Essais

Steiner : Regard sur Heidegger 

George Steiner est unanimement reconnu comme un penseur de premier plan du XXème siècle : polyglotte et polymathe, ce spécialiste de littérature comparée et de théorie de la traduction a aussi étudié en profondeur la philosophie, notamment celle de Martin Heidegger. Parti il y a peu, cet esprit universel nous a notamment légué un essai à la fois dense et concis à propos de l’œuvre de ce dernier, afin de guider les néophytes à travers les chemins tortueux de l’Être.

Une quête ontologique par l’étymologie

Steiner nous propose de s’attarder sur l’un des points cardinaux du phénoménologue allemand, à savoir la langue afin d’éclaircir les lignes de force traversant les ouvrages du « roi secret de la pensée » (Hannah Arendt). Héritier de l’herméneutique, Heidegger cherche à « comprendre la compréhension », par une tentative de description et de formalisation de « la manière dont nous interprétons les différents sens du sens » (p.15). 

En effet, ce lecteur attentif des Grecs, particulièrement des présocratiques, fut un contempteur impitoyable de ce qui représente à ses yeux un dévoiement de la langue, perdurant de Platon jusqu’à Nietzsche : ce dernier établit une confusion constante entre l’être et l’étant. Par un style sibyllin, le philosophe allemand cherche à recouvrer cette proximité avec le Sein

Ainsi, ce dernier ne qualifie plus un terme pour qualifier une chose, comme l’a établi la pensée occidentale, mais il définit plutôt ce que Lévinas nomme « le fait que tous les objets et les personnes sont » (p.90, in. En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger).

De plus, cette recherche de l’authenticité du langage correspond à une appréhension pré-logique associée à l’étonnement, dont la source la plus pure est présente dans les écrits de la Grèce archaïque : penser n’est plus définir un objet dans le prisme de la logique, il s’agit à présent de « se tenir dans la lumière de » l’être (p.23), source de tous les étants ; de s’ouvrir à la gratitude devant la « venue au jour » de ce qui était occulté au sein de la nature. Ici, penser est synonyme de remerciement (Denken ist danken).

Heidegger ouvre donc de nouvelles perspectives ontologiques vertigineuses, loin des acceptions communes de la métaphysique européenne, puisqu’il cherche à dépasser le diptyque sujet/objet. Celui-ci, dont l’aboutissement ultime se révèle être le déchaînement technique et l’objectivation totale de la nature, peut s’illustrer par la volonté cartésienne pour l’homme de devenir le maître et possesseur de celle-ci.

Sein ist Zeit ? 

Loin de constituer une disposition saine au monde, la quotidienneté représente pour Heidegger un abaissement, voire une déchéance ontologique pour l’homme

Dans un second chapitre, Steiner s’emploie à décrypter les postulats majeurs du magnum opus heideggerien paru en 1927, à savoir Être et Temps.Tout d’abord, le critique aborde le lien consubstantiel entre les deux termes du titre : à rebours de la tradition platonicienne qui voudrait que l’être soit une entité intelligible placée dans un ciel transcendant de Formes immuables, le penseur allemand définit le Sein comme intrinsèquement temporel (zeitlich ; p.103). Ainsi, l’être ne peut être envisagé comme ce qui se tient dehors (Vorhandensein), comme abstrait et devant nous, à la manière d’un étant : la définition aristotélicienne de la vérité comme adéquation de l’intellect avec l’objet s’en trouve bousculée. 

Heidegger postule à l’inverse une vérité éprouvée, ancrée dans l’existence concrète livrée à l’angoisse et à la mort. Il s’agit de s’écarter de l’inauthenticité ontique pour mieux s’approcher de l’ontologie fondamentale, traitant de « l’être de l’étant ». Ce penseur du XXème siècle esquisse donc une relecture de l’histoire de la philosophie qui était centrée à la fois sur le sujet et l’objet, mais aussi sur la prédication, consistant à énoncer les caractéristiques d’une chose.

Cette expérience vécue de l’existence se rapporte à notre réalité quotidienne, à notre Dasein qui éprouve le « là » du monde : Steiner écrit que le penseur allemand nous ramène à notre condition d’ « être-dans-le-monde », qui habite auprès de lui d’une manière affective et non pas thétique. La connaissance n’est donc plus d’ordre instrumental et rationnel, mais de celui de l’ouverture à l’être. 

Cependant, loin de constituer une disposition saine au monde, la quotidienneté représente pour Heidegger un abaissement, voire une déchéance ontologique pour l’homme : assurément, « l’être-avec » (Mitsein) contemporain s’apparente à ce qu’il nomme le « On » (Das Man). Le théoricien franco-américain le décrit comme « l’aliénation, la moyenne, la distanciation de l’être authentique, l’ « être-public », et l’irresponsabilité » (p.120) : avec un ton semblable, Georges Bernanos pointait l’obéissance et l’irresponsabilité comme les tares de la société technicienne (La France contre les Robots).  Au sein de cette configuration, notre réalité humaine est vécue à travers des valeurs imposées. Pour se délivrer de celle-ci, le philosophe parle d’un recours à l’ « angoisse » (Angst), qui rend digne de question notre existence. Cette dernière, empruntée à Pascal et à Kierkegaard, est la confrontation à la liberté, qui contrairement à la peur, n’est pas orientée sur un objet particulier. 

En outre, George Steiner s’intéresse au terme de Sorge, signifiant « le souci » : celui-ci est le « mode existentiel dans et à travers lequel l’étant saisit la nécessité d’être situé et engagé dans le monde », et qui doit « compter avec le temps » (p.132). Ce rapport est ancré dans la temporalité : comme le Christ s’est incarné ici-bas, le Dasein s’ancre comme être-pour-la-mort dans l’immanence. Par là, Heidegger démontre que notre existence ne peut se soustraire à une liberté fondamentale et inaliénable, celle de notre propre mort, que nul ne peut nous dérober.

Malgré cet aspect tragique, nous sommes toujours inaccomplis, en route sur les chemins de la sylve de notre vie. Comme l’affirme le critique, l’homme est condamné à être un « pas-encore » (p.135). 

Or, cette misère fait également notre grandeur, la mort à laquelle nous sommes voués ne peut nous dérober à notre responsabilité ontologique, celle de refuser l’inertie, et d’accepter notre finitude. Toutes les idoles qui voudraient nous détourner de cet affront, tels « les prêtres, médecins, mystiques, ou charlatans rationalistes » (p.137), nous acculent à l’aliénation au sens strict, puisqu’ils nous rendent étrangers à nous-même et à notre condition.

Enfin, loin d’éloigner l’individu de toute sollicitude envers ses contemporains, la recherche de l’authenticité mène au contraire à être-avec les autres. En effet, malgré la médiocrité (au sens de moyenne) des masses noyées dans le On, une possibilité de Salut collectif est possible : après la déchéance vient la parenté entre l’être et le temps par ce que Heidegger nomme « la maturation du temps » (die Zeitigung der Zeit ; p.141). Cette projection vers l’accomplissement de Soi par le Souci, enracinée dans une communauté, peut entraîner une Histoire. Cependant, loin de représenter celle-ci comme « une suite libre d’expériences faites par des sujets », le philosophe la définit comme « une incorporation dynamique du destin individuel dans la destinée communautaire » (p.145). Cette acception semble confirmer le fait que certains éléments, aussi pertinents soient-ils dans la pensée de Heidegger, puissent être le terreau de son accointance avec l’idéologie nationale-socialiste.

L’ambiguïté heideggerienne vis-à-vis du nazisme

Dans son essai, Steiner réitère les grandes lignes des postulats heideggeriens sans occulter leur dimension problématique sur un plan historique

Dans son essai, Steiner réitère les grandes lignes des postulats heideggeriens sans occulter leur dimension problématique sur un plan historique. En effet, il souligne la rupture radicale qu’effectue Heidegger avec la longue tradition occidentale humaniste, anthropocentrique, basée sur la scientificité : celle-ci, partie de Platon, en passant par Descartes et Bacon, et finissant par Nietzsche aurait abouti au triomphe du nihilisme, de l’étant sur l’être, ainsi qu’à la domination de la technique sur la nature et sur les esprits. Dans une volonté de déconstruction, Heidegger allait jusqu’à affirmer que le langage parle à travers l’homme, notamment en s’appuyant sur les poèmes d’Hölderlin au sein d’une étude débutée en 1933, année durant laquelle Adolf Hitler fut portée au pouvoir. 

Revenons aux faits. Dès avril 1933, le professeur socialiste Von Möllendorf est empêché d’assurer le rectorat de l’université de Fribourg, et Heidegger prend sa place. Alors qu’il est réélu par ses collègues, sa place importante fait de lui un fonctionnaire nazi : en effet, malgré son hésitation il adhère au NSDAP durant le moi de mai. De plus, Steiner tente de montrer les contradictions historiques du penseur : alors qu’il est à l’origine d’une interdiction d’autodafés de livres « bolcheviques » et « décadents » (p.150), qu’il se retire du parti nazi dès 1934, il n’en demeure pas moins que des preuves accablantes soulignent son activisme pro-hitlérien. Citons par exemple son discours jurant fidélité au régime, ou encore son hommage au « martyr nationaliste » Schlagater (p.151). Or, ces éléments ne suffisent pas à comprendre les raisons profondes d’un tel soutien.

Lorsque Steiner revient sur certains traits fréquents des postulats du penseur, la conclusion est limpide : prenons pour illustrer ce propos son article publié dans le Freiburger Studenten en 1933. Il est écrit que le Führer incarne un espoir vers l’avenir qui est « l’acte suprême de l’authentification ». Le critique commente : « La parenté du vocabulaire avec celui de la troisième section de Sein und Zeit est organique » (p.153). S’opposer à l’irrésistible ascension du guide serait s’opposer à « l’être-passé » (Erbe) et à la « volonté d’être » (Daseinswillen) du Volk allemand. Quant à son étude portant sur l’auteur Hebbel, Le Poète dans sa Société, Steiner la décrit comme saturée de jargon Blut und Boden, idéologie basée sur le « Sang et le Sol » et chère au nazisme.

En réalité, l’aspect concret de l’existence, la sacralisation de la main et du corps, le lien mystique entre le paysan et l’outil, l’exaltation de l’enracinement agraire contre les abstractions intellectuelles citadines, la rhétorique du foyer ou encore la mise en avant du culte des ancêtres, sont difficilement séparables des obsessions nationales-socialistes.

Pour conclure, la force de l’ouvrage de Steiner est d’appréhender plusieurs pans de la cathédrale heideggerienne, d’aborder avec une érudition dénuée de pédantisme une œuvre aussi foisonnante que complexe. Par l’étymologie, l’analyse d’Etre et Temps, puis par l’étude des liens entre Heidegger et le nazisme ; le critique nous emmène sur la route de chemins qui ne peuvent mener nulle-part.

  • Martin Heidegger, George Steiner, Flammarion Champs Essais, 2021, 214 p.

Bibliographie : 

  • GREISCH, Jean, Ontologie et temporalité : Esquisse d’une interprétation intégrale de Sein und Zeit, PUF, Collection Epiméthée, Paris, 2002, 522 p.
  • HEIDEGGER, Martin, L’Etre et le Temps, Trad. d’A. De Waelhens et R. Boem, Gallimard, Paris, 1964, 328 p.
  • LEVINAS, Emmanuel, En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger, Vrin, Paris, 1949, 1967.
  • ZARADER, Marlène, Lire Être et Temps de Heidegger, Vrin, Paris, 2012, 428 p.

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