Wilde : Rien n’est Beau que le Faux ?

Oscar Wilde est un auteur irlandais du XIXème siècle. Célèbre pour Le Portrait de Dorian Gray, il fut tour à tour poète, dramaturge, figure de la cause homosexuelle ou encore philosophe. Essayiste reconnu, il publie en 1889 Le Déclin du Mensonge au sein de la revue The Nineteenth Century. Dans cet ouvrage écrit sous la forme d’un dialogue, paru il y a peu chez Allia, l’artiste met en scène deux amis qui échangent à propos du rapport que doit entretenir l’art avec l’affabulation. Au moment où un réalisme morne triomphe dans les librairies, cet ouvrage revigorant nous fait redécouvrir la force de l’esthétisme.

 

L’Art contre le culte monstrueux du fait

Ce dialogue aux allures socratiques commence au sein d’une bibliothèque d’une maison de campagne dans le comté de Nottingham. Deux amis, Cyrille et Vivian, s’entretiennent au sujet de la Nature. Le premier, tout émoustillé après une balade, fait l’éloge de cette dernière. Moins enthousiaste, le second oppose d’emblée l’Art et la Nature. Inachevée et rude, la physis a de « bonnes intentions », dit Vivian, mais « elle ne peut les réaliser ». Loin de constituer un modèle à recopier, la Nature se révèle plutôt exhaussée par l’imagination de l’individu cultivé, celui qui fréquente assidûment les œuvres d’art.

Dans un vibrant plaidoyer pour l’artificialité des objets créés par les hommes, Vivian accuse la Nature de toutes les tares. Dépourvue de tout confort, humide et inhospitalière, le dandy lui préfère les sièges construits par les artisans de William Morris. En effet, l’architecture et tous les savoirs-faire humains instaurent une proportion entre l’homme et le monde : c’est l’égoïsme nécessaire de l’homme qui fait sa dignité, son individualité qui adapte ce qui l’entoure à ses exigences. Dans une formule frappante digne de Baudelaire, Vivian déclare : « La Nature hait l’Esprit ». Profondément anglais, cet esthète loue les mérites de la superficialité contre un raffinement excessif qui confine à l’esprit de sérieux. Contre une logique lourde et abêtissante, Vivian tance la rationalité de Cyrille. A la manière d’Emerson, il écrit le mot « caprice » sur la porte de sa bibliothèque : « Qui a besoin d’être logique ? Le lourdaud et le doctrinaire ». Contre le « faitisme » dénoncé par Nietzsche, Vivian rédige un essai dont le titre est identique à celui de Wilde. A celui-ci, il accole « une protestation ». Cyrille, interloqué, rapproche, non sans provocation, l’art du mensonge avec la politique. Cependant, rien n’est moins vrai. Comme l’écrit Vivian : les politiciens « ne s’élèvent jamais au-dessus du fait dénaturé, et condescendent jusqu’à prouver, discuter, argumenter ». A l’inverse, les avocats mentent délibérément dans la lignée des Sophistes. Si le logicien borné cherche par sa démonstration à coïncider avec la réalité, le maître du barreau crée la sienne par le truchement de grands effets rhétoriques. Gorgias, sophiste sicilien de l’Antiquité, décrivait déjà le Logos comme un tyran minuscule, mais avec une grande puissance (Eloge d’Hélène) : s’il s’apparente au premier abord à un bruit de bouche presque insignifiant, Gorgias affirme qu’il peut innocenter les criminels et enchanter les insensibles. Quant aux journalistes, Vivian ne place aucune confiance en eux par leur attachement au prosaïsme de l’actualité. A cela, l’hédoniste fatigué leur oppose le mensonge artistique.

Tandis que les Anciens s’évertuent à engendrer des récits imaginaires sous la forme de faits, les Modernes cherchent à établir des faits en les colorant par la fiction. Cette erreur constitue la fons et origo du déclin de la littérature, nous dit Wilde.

En effet, tandis que les Anciens s’évertuent à engendrer des récits imaginaires sous la forme de faits, les Modernes cherchent à établir des faits en les colorant par la fiction. Cette erreur constitue la fons et origo du déclin de la littérature, nous dit Wilde. Tel l’entomologiste, le romancier actuel s’acharne sur son « fastidieux document humain », son « misérable petit coin de la création », à l’aide de son microscope. Il s’apparente à ces enfants qui, fantaisistes à la naissance, finissent par s’encombrer d’habitudes. Philistins vaniteux cantonnés à assembler des faits, ils s’opposent en tout point au Génie schopenhauerien, puisant la matière première de ses créations dans les pouvoirs d’une imagination en perpétuelle efflorescence. Vivian va jusqu’à affirmer : « l’Art deviendra stérile et la Beauté disparaîtra de la terre ». A trop se moraliser et à se confronter sans détour au réel, l’art risque de nous acculer à l’ennui : ce réalisme incriminé s’identifie à l’adage de Zola selon lequel « L’homme de génie n’a jamais d’esprit ».

Vivian, avec un certain dédain, attaque ardemment cette envie de dépeindre les hommes tels qu’ils sont : « La justification d’un personnage de roman n’est pas que les autres personnes sont ce qu’elles sont, mais que l’auteur est ce qu’il est ». En somme, rien de plus nécessaire que le style : en effet, seuls les artifices nous différencient les uns des autres. En deçà de ceux-ci, dit Vivian, l’humaine nature appert. Voilà pourquoi ce qui intéresse les lecteurs, les aristocrates de l’esprit, c’est le masque et non ce qui se cache derrière : « Le personnage seul nous plaît et nous étonne, / Le charme est détruit si l’on voit la personne » écrivait Hérault de Séchelles dans sa Théorie de l’Ambition.

Ainsi, la littérature moderne est menacée d’uniformisation, de réification, mais aussi de vulgarité dans sa forme. A présent, étudions comment Wilde défend l’idée de l’Art comme une mimesis inversée.

 

L’Art comme Voile

Au milieu de ses énoncés esthétiques, Vivian affirme que « la Nature est toujours en retard sur son époque ». Ebaubi, Cyrille l’enjoint de s’expliquer avec plus d’acribie. En effet, la Nature ne peut avoir d’idées propres, seul l’homme lui prête une volonté. Utilisant l’exemple du poète romantique Wordsworth, Vivian soutient que ce dernier ne fut jamais membre de l’Ecole des Lacs, épris d’amour de la nature et de description des sentiments, malgré son habitude d’arpenter ceux-ci. Ainsi, l’Art commence toujours par un « embellissement abstrait » d’une chose irréelle. Dans un second temps, il fait entrer la vie dans son œuvre, et la refaçonne en des formes nouvelles. Puis, dans un troisième temps, celui de la décadence, la Vie a l’avantage sur l’Art. Par conséquent, ce dernier peut se réduire à un mode intensifié d’emphase, dont le but n’est que la beauté complexe. Oscar Wilde se fait ici le relais de la thèse cardinale de l’esthétisme, à savoir « Art for Art’s Sake » (« L’Art pour l’Art »). Celle-ci postule que l’Art est autotélique, c’est-à-dire qu’il n’a pas d’autre but que lui-même.

Pour Wilde, l’Orientalisme, avec son goût pour la convention artistique et son aversion pour l’imitation, fut une tentative de résistance contre les diktats réalistes dont les tapisseries et les vitraux allemands du XIXème restent les meilleures incarnations. Vivian résume cette idée par une formule : « La véritable école d’Art n’est pas la Vie mais l’Art lui-même ».

Afin de mieux étayer ce postulat, Vivian s’en prend à la figure majeure du théâtre anglais, Shakespeare. En effet, celui-ci inclue la Vie dans ses pièces de manière abusive : ses personnages, rudes et mal dégrossis, utilisent un langage qui s’apparente à celui de la foule, ils sont « pris directement dans la vie et en reproduisent la vulgarité jusque dans le moindre détail ». Plus récemment selon la perspective de Wilde, l’Orientalisme, avec son goût pour la convention artistique et son aversion pour l’imitation, fut une tentative de résistance contre les diktats réalistes dont les tapisseries et les vitraux allemands du XIXème restent les meilleures incarnations. Vivian résume cette idée par une formule : « La véritable école d’Art n’est pas la Vie mais l’Art lui-même ». Si Midas transformait en or ce qu’il touchait, l’artiste moderne change la fiction en glace, par son retour permanent et maladif aux faits. A ce propos, le poète irlandais évoque l’Amérique et son esprit mercantile, dont il impute la cause à l’impossibilité pour George Washington de mentir : enfant, ce dernier ne put s’empêcher d’avouer à son père qu’il avait cassé la branche d’un cerisier.

De plus, le charme et le mensonge demeurent les conditions sine qua non de la civilité. En effet, l’homme courtois ment, charme, enchante afin de donner du plaisir à ses interlocuteurs. « L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu » disait La Rochefoucauld. Sans ces manières souvent blâmées par nos contemporains, les dîners mondains seraient aussi fastidieux qu’une conférence à la Royal Society. Finalement, la vérité est « entièrement, absolument, affaire de style », mais la Vie est fruste et prosaïque : le superfétatoire, le frivole, le superflu, rien de plus nécessaire. Revenant à la question de l’Art, Vivian réaffirme son aspect autosuffisant : à l’encontre du théoricien de la Renaissance Alberti pour qui l’Art est une fenêtre (storia) sur le monde (De Pictura), Wilde théorise l’Art comme voile, un voile qui crée et détruit des mondes, qui engendre des archétypes parfaits dont les modèles réels se réduisent à de pâles copies. L’essayiste tire de cette conception originale une forme de credo : « La Vie imite l’Art bien plus que l’Art n’imite la Vie ». Prenant pour exemple les Grecs, Vivian illustre cette doctrine par les statues antiques : ce sont la grâce des œuvres de Praxitèle et la dignité de celles de Phidias qui ont fait des Hellènes un peuple spirituel et non l’inverse. Ainsi, l’art précède toujours la vie, elle la remplit. Penchons-nous maintenant sur la conclusion de cet essai.

 

Le Mensonge : le but ultime de l’Art ? 

Ce à quoi tend cet écrit est de démontrer que l’énergie de la vie s’apparente à un désir d’expression que l’Art, par des formes variées, peut réaliser. L’Art est premier puis la Vie s’en empare et met en œuvre ces modèles au sein du réel. Combien de jeunes romantiques se sont donnés la mort après avoir lu Les Souffrances du jeune Werther ? Également, combien d’hommes se sont inspirés de la Passion du Christ sur la Croix ?

De plus, Oscar Wilde argumente en faveur de sa thèse par un autre exemple, celui des paysages. En effet, si la Vie imite l’Art, alors ces derniers apparaissent après la contemplation d’un tableau. Lorsque nous regardons attentivement La Série des Parlements de Londres de Claude Monet, nous percevons le brouillard lié à l’activité industrielle de la ville. Puis, au moment où nous sommes physiquement devant le Parlement, nous cessons de regarder et nous le voyons : le « fog » a longtemps été invisible, jusqu’à ce que les peintres nous fassent voir ce dernier. De la même manière, jadis, il était distingué de parler de la beauté d’un coucher de soleil. Or, cela faisait sens au moment où Turner excellait dans ce genre de peinture.

Enfin, Vivian s’attaque paradoxalement à la mise en contexte en Art, selon laquelle chaque art serait la résultante d’une certaine époque : « il se développe purement d’après ses propres lignes ». Cet esthétisme refuse donc tout historicisme, et affirme a contrario l’autonomie de l’Art. Ce dernier n’est « symbolique d’aucune époque. Ce sont les époques qui sont ses symboles. ». Dans cette optique, l’Art crée la Weltanschauung d’un âge et non l’inverse : ainsi, les Japonais sont la création d’artistes comme Hokusai ou Hokkei, mais ce ne sont pas les Japonais du XVIIIème qui ont permis l’émergence de tels artistes.

Ecrit durant « le stupide XIXème siècle » (Daudet), cet essai d’esthétique garde encore toute sa force : délivré de la tyrannie des modes et des faits, l’Art a pour but lui-même et le mensonge dit Wilde. Si au premier abord « l’Art pour l’Art » nous semble suranné, le message selon lequel la Vie imite l’Art et non l’inverse ne perd pas de sa pertinence ni de sa fraîcheur.

 

Le Déclin du Mensonge, Oscar Wilde, Allia, 2022, 70 p.

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