Tom : quand les fils de la vie s’emmêlent

Drame social aux allures de conte, récit d’apprentissage et feuilleton familial, Tom est un peu tout cela en même temps. Avec ce nouveau long-métrage, Fabienne Berthaud livre un tableau touchant des relations de filiation et d’amour, de rejet et d’attirance. Nimbé d’une ambiance tantôt drôle, tantôt inquiétante, le film oscille entre le feel-good movie et le tableau social sans pleinement parvenir à trouver sa cohérence.

On les croit tout d’abord frère et sœur, partageant pour toute demeure un mobil-home perdu dans les bois. Joss (Nadia Tereszkiewicz) a tout juste vingt-cinq ans et se lève le matin pour aller travailler dans une pépinière. Tom (Tanguy Mercier) en paraît onze, et quand il n’est pas à l’école, il écoute les murmures de la forêt et observe les insectes. Entre eux le lien est en réalité filial. Une fois le cadre planté, on pourrait redouter un drame social naturaliste versant dans la déploration de cette existence miséreuse, mais – et c’est là sa qualité première – Tom déjoue assez subtilement le poncif. Fabienne Berthaud refuse le regard misérabiliste et le ton larmoyant au sujet de la vie démunie que mènent cette mère-fille et son enfant presque adolescent. « Il faut que je bâtisse mon avenir, comme dit Monsieur Pôle Emploi. », déclare Joss sur un ton léger. Pour se changer les idées, elle sort dans un bar du village avoisinant, enquille les bières comme pour ne pas affronter un avenir brumeux, et subit les avances peu galantes d’un habitué qu’elle repousse inlassablement. Tom déroute au premier abord le spectateur par une atmosphère empreinte de lourdeur et de tension dramaturgique parfois hélas assez fabriquée, comme si derrière ce drame social apparent, se nichait la conception d’un mal métaphysique profond : la nature comme entité à la fois fascinante et emplie de périls.

La douceur et l’âpreté

En effet, le quotidien relativement paisible de cette jeune mère se trouve peu à peu bousculé par l’irruption d’une ombre menaçante – dont chaque apparition est accompagnée d’une musique tout aussi inquiétante, mais un brin pataude. L’inquiétude sera de courte durée, puisque l’ombre porte les traits angéliques d’un jeune garçon visiblement trop gauche pour s’annoncer chez les gens, et il ne faut pas plus de cinq minutes au spectateur pour deviner que ledit garçon n’est autre que le père biologique de Tom. Fabienne Berthaud met ainsi en scène la difficulté d’assumer la parentalité, et l’abandon que subissent certaines jeunes mères suite à une grossesse non désirée.

La mise en scène organise un jeu d’oppositions

Dans cette perspective, le charme du film est de toujours présenter la tendresse éperdue que se vouent Joss et Tom : elle l’emmène parfois au bar, veille à sa réussite à l’école ; Tom de son côté, apprend à sa mère l’orthographe et la grammaire sur laquelle elle bute trop souvent. Il veille sur elle et sur « son destin embrouillé », lorsque « les fils de sa vie s’emmêlent ». Dès lors, la mise en scène organise un jeu d’oppositions entre d’une part l’âpreté du monde extérieur, la difficulté de trouver un travail, le retour assez violent de ce père absent ; et d’autre part, la tendresse et la bienveillance réciproque entre mère et fils. Au centre du film, comme pour symboliser cet espace intermédiaire à la jonction de ces deux mondes, se tient la forêt : à la fois refuge du jeune Tom, mais également lieu de dangers énigmatiques – là où les ombres rôdent, et où on dissimule une arme dans la carcasse d’une vieille voiture.

Mais l’originalité de Tom est in fine de refuser un parti pris purement sociologique ou naturaliste pour s’affirmer comme un conte, où le jeune garçon endosse le rôle d’un « enfant sauvage » moderne. Au cœur de cette forêt, le couple formé par Tom et Joss renoue avec les personnages des contes de Perrault, où une mère élève seule un enfant qui est à la fois son protégé et son protecteur. La nature semble enserrer les êtres et les choses jusqu’à devenir un personnage central du film – à l’instar de cette belle scène où Tom s’allonge dans une barque pour se laisser porter par ses pensées tout autant que par le cours d’eau avec lequel il semble faire corps. On comprend dès lors les effets de styles parfois appuyés – l’omniprésente musique tout en nappes électroniques – qui contribuent volontairement à arracher ce film à tout « réalisme » trop marqué.

L’irréel et la réconciliation

Il faut ainsi reconnaître à Tom une réelle idée de mise en scène, savamment orchestrée dans la perspective de contrebalancer toute la charge sociale du film par cette dimension onirique. L’histoire est filmée comme un conte « à hauteur d’enfant », comme si l’on accompagnait le jeune Tom dans sa découverte fascinée de la nature, en même temps que du monde des adultes. Mais – et c’est là que le bât blesse – le film de Fabienne Berthaud ne semble pas assumer ce parti pris jusqu’au bout, en délaissant dans sa dernière demi-heure la dimension fantasmagorique pour verser dans la réconciliation familiale à gros sabots. Tom découvre sur le chemin de l’école une vieille dame allongée dans le jardin d’une imposante demeure, s’applique à la sauver en appelant les secours, puis joue le garde-malade pour elle, tout en s’occupant de ses chiens.

Dans une accélération notable du rythme, cette vieille dame remise sur pied va accueillir Tom et Joss chez elle, organiser avec tendresse la réconciliation de la mère et du père, et tout le monde finit par se retrouver dans un vif éclat de rire autour d’une table où sont dégustées de dodues poulardes farcies. Bref, on ne sait trop dire si ce deus ex machina achève de faire de Tom un conte totalement irréaliste, ou si c’est là une facilité scénaristique pour clore le film sur une note de gaîté partagée. Ah que c’est beau la famille quand on s’aime ! On a même droit à une émouvante scène de réconciliation paternelle où le père serre dans ses bras son fils enfin retrouvé sur une plage de sable fin. Il ne manquait plus que père et fils repartent au volant d’une Ford Mustang sur les airs du « chabadabada » d’Un homme et une femme, et la romance familiale aurait été parfaite.

Dès lors, si le parti pris du conte avait bien des qualités, et trouvait en Tanguy Mercier et Nadia Tereszkiewicz deux très beaux interprètes, on ne peut que regretter cette volonté de trouver une issue un peu simpliste qui sacrifie la patiente construction dramaturgique de l’ensemble. La réconciliation est toujours souhaitable pour ceux qui connaissent le sort de Joss et Tom, mais de l’issue heureuse à la réussite cinématographique, le pari n’est pas entièrement réussi.

  • Tom, un film de Fabienne Berthaud, avec Nadia Tereszkiewicz, Tanguy Mercier et Félix Maritaud. En salles le 11 mai 2022.

 

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