Livres

Les cent vingt journées de Cauda

Autoportrait de Jacques Cauda

Initiateur du mouvement surfiguratif, Jacques Cauda manie la plume comme il manie le pinceau, soit avec passion, gourmandise, frénésie. Auteur de nombreux ouvrages de forme éclatée, souvent écrits dans l’urgence, l’homme revient avec un “roman”, ou plutôt un texte corrosif, mêlant tableaux terrifiants et souvenirs personnels en une prose résolument expérimentale.

Brutalité(s)

Plasticien et directeur de la collection « Le bleu Turquin » (aux éditions Douro), le très actif Jacques Cauda signe là un livre subversif dans la lignée de Sade, grand intercesseur, ou de Georges Bataille. Subversif, Fête la mort ! l’est dès le titre, ou plutôt par le titre même, célébration de la fin, du trépas, détournement lexical, linguistique. Car il ne s’agit nullement de faire l’amour et non la guerre, l’ouvrage étant tout sauf pacifique, apaisé. Le sexe, ici, l’acte charnel, n’a rien de romantique, de hippie. Tournant résolument le dos à la philosophie peace and love de sa génération, Jacques Cauda célèbre plutôt la violence, les fantasmes les plus durs, les plus inavouables, notamment lorsqu’une jeune femme se trouve pénétrée puis torturée à la lampe à souder : Des clous, un marteau. Un mec lui pisse dans la bouche tandis qu’un autre lui cloue les mains sur la table (p. 47). Foire aux horreurs assumée écrite par un peintre, Fête la mort ! a quelque chose de très pictural, de très représentatif, justement. À l’instar de Brueghel[1], de Dado[2], l’auteur procède sans ordre défini, exposant une série de visions gore, et ce dès la couverture, conçue par l’intéressé même, et où trois figures totémiques, anthropomorphiques, forment une singulière et sinistre trinité : une tête de mort plantée sur une croix dotée d’un pénis, une statue féminine (à en juger par sa poitrine), et enfin un petit homme au visage rougeoyant, écorché vif. On retrouve également chez Cauda un regard-caméra, soit l’œil d’un ancien cinéaste[3] habitué à raisonner en termes de plans, de scénarii. Ainsi de ces « morceaux choisis », du troisième chapitre, lorsque treize prises de vue, notées sur le vif, se succèdent page après page, dessinant la trame d’un snuff movie des plus authentiques : 11) Gros plan de sa bouche déchirée, ouverte jusqu’aux oreilles. Gros plan d’un clou planté dans l’œil gauche. Une fourchette dans l’œil droit. Ses seins tranchés dans une poêle à frire. (p. 48).

Faut-il voir là pure complaisance morbide ? Si, généralement, la littérature ne s’encombre guère de morale, comment ne saisir ici l’intérêt proprement cathartique de pareil déchainement ? À l’instar d’Octave Mirbeau, Jacques Cauda semble ici se purger, et donc purger le lecteur spectateur, complice, des passions tristes. Et son Fête la mort ! n’est pas loin du Jardin des supplices, sombre conte anticolonial s’achevant par une longue rêverie sanglante, où des bourreaux orientaux mutilent divers malheureux, sous l’œil fasciné d’une Européenne névrosée.

Un récit bigarré, expérimental

C’est une autobiographie du désir, comme si le créateur, délibérément, choisissait de confondre réminiscences, autofiction(s) et visions mentales, soit les mauvais trips décrits plus haut.

Les récits se mêlent en une savante furie verbale : on croise ainsi une certaine Mèrepute, figure bien peu maternelle, au vrai, mais aussi des figures apparemment plus réelles, non moins inquiétantes. Nous ne savons ainsi jamais si nous sommes dans la pure fiction, ou dans le souvenir, notamment lorsque l’auteur évoque ses années lycée, et son penchant pour l’anarchisme, ou encore ses ex petites amies, décrites souvent de façon très crue. Récit de l’imaginaire, Fête la mort ! est donc aussi, même très partiellement autobiographique. Tout se brouille à travers le canal de l’écriture, et l’auteur lui-même ne fournit aucune clef. On pourrait donc parler d’autobiographie du désir, comme si le créateur, délibérément, choisissait de confondre réminiscences, autofiction(s) et visions mentales, soit les mauvais trips décrits plus haut. Comme dans Comilédie[4] (chroniqué par nos soins dans Diérèse 74), souvenirs littéraires, souvenirs intimes et imaginaires se confondent, sans intrigue prédéfinie, en une sorte d’écriture automatique.

Cette volonté de brouiller les cartes se retrouve aussi sur le plan narratif et stylistique, faisant de Fête la mort ! un texte délibérément expérimental, anticlassique, non romanesque au sens strict. Et la forme elle-même reflète ce désir de rompre avec toute logique narrative, puisque nous passons de la prose à la poésie, au vers, de manière parfaitement arbitraire, avec cette verve rabelaisienne typiquement caudesque, cette éternelle drôlerie morbide : Le jour vient de paraître : bite ! Éblouissement/Comme un flot de foutre d’enivrante lumière/Le sexe en l’air dès l’heure première/Inondant de désir l’immense enfoncement (p. 103).

Choqué sinon malmené par tant de radicalités, le lecteur potentiel y trouvera donc peut-être une forme d’exutoire,

Volume déroutant, provocateur, Fête la mort ! s’inscrit dans la continuité des précédents Cauda, et se trouve publié aux toutes jeunes éditions parisiennes « sans crispation », tournées vers la modernité. Choqué sinon malmené par tant de radicalités, le lecteur potentiel y trouvera donc peut-être une forme d’exutoire, au sens aristotélicien du terme, ou à tout le moins un désir extrême d’évoquer l’inconscient, dans sa dimension trouble, dérangeante. Quoi qu’il en soit, Fête la mort ! ne saurait laisser indifférent.

  • Fête la mort !, Jacques Cauda, éditions Sans crispation, Paris, 2020.

 

Etienne Ruhaud

[1] Cf. Le Triomphe de la Mort, 1562, musée du Prado, Madrid.

[2] Peintre yougoslave, Miodrag Djuric dit « Dado » (1933-2010), est connu pour la violence de ses tableaux, représentant des chimères, des monstres.

[3] De 1978 à 1996, Jacques Cauda a réalisé une trentaine de documentaires pour la télévision.

[4] Editions Tinbad, Paris, 2017.

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