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Le Fils de l’Homme : épiphanie de la violence

Francesca Mantovani/ Editions Gallimard

Francesca Mantovani/ Editions Gallimard

Un père, une mère, un fils. Une famille nucléaire au bord de l’implosion. Après Règne animal, Jean-Baptiste Del Amo explore une fois de plus le thème poignant de la transmission de la violence au sein de la cellule familiale ; cette fois-ci, c’est la « rage des pères », amenée à revivre « chez les fils à chaque génération ». Deux cadres spatio-temporels distincts en dialogue constant : le retour du père auprès de la femme et du fils abandonnés ; leur départ pour les Roches, vieille masure perdue au milieu des forêts de la montagne. Une nature accueillante mais inquiétante, un piège amène qui porte en lui les graines de la folie.

Une tragédie ancestrale, un drame toujours recommencé

« Le père plonge ses doigts dans la plaie ouverte au flanc de la chevrette, se relève et barre le front du jeune chasseur d’un trait rouge, vertical » : dès le prologue, les jeux sont faits. Quinze pages suffisent à Del Amo, à travers le récit isolé d’une chasse épique à l’aube des temps, pour condamner le fils à la violence du père – une violence froide, insidieuse, symbolique ; une violence sans coups, et, paradoxalement, non sans douceur. L’enfant s’allonge dans la clairière, « les yeux rivés dans le ciel », et semble hésiter un instant : bien loin des siens, il pourrait se laisser étreindre par la grande paix de la nature… Mais le cri d’un faucon fondant sur sa proie le rappelle à l’ordre ; il ramasse sa lance et se remet en route.

Sans doute la suite n’est-elle guère que le déploiement logique et implacable de cette violence originelle, tant est profondément ancrée en elle la marque de la tragédie. Si bien que la chronologie n’a que peu d’importance : deux cadres spatio-temporels alternent d’un bout à l’autre du roman, comme si la durée narrative était moins vecteur de suspense qu’enracinement de la fatalité. Il s’agira dès lors, à deux moments distincts de leur vie de famille, de contempler le lent resserrement de l’emprise du père sur les siens, de voir se refermer sur eux les portes du dehors alors qu’il sombre peu à peu dans la folie.

L’art de la retenue, ou comment exprimer sans dire

Car lui-même est hanté par de lointains démons – par la sombre mémoire de son propre père, qui, alors qu’il était enfant, l’avait attiré loin du monde, avait construit les Roches et s’y était établi avec lui avant d’y mourir cruellement. En y emmenant sa femme et leur jeune fils, c’est son souvenir qu’il retrouve et cherche à perpétuer – pour le meilleur et pour le pire. Alors qu’il se voue corps et âme au réaménagement du lieu, le fils, muet et taciturne, détaille ses mouvements avec inquiétude, cherche chaleur et réconfort dans l’étreinte d’une mère anxieuse ou au sein envoûtant d’une forêt mystique. C’est de son œil hypersensible, celui d’un véritable Étranger de neuf ans, que le lecteur plongera au cœur d’un univers ultra-précis où le sentiment, presque toujours, se fige dans la matérialité.

Et du point de vue du style, il va sans dire que le travail est réussi. À ce regard hypersensible répond l’extrême finesse d’une écriture rigoureuse, exigeante. La syntaxe simple et crue (à l’exception de quelques rares lourdeurs) rend compte avec une acuité remarquable de la terrible ambivalence des liens familiaux : une complicité père-fils qui ne se construit jamais que dans la violence ; un complexe d’Œdipe inconsciemment nourri par une mère qui « veut savoir si le fils la trouve belle, s’il l’épouserait »… Mais le constat reste glacial, amer, quasi-muet.

La syntaxe simple et crue rend compte avec une acuité remarquable de la terrible ambivalence des liens familiaux : une complicité père-fils qui ne se construit jamais que dans la violence

Un refus subtil de l’engagement

De fait, la plus grande qualité du livre est sans doute ce que l’on pourrait appeler sa force « épiphanique », sa capacité singulière à représenter sans dire. Bien des critiques croient rendre honneur au livre en le réduisant à une œuvre engagée, en titrant leurs articles de termes forts et militants (« dénonciation », « menace »…) – la justesse du tableau s’efface devant l’intention présumée du peintre. Or justement, Le Fils de l’homme, plus qu’un discours, plus que l’application d’une thèse, est avant toute chose une image

Page après page, c’est ce que nous disent ces objets accessoires, ces actions superflues du point de vue dramatique, et dont la fonction poétique n’est jamais claire : de quoi les cigarettes, omniprésentes jusqu’à la dernière ligne, se veulent-elles donc la métaphore ? D’un engrenage tragiquement suicidaire ? D’un retour continuel au mal ? Le lecteur, livré à lui-même, ne peut pour déchiffrer le monde qui s’offre à lui qu’imaginer… – jusqu’à ce que la violence, inexorable, advienne devant ses yeux.

Une morale sans moralisme ?

Et pourtant… s’il ne s’agit pas là d’un roman à thèse, le particulier tend toujours in fine au général. Del Amo ne pousse jamais l’hermétisme jusqu’à couper les ponts avec l’histoire concrète qu’il raconte, de ses principes à sa finalité. Un paradoxe formidablement condensé, du reste, dans cet anonymat des personnages et cet usage systématique d’articles définis (« Le père », « La mère », « Le fils »), qui, tout en les individualisant, les condamne à l’universel – le « Fils de l’homme » est celui de son géniteur, mais aussi celui de son Père.

La place du sacré, ou du moins d’une forme obscure, déchue de transcendance, est centrale dans le roman : elle fournit à l’auteur un ancrage moral assez stable pour susciter la compassion et assez lisse pour ne pas tomber dans le moralisme

Car la place du sacré, ou du moins d’une forme obscure, déchue de transcendance, est centrale dans le roman : elle fournit à l’auteur un ancrage moral assez stable pour susciter la compassion et assez lisse pour ne pas tomber dans le moralisme. Le rôle de la Nature est particulièrement intéressant dans son ambiguïté, une ambiguïté qui n’est pas simple binarité manichéenne : ni bonne ni mauvaise, tantôt douce et tantôt cruelle, elle n’est qu’une force invariablement neutre, qui précipite le cycle de la vie en réintégrant l’homme à la marche du cosmos

Un fin dépassement du Bien et du Mal, donc, que l’on regrette toutefois de ne pas retrouver partout. L’application à la structure familiale du motif du sacré reste assez caricaturale (la Mère et son Enfant, parangons de pureté, face à la Tentation de la violence…). Le lecteur éprouve somme toute très peu de sympathie pour le père, lui-même le réceptacle d’une violence ancestrale – à l’exception bien sûr de sa tirade centrale, sûrement l’un des points d’orgue du roman, où renaît, poignant, le souvenir de son « vieux », de l’aube des Roches et de sa mort – « car à dire vrai il n’avait même plus la conviction que la vie de son enfant soit une raison suffisante pour seulement sortir de son lit ».

La tentation de la technicité, une narration parfois statique

Mais outre ces résidus de manichéisme qui tempèrent quelque peu la justesse de l’ensemble, c’est surtout quant au rythme de la narration que l’on nourrit quelques réserves. Si l’on conçoit la démarche minutieuse qui consiste à rendre insensible le resserrement du « nœud » dramatique, on déplore malgré tout cette lenteur extrême – lenteur encore accentuée par la surabondance de termes savants parfois gratuits (« argiope », « orvet »…), à l’intérieur de micro-descriptions isolées. La simplicité de la syntaxe n’est pas toujours mise au service d’une efficacité qui aurait décuplé la force tragique du dénouement, ni d’un lyrisme percutant qui n’affleure que trop rarement (la fameuse tirade du père…). Et la tentation du parallèle scénaristique avec un Shining de King ou de Kubrick, par exemple, se heurte à l’écueil d’un récit qui ne gagne que très tard en dynamisme.

En bref, il serait absurde de nier qu’on ait ici affaire à un roman puissant, profond et singulier. Pour peu que le lecteur fasse l’effort de plonger dans un univers volontairement froid et assez peu prenant, il ne pourra que reconnaître la finesse stylistique d’un récit où toute phrase a un sens, où chaque détail compte, et dont l’hermétisme assumé décuple la justesse. Pour autant, le rebuteront peut-être aussi la précision excessive de certaines descriptions qui tendent à l’exercice de style, la technicité d’un lexique parfois gratuit, et l’absence totale de lyrisme d’un texte dont le tragique se veut pourtant le principal moteur. Des réserves qui ne sauraient éclipser la richesse d’un récit parlant et moderne, et l’acuité d’une expérience qui ne laisse pas indifférent.

 

Nino Suchwalko

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