En chair et en os

(c) Auriane Lespagnol

Du 9 au 27 mars 2022, le Birgit Ensemble, dirigé par Julie Bertin & Jade Herbulot, présente au Théâtre de la Tempête Roman(s) national, une fresque questionnante qui désosse nos récits politiques.  

« Tout, dans Roman(s) national est imaginé […] Néanmoins, il arrive parfois que la réalité rattrape la fiction. » Un encart glissé dans les feuilles de salle nous met en garde : toute ressemblance avec des situations réelles serait fortuite. À la relecture du programme, le spectateur hésite tant le réel s’apparente à la fiction :  est-ce un coup de bluff ou un sincère avertissement ? L’œuvre nous embarque dans la campagne électorale de Paul Chazelle, candidat du parti Horizon, qui a pour principale adversaire Olivia Janot du l’Union des gauches, alors qu’une grande catastrophe climatique fait rage, et que l’ancien président vient de décéder. Cela fait quelques notables coïncidences dans cette narration prémonitoire qui continue un gigantesque cycle d’écriture sur la Vème république.

Au cœur du storytelling politique

(c) Simon Gosselin

Ce n’est pas tant la vraisemblance de l’histoire qui importe aux artistes, que la manière dont s’invente le fait politique. Par les yeux de Moïra, personnage-narratrice et chargée de communication du parti, nous entrons dans le ballet des open spaces. En ouvrant la pièce d’une délectable tirade face au public dans laquelle elle décrit le double portrait Les Ambassadeurs (1533), son rôle à la fois intra et extradiégétique nous fait regarder la politique par le petit bout de la lorgnette pour en révéler toute la vanité que peint Hans Holbein le Jeune via une tête de mort en anamorphose. La narration nous plonge à pic dans les méandres de cette course folle au bulletin de vote, sur une tonalité épique accompagnée d’une musique grandiloquente à chaque changement de scène, rythmée par un décompte des 10 derniers jours. Nous y voyons les mièvreries des BCBG infidèles, leurs fins jeux de dupes, et la pesante atmosphère d’espionnage qui règne au bureau, grâce à 9 acteurs qui interprètent brillamment une partition minutieuse et des dialogues érudits.

Il ne s’agit pas simplement de remporter l’élection mais surtout de gagner l’histoire grâce à ceux qui la racontent.

Les spectateurs découvrent alors, notamment via Frédérique, l’autrice de la campagne, métaphore de l’autrice de théâtre, comment s’invente le discours politique, quand, à plusieurs reprises, Paul Chazelle répète ses discours. Il y constate également comment les médias créent la fable, par l’intermédiaire d’un personnage chargé des réseaux sociaux, qui gère les hashtags du candidat. Il ne s’agit pas simplement de remporter l’élection mais surtout de gagner l’histoire grâce à ceux qui la racontent. « Parce qu’il a écrit ses mémoires, Jules César a gagné la guerre ET l’histoire », nous dit Solal, l’un des proches de Paul Chazelle.

(c) Simon Gosselin

Briser le cours du récit

Les metteuses en scène font transparaître les phénomènes d’invisibilisation du récit historique

Voilà qu’au fil du spectacle s’insinue le thème fantastique du fantôme shakespearien. Accompagné d’une création sonore stridente, nous découvrons que le personnage principal entend des voix. Tel un Macbeth, il sombre dans la folie. Véritable décor-personnage, la magnifique scénographie, qui représente une pièce du musée de l’homme privatisé pour la campagne s’anime comme par magie pour provoquer la frayeur. Dans étagères tombent des crânes, la pièce se met à parler, les lumières s’assombrissent, les caméras de surveillance s’allument et projettent leurs images inquiétantes, pour nous faire ressentir le plaisir gourmand du film d’angoisse. Du passé ressurgissent les fantômes d’une époque coloniale qui hante la campagne politique. Pour composer leur dramaturgie, le Birgit Ensemble est parti du constat que les réserves du musée de l’homme – et celles des musées européens – sont peuplées de crânes importés des guerres coloniales[1]. En transformant symboliquement ces victimes en fantômes qui hantent la scène, les metteuses en scène entendent faire transparaître les phénomènes d’invisibilisation du récit historique, vécus par les minorités ethniques qui viennent hanter de nouveau des discours politiques qui oblitèrent leur passé colonial.

« Comment se raconte l’histoire ? » nous murmurent les metteuses en scène, sans pour autant nous apporter une réponse ou une alternative aux récits européens éculés. Dans cette « pièce documentée » qui nous plonge dans une parabole fantastique pour réfléchir sur notre rapport aux génocides passés, il manque sans doute un point de vue, celui des concernés malheureusement réduits à des spectres. En effet, la pièce se focalise sur la description du parti politique au pouvoir, dans un vocabulaire esthétique occidental, sans plus amplement approfondir la difficulté des politiques contemporaines à réparer le passé. Alors, plane dans la poussière des projecteurs cette question : si l’histoire des minorités manque au récit, pourquoi avoir donné tant de place aux représentations dominantes ?

Teaser vidéo :

Tournée :

Du 9 au 27 mars 2022, Théâtre de La Tempête, Paris.

31 mars et 1er avril 2022, La Filature, Mulhouse.

[1] Voir à ce propos l’excellent documentaire Restituer ? de Nora Philippe, 83 min., arte.

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