The Batman : Hideusement meurtris

Que peut-on encore faire sur le mythe « Batman » ? Christopher Nolan a largement exploré la piste introspective en remontant aux origines depuis le bien nommé Batman Begins (2005) jusqu’au réveil épique du justicier dans The Dark Knight rises (2012). Il y avait donc tout lieu de craindre une régression et un opus plus proche des nanars de la fin des années 90. Fort heureusement, Matt Reeves emprunte une nouvelle voie : il fait de Bruce Wayne un héros romantique tout en politisant la saga. Pour qui aime les courses-poursuites spectaculaires, l’univers du film noir et les yeux d’un bleu délavé de Robert Pattinson, The Batman est une grande réussite.

Bruce est tout juste sorti de l’adolescence. Aux épaules larges de Christian Bale, Matt Reeves préfère le corps malingre d’une autre icône des années 2000, Robert Pattinson. Le costume cache avec peine la silhouette dégingandée de l’interprète talentueux de Bel Ami, Cosmopolis ou encore Good Time. Batman est un animal errant. Gotham est une ville fantôme et il y pleut sans cesse. Alors que l’ennui ou le désespoir semble peu à peu gagner le justicier, qui vient pourtant de commencer sa tâche ainsi que sa collaboration avec Gordon, un énergumène appelé Sphinx (The Riddler) se targue de « démasquer » les traîtres d’une ville rongée par la corruption, tuant à tour de bras tous les gros bonnets. Il laisse sur son passage de truculentes devinettes adressées à Batman.

Un éternel retour ?

Il va de soi qu’aller voir un nouvel opus de la saga, le neuvième en l’occurrence, c’est choisir de s’installer confortablement dans un univers fictionnel que l’on connaît sur le bout des doigts et prendre plaisir à retrouver, toujours un peu les mêmes, toujours un peu différents, les visages familiers de la galerie de personnages DC Comics : Le Pingouin (campé par un Colin Farrell méconnaissable), Catwoman, Falcone, Edward Nigma, Alfred le majordome et l’inénarrable policier, James Gordon (Jeffrey Wright est cependant moins convaincant que Gary Oldman). Matt Reeves ne boude d’ailleurs pas son propre plaisir lorsqu’il nous laisse, à la fin du film, avec son héros chevauchant une grosse cylindrée, s’engouffrant dans la nuit vers de nouvelles aventures. La vengeance de Batman a l’allure d’une odyssée, à ceci près que le justicier ne regagnera aucun port. C’est comme si ce nouveau Batman assumait tout le poids de ses vies antérieures, qui ont fait l’objet de tant de films. Gros d’une mythologie et d’une gloire parfois funeste – on se souvient de la mort prématurée d’Heath Ledger – le film de Reeves parvient à trouver un nouveau souffle.

Nous sommes revenus au point de départ, ou presque… Batman est tout frais mais dévoré par la haine. Gotham est au bord du précipice. Il n’y a plus rien à espérer. Puisque l’enfance du héros a déjà été étudiée sous toutes les coutures, Reeves ne nous dira rien du passé. À ce propos, il a déclaré : « Je ne voulais pas faire une origin story de Batman, car j’avais le sentiment que cela avait été fait, et très bien, dans plusieurs autres films. » Pas de traumatisme à dévoiler donc, pas de généalogie à entreprendre, Batman est là. Il est déjà tout ce qu’il est et tout ce qu’il a à être. Reeves arrime son héros et du même coup les spectateurs, à un présent éternel, sordide et poisseux. C’est là une des grandes idées du film : Batman n’a pas de secrets, le passé ne nous a rien appris et nous connaissons son sort. Peut-être que le choix de Robert Pattinson se comprend mieux : il est lui-même un être sans âge, un héros romantique au sens fort du terme. Lorsqu’il redevient Bruce Wayne, les grandes traces noires sous ses yeux le font ressembler à une espèce de fantôme ou d’ombre. La paupière tremblante, les lèvres perpétuellement serrées en un rictus confèrent un charme triste au personnage le plus tragique de DC Comics.

La faute des pères

Que Batman soit rongé par la terreur d’incarner ce contre quoi il lutte est une idée convenue. En revanche, que cette angoisse trouve sa source dans l’insupportable incertitude concernant la probité de son père, Thomas Wayne, est une vraie trouvaille. The Batman se propose d’interroger le fonds moral de cette entreprise de vengeance. Les pâles imitateurs de la chauve-souris se font appeler « Vengeance », comme leur héros. Tout se passe comme si le film prenait la forme d’un Hamlet dévoyé. Peut-être qu’en réalité le spectre du roi du Danemark a menti. Le monde de Bruce Wayne, partagé entre des pièces à l’allure gothique et des sous-sols aménagés en parking pour la fameuse Batmobile, commence à se fissurer. Parfois, Batman ne sait même plus quels crimes il a empêchés, quelles vies il a sauvées. Toutes les nuits se confondent et frénétiquement, il lui faut noter dans son journal de bord le récit de ses actes de bravoure. Le drame de Batman, qui se joue d’ordinaire dans une solitude absolue, prend donc une dimension familiale, la question devenant celle de l’existence ou non d’un péché originel. Depuis toujours, le problème moral du justicier est celui de l’intention, de l’obéissance ou de la désobéissance à la pure expression du devoir moral, dans une perspective très kantienne.

Reeves revient aux origines de la ville elle-même

Au lieu de revenir à l’enfance de Batman, Reeves revient (sans flashback, sans récit raconté en voix off) aux origines de la ville elle-même, fondée par les Wayne et les Arkham. Les premiers sont célèbres pour leur magnanimité, les seconds ont fondé l’orphelinat sinistre et l’hôpital psychiatrique. Où commence le crime ? Les Wayne et les Arkham ont-ils produit les monstres du Gotham au présent que sont Falcone, Maroni, le Pingouin et surtout, la drogue ? On se gardera bien de révéler le secret du père Wayne. Dans une approche plus religieuse que psychanalytique, Reeves se demande qui a commis la première faute. Sur le plan formel, le film ne recourt jamais aux scènes oniriques que Nolan affectionnait tant. Les éléments cauchemardesques sont remplacés par des lieux froids et très contemporains – la boîte dirigée par le Pingouin où les mafieux de la ville se retrouvent, par exemple. Le travail du directeur de la photographie, Greig Fraser, y est pour beaucoup. Les jeux de lumière sont soignés : dans une scène de fusillade très réussie, les coups de feu éclairent une ruelle complètement plongée dans l’obscurité.

Il y a un peu de Détroit post-crise financière dans cette Gotham de 2022 : les ordures jonchent les sols, des malfrats grimés attaquent un homme d’origine asiatique dans le métro (ils rappellent la bande de drougs d’Orange Mécanique), on tape du collyre – la drogue à la mode – dans l’orphelinat désaffecté. Le nouveau dirigeant de la ville est un autre père. Carmine Falcone (John Turturro, plutôt à contre-emploi ici) devient le père de la mafia après avoir évincé Maroni, mais il est aussi le père d’une enfant illégitime, toute de latex vêtue, qui sert des cocktails et des doses de collyre en attendant elle aussi sa vengeance. Zoë Kravitz, perruque orange vissée sur sa petite tête, est magnétique en Catwoman. Elle est encore Selina, un peu comme dans la série Gotham (2014), une petite fille blessée, cambrioleuse quand c’est nécessaire, probablement bisexuelle. Elle se tient surtout sur le seuil de sa propre déchéance. C’est ce qui rapproche au fond Bat et Cat : le désir de tuer le père.

La prise du Capitole

The Batman est beaucoup plus clairement rattaché au genre du polar que ne l’étaient les films de Nolan. D’abord parce que le film progresse au gré d’une enquête, chaque devinette menant au prochain crime et faisant comprendre à Batman, petit à petit, l’ampleur du scandale politico-criminel que Riddler cherche à dénoncer. Le récit est donc celui d’un tueur en série et Batman est presque plus flic que justicier. La collaboration avec Gordon n’est pas encore une affaire d’amitié mais un rapport purement professionnel.

Une tragédie sociale dans la pure tradition de la Warner

Le Riddler (Paul Dano qui fait bien le vilain, mais dans un jeu parfois outrancier qui confine au ridicule) est un lanceur d’alerte, un conspirationniste qui cherche à redonner le pouvoir au peuple, à faire éclater la vérité. Il utilise les réseaux sociaux, sur lesquels se déchaîne une horde de loups attendant depuis trop longtemps leur heure. Les puissants payent enfin, il fallait leur faire la peau. Bruce, qui souffrait déjà d’un sentiment d’illégitimité, se voit reprocher son statut de gosse de riche, par Riddler comme par Selina. L’implosion de Gotham, qui prend la forme d’un film catastrophe dans la dernière partie du film, est une tragédie sociale, un social problem film dans la pure tradition de la Warner. Les dominés prennent le Capitole et les armes au moment de l’élection d’une nouvelle maire progressiste. Dans ces scènes, le traumatisme des dernières heures de Trump est manifestement très présent. Ainsi, The Batman devient une histoire de famille en même temps qu’une histoire sociale et politique. La drogue n’est qu’un prétexte (elle prenait toute la place chez Nolan).

Ce qui se joue ici, c’est la possibilité même d’un régime représentatif et d’un regain de confiance dans des institutions vidées de leur sens (la police, la justice). Il faut espérer que cette veine politique soit encore traitée dans le prochain opus : comment concilier un renouveau démocratique, promis depuis belle lurette par Thomas Wayne lorsqu’il briguait lui-même la mairie, et l’existence de contre-pouvoirs ? Le Pingouin va commencer sa carrière, Riddler rencontre le Joker dans la cellule voisine et une chauve-souris continue de traquer les méchants, en jouant sur les passions tristes pour les dissuader de faire le mal. Comme le dit Batman à la fin du film – la voix de Pattinson est si douce qu’elle paraît étouffée – il ne reste que des meurtrissures, des balafres sur le visage du Joker, des plaies béantes et hideuses, des blessures morales qu’aucun amour ne pourra panser.

  • The Batman, un film de Matt Reeves, avec Robert Pattinson, Zoë Kravitz, Paul Dano, en salles le 2 mars 2022
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