, le père incarne l’oppression patriarcale. L’héroïne, Ada, ne rêve que de reprendre possession de son corps et de son identité. S’efforçant de ne pas céder à la violence, elle sombre dans un mutisme glaçant la dépossédant d’elle-même. Les cheveux sont coupés. La bouteille de parfum est vidée. L’acte sexuel est subi. Ada vient remplacer la mère disparue aux yeux de ses frères et de son père, esseulés. Le père est pointé du doigt mais jamais déshumanisé. L’inceste flotte dans l’air comme l’encens envahit l’espace d’un lieu clos. Avec lourdeur. La lourdeur de la salle du soixantième aussi, des applaudissements engourdis. La maladie d’Ada. La maladie qui a emporté la mère. La maladie de corps, la maladie d’esprit, la maladie de cœur. Et puis l’amour, l’amour qui sort vainqueur de ce long-métrage. L’amour d’un homme envers sa femme, d’un père envers sa fille. D’une fille envers son père. De frères envers leur sœur. Et d’une jeune femme envers elle-même.

 

Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

© 2021 Zone Critique
Facebook Zone Critique Instagram Zone Critique
Lire les articles précédents :
Relation sur l’Inquiétisme

Nous donnons aujourd'hui à nos lecteurs quelques paragraphes d’un texte que Jacques-Begnine Bossuet écrivit en 1693 dans le but de...

Fermer