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Marquis minuit – « La rixe contre l’irrévocable »

Tom Buron Marquis minuit

© brandstromberthommier

Marquis minuit de Tom Buron publié au Castor Astral est une épopée de nuit, à mi-chemin entre une sombre ruelle – où tout, ou presque, se passe – et un curieux dédalle où se retrouvent et se croisent des figures mythologiques.

Serait-ce de figures mythologiques dont Tom Buron nous parle sans les nommer dans les vers liminaires : « Les avez-vous vus descendre en cortège /   là où les étoiles pullulent et les serpents scintillent ? »[1]. Là où, les étoiles grouillent et les serpents brillent, les avez-vous vus dans ce monde où tout est à l’envers ? Les avez-vus vus, elles, eux, qui détiennent la nuit dans leurs rêves ?

 Des animaux et des dieux noctambules

Les noms – et dieu(x) sait qu’il y en a : Icare, Ixion, Seth, Narcisse, Archané, Hamartia, Minos, Phaéton, Marmara, Damerino, Charybde et Scylla, Sköll, Niobé, Bellérophon, … – éclatent sur la page. Comme des notes jouées très haut – ce recueil est un long morceau de free jazz, début et fin d’une comparaison facile – ces noms dissonent parce qu’ils étonnent : le lecteur est toujours excité par un rythme et un lexique qui refusent à se rendre familiers.

Les mots jouent le même jeu : ils se dessinent, fiers et forts, tout droits sortant du texte, archaïsmes, mots rares ou savants, folie verbale qui toujours chante haut – « zeitnot », « athanor », « parabellum », « thrénodie », « pyguargues », « madrigal », « célicole », « géhennes », « barouf », « lanugineux », « chaconne », « gamahucher ». Si parfois, leur association paraît purement musicale, d’autres fois, pourtant, la folie harmonique s’interrompt, reprend un thème, s’y arrête pour tourner autour d’un mot, d’un joli mot : « Jazzabelle ».

« Jolie gêole    fille du crépitement et des ruelles calamiteuses crime et don    Jazzabelle

       Quelle est cette nouvelle prison d’adoration ?

Je ne sais pas si c’est perdre ou gagner mais

un geôle d’un voltage inconnu    tu ressembles un peu

à l’idée de la marée    je ne sais pas si c’est perdre ou gagner

et tu ressembles un peu à l’idée du carnaval    Jazzabelle 

Combien de temps vais-je rester dans ce royaume ?

       saxophones siamois et péplums jade

Faut-il que je me batte    faut-il que je décroche

faut-il que la chair

tu es chair    Jazzabelle    et je chéris ta jolie geôle »

Sa prosodie invente sa propre partition, ses échos et ses lignes de fuite – c’est par l’oreille d’abord que l’on s’enivre.

Sa prosodie invente sa propre partition, ses échos et ses lignes de fuite – c’est par l’oreille d’abord que l’on s’enivre.

Au milieu d’eux – les ruelles, les dieux et les mots – il y a un « je    Marquis de tous les minuits ». Ce personnage fantomatique, pris dans la nuit – attiré par son obscurité comme le phalène sur le halo du lampadaire – rencontre, un jour, Major Zénith, « aux yeux pareils aux [s]iens », « ténor personnel de la vie et de la mort », « occupé à / toréer avec les fantômes ». Il sera son guide nocturne – étoile noir, animal noctambule – qui lui confiera sa mission : « réparer la distance » qui sépare les hommes du « satellite gris » qui luit dans le ciel.

Comme la ville de Paterson dans l’œuvre éponyme de Williams, c’est ici la nuit – probablement celle de « la Capitale » – qui s’agrège peu à peu au Marquis. La nuit entoure, la nuit pullule – comme les étoiles – et la nuit brûle aussi. Un soir, le Marquis rate le coche et trébuche sur les ténèbres. De la nuit à l’enfermement, voilà les -ines qui s’abattent – « cyamémazine », « olanzapine, « quétiapine » ; c’est la chute dans le trou psychiatrique qui éteint l’étincelle. Le chant se fait confession et la mémoire est amère.

Mais le Marquis est plein de ruses : les dieux avec lui, ou plutôt au-dessus, il s’enfuit, « au 120ème jour ». Reprend alors la course nocturne qui, cette fois, a une direction : être enfant « enfin », retrouver cet état « fort loin de l’enfer » ; retrouver cet état, ou au moins, combattre en chemin, avec l’espoir, de vivre en passant – vivre pour pouvoir se dire : « Te souviens-tu    Marquis ? » et s’effacer, après, au rythme où « l’oiseau-tonnerre retrouve une place ».

 Défier la mort, conjurer le temps

Sans qu’ils soient présentés comme tels, les « Satellites » – vingt-six poèmes qui succèdent à ce long poème épique – pourraient être lus comme les carnets de pensée du Marquis.

Sans qu’ils soient présentés comme tels, les « Satellites » – vingt-six poèmes qui succèdent à ce long poème épique – pourraient être lus comme les carnets de pensée du Marquis. C’est en tout cas comme ça que je me suis plu à les lire : si le Marquis avait été poète – en plus d’être comète – qu’aurait-il tenu à nous dire ?

Derrière ses poèmes aux titres évocateurs, presque programmatiques – “Tombeau des fleurs saoules”, “L’influence des somnambules”, “Bunker des chiens fous”, “Cathédrale de la déroute”, “Autel des fièvres”, “Prélude à l’altitude et à la passion” – il nous livre une dernière fois l’urgence qu’il y aurait à bruler dans le noir.

            « Du sein de nos géhennes majestés naîtra la joie

en un ange à défier »

            On y découvre la lutte qu’il mène, sa « rixe avec l’irrévocable », pour ne jamais s’avouer vaincu face au temps, quitte à, pour ce faire, apprendre à vivre « dos au soleil » ; cette lutte qui se fait valeur et condition première : « nous n’accepterons rien qui ne soit conquis de haute lutte » ; cette lutte qui prend pour objet « toutes ces électricités / à découvrir encore » ; cette lutte – cœur battant des « Satellites ».

« il faut aller pourchasser la plaie jusque dans sa retraite

Y faire naître le brûlot,

la vengeance des harmoniques – »

            La provocation, l’exploration du nocturne et la course aux catastrophes – « puisque du désastre, tout naît, tout croît, / (…) Nous faisons le vœu cher de toujours nous débarrasser de ce que nous aimons le plus » – apparaissent comme les outils de cette quête vaine mais effrénée pour conjurer la mort.

L’ensemble de l’œuvre pourrait être – seule ma bibliothèque intérieure atteste de ce lien – un écho lointain au projet du poète René Daumal, formulé dans L’Évidence absurde, sur lequel je conclurai car il prolonge autant qu’il éclaire cette épopée de nuit :

« Je veux vivre toujours d’une vie plus réelle, en rejetant dans le monde tout ce qui me limite, et dont je fais aussitôt une Existence, une Matière, un Objet de connaissance. Comme cette négation s’opère dans la durée irréversible, ce que je rejette hors de moi, je le rejette aussi dans le passé. Ainsi, je ne suis véritablement que dans l’acte de négation et dans l’instant. Ma conscience se cherche éternelle dans chaque instant de la durée, en tuant ses enveloppes successives, qui deviennent matière. Je vais vers un avenir qui n’existe pas, laissant derrière moi à chaque instant un nouveau cadavre. »

  • Marquis minuit, Tom Buron, Castor Astral, mai 2021.

[1] La versification, compte tenu de ses fréquents éclatements, ne pourra pas être reproduite à l’identique dans le cadre de cette critique.

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