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Yves Lepesqueur : Généalogie d’une morale orientaliste

Ispahan, D.R.

C’est un essai en deux volets que nous propose l’essayiste et critique Yves Lepesqueur, Pourquoi les Libanaises sont-elles séduisantes, suivi de On a bien progressé, aux éditions L’Harmattan : le premier volet est une réédition, quasiment non retouchée, d’un essai écrit dans le contexte de l’invasion de l’Irak en 2003-2004 ; le second est une réactualisation, une douzaine d’années plus tard, des pensées de l’auteur sur les relations entre le Proche-Orient et l’Europe dans le nouveau contexte d’importante crise migratoire. Un livre en deux mouvements : généalogie d’une morale orientaliste : recherche de « ce qui se cache en dessous, à tout moment ».

Si nous avons emprunté ici un titre de Nietzsche, Généalogie de la morale, ce n’est pas par coquetterie, car outre que le titre auquel il est fait allusion est directement cité par l’auteur, nous avons trouvé là la même urgence à dévoiler un monde caché, enfoui sous des tonnes de conventions : chez le philosophe allemand la morale protestante, chez notre auteur ce qui se cache sous l’apparente impudicité des jeunes Libanaises.

Les choses ne sont pas séparables les unes des autres ; et elles sont en constant mouvement, mouvement de la matière, et mouvement de l’Histoire elle-même qui produit le temps dialectique

Tout l’intérêt de cet essai coupé en deux est de permettre à l’auteur une incessante dialectique : c’est un constant hommage à la dualité, à la contradiction dialectique, contre toute pensée totalisante (totalitaire ?) de l’Un qui serait indivisible (soit toute idéologie, par principe même). Pour Lepesqueur, 1+1>2, c’est-à-dire qu’il n’existe pas d’éléments fixes, statiques et éternels comme le seraient les nombres, dans la vie matérielle et historique. Les choses ne sont pas séparables les unes des autres ; et elles sont en constant mouvement, mouvement de la matière, et mouvement de l’Histoire elle-même qui produit le temps dialectique : « Cultiver la complexité, c’est déjouer la prétention qu’ont toutes les simplicités d’être simples : seul l’Un [Dieu] est simple ; toute autre simplicité est mensonge. »

Un livre bifide, donc : avant/après. Et aussi biface : Lepesqueur a écrit des deux côtés d’un miroir qu’il a promené le long des routes du Proche-Orient aussi bien que de France (pour le second volet) : un côté réfléchissant un passé proche (le Proche-Orient à l’heure de la Seconde Guerre d’Irak), l’autre renvoyant à l’avenir contenu dans notre présent d’assez grande crise identitaire.

Le Proche-Orient lors de la Seconde Guerre d’Irak

Yves Lepesqueur connaît très bien le Moyen-Orient, ainsi que sa poésie ; il a vécu et travaillé en Syrie, au Liban, en Arabie saoudite et en Iran ; aussi c’est un régal que de lire sa pensée qui avance constamment sur un fil dialectique empruntant les mêmes détours que la conduite orientale dans son ensemble : « L’Orient, c’est la contradiction ; c’est l’amour des contradictions. » Le titre même du premier volet, Pourquoi les Libanaises sont séduisantes, n’est pas vraiment représentatif du livre ; son sous-titre, tout en ironie, l’étant bien plus : « Histoire du Proche-Orient au vingtième siècle très brièvement expliquée à mes enfants ». L’on sait qu’il n’y a pires sourds que ceux qui comprennent tout à moitié ; aussi il sera beaucoup plus facile d’expliquer une histoire complexe à ceux qui ne savent rien a priori : les enfants, ceux qui ne parlent pas (encore). Fi des préjugés !

Mais précisons : le titre principal du livre de Lepesqueur vient d’une banale conversation sur une terrasse au Nigéria (où l’auteur a aussi habité), « Pourquoi les Libanaises sont-elles si provocantes ? », et résonne presque comme une « blague ». En réalité, l’ambition de l’écrivain est de partir de la constante dualité à l’œuvre dans la séduction des Libanaises (voiler/dévoiler ; se montrer / se dérober) pour réfléchir à l’état historique dans lequel est le Liban, puis tout le Proche-Orient : « Les questions de la séduction, de l’érotisme […] nous mènent au cœur d’une civilisation. »

Un discret désespéré

Lepesqueur voit l’ensemble du XXe siècle moyen-oriental comme l’histoire d’un constant balancement de l’Orient entre un reniement de soi au profit des valeurs occidentales (c’est la tentation de l’Occident des élites d’argent) et de cycliques retours à l’orientalité qui restait enfouie sous des oripeaux de modernité consumériste.

Lepesqueur est un discret désespéré : « Qui donc, en Orient, a su résister à ces mouvements, politiques, sociaux, idéologiques qui sont, sans exception, mouvements de reniement, de mise aux normes internationales de l’Orient imprévisible ? » C’est-à-dire : les femmes Libanaises sont-elles toujours séduisantes comme savaient l’être leurs ancêtres, ou ont-elle succombé au « body-building à la californienne » ? C’est là une question très sérieuse de civilisation ; car toute l’attention de notre auteur est portée sur l’état de nos civilisations : sommes-nous, Européens, encore porteurs d’un message culturel universel, d’une transcendance ? Ou bien ne sommes-nous plus que des consommateurs dans un monde globalisé (tel que désiré par certaines élites oligarchiques déculturées, et selon l’avis de l’auteur) ? Lepesqueur voit l’ensemble du XXe siècle moyen-oriental comme l’histoire d’un constant balancement de l’Orient entre un reniement de soi au profit des valeurs occidentales (c’est la tentation de l’Occident des élites d’argent) et de cycliques retours à l’orientalité qui restait enfouie sous des oripeaux de modernité consumériste. Lepesqueur fait partir ce mouvement dialectique de la Nahda, ou « Renaissance », ce mouvement littéraire du milieu du XIXe siècle qui a voulu porter un renouveau des lettres arabes. Ce mouvement, pour Lepesqueur, fut très contradictoire, car prétendant à un renouveau, il fut surtout une mise au pas de l’Orient, qui dès lors se mit à courir derrière l’Occident. Notre auteur n’hésitant pas alors à n’y voir que « supercherie », « tour de passe-passe », dès lors que cette exaltation d’une identité ne fit que la liquider, laissant toute la place à une « culture » identitaire – qui avait soldé tout le passé : « L’identitaire s’oppose à l’identité. […] L’identité est toujours complexe, faite de couches historiques entremêlées. […] L’identité est accumulation, transformation et transmission. » L’identitaire, « c’est d’abord une identification, une conscience de ce qu’on veut être » ; or « si on veut l’être, c’est qu’on ne l’est pas ou plus ». Un nabab hollywoodien déguisé en Arabe… ne fait pas un oriental !…

Mais, fort heureusement, « l’Orient n’a pas fait que s’autodétruire » : s’il « n’est pas mort, de lui-même il revivra » : « sa pente naturelle […] est celle de la diversité, de l’accueil, de la création, de la joie de vivre. » Une condition sine qua non, pourtant, est de « le laisser faire » : « Toute intervention ne peut qu’être nocive. » (Avis aux faiseurs de guerre…)

Quinze ans après

C’est sous ce titre fort ironique que Yves Lepesqueur revient sur son cher sujet, plus de quinze années après ; le diagnostic n’est pas très bon : « L’Orient effondré ou enragé, notre plus vieille patrie définitivement perdue, ce n’est plus une menace, c’est un constat. » Que s’est-il passé ? L’Orient, et au premier chef la Syrie et l’Irak, a été détruit par un Occident mortifère ; d’où a résulté une vague d’émigration de masse : « Ce que je vois, ce que j’entends raconter par mes amis syriens, c’est le départ, sans idée de retour, de personnes qui n’étaient pas immédiatement menacées, et qui auraient pu chercher à se maintenir, en attendant des jours meilleurs. » Ont-ils été bien accueillis ? Hum… Pour bien accueillir l’Autre, il faut une rencontre de deux cultures fortes (songeons ici à la rencontre des Arabes et des Espagnols au Moyen âge sur le sol ibérique) ; or notre culture occidentale aussi s’était déjà affaissée dans un postmodernisme égalisateur où tout se vaut. Nous touchons là à l’apport le plus original du livre de Lepesqueur : penser les migrations à l’aune d’un ouvrage assez peu connu de Simone Weil, L’Enracinement, dont l’un des motifs est : « qui est déraciné déracine » ; c’est-à-dire que « perdu, le déraciné n’a plus, pour se diriger, que de vagues opinions, envies, caprices, désirs, ressentiments ». En bref, le migrant nouveau, faute de rencontrer une culture étrangère encore forte, « n’a plus aucune des certitudes que transmettent les civilisations » ; et il peut devenir le terreau d’un nouveau terrorisme absolument nihiliste, sans plus aucune idéologie comme l’on en trouvait encore dans les années 70-80 (en Allemagne, en Palestine et en Italie, exemplairement) : les terroristes des années 2000, que cela plaise ou non, n’ont absolument pas lu le Coran, ni n’en observent les prescriptions, mais sont tout au contraire des enfants de notre société de consommation sans plus aucun idéal. Le livre d’Yves Lepesqueur, sur cette question, est l’un des plus originaux qui nous ait été donné à lire, car le plus dialectique, c’est-à-dire le plus à l’écoute de toutes les contradictions.

Migrations

On trouve aussi de fort belles pages sur la notion de migrants dans ce deuxième volet du livre de Lepesqueur. Là aussi, l’écrivain est à l’écoute de toutes les contradictions : « “Migrants”, “mobilité des cadres”, “mobilité internationale des étudiants”, “flexibilité”, etc. sont des termes qui ressortissent au même “champ sémantique”, comme disent les cuistres, celui du changement, du mouvement, de l’instabilité, autant dire du [nouveau] Bien. Ce sont des figures du Bien. » bien qu’en réalité la mobilité ne soit que « souffrance dans la plupart des cas », peu importe au camp du Bien pour qui la figure du migrant est sacrée car « il représente l’homme nouveau fantasmé », « une des figures de la “mobilité”, cette nouvelle vertu ». En vérité, peu importe la réalité au camp du Bien, à savoir que « le capitalisme est une utopie, meurtrière, comme toutes les utopies ». À l’opposé de cette dictature de l’opinion, Lepesqueur fait l’éloge de la culture arabe quand elle était forte et productrice de rencontres véritables : « Cherchez la science, jusqu’en Chine s’il le faut », disait un hadîth du Prophète… et ce fut alors Grenade, Séville, Malaga ! L’islamisme contemporain, pour notre auteur, n’est qu’une « survivance malencontreuse de l’islam lorsque les valeurs spirituelles sont perdues ». Qu’attendre d’un tableau si désespérant ? « On ne peut que préparer l’après. » En défendant notre civilisation, notre culture, seul socle possible d’une vraie rencontre avec l’Autre. Par exemple en enseignant « le français à ceux qui veulent l’apprendre ; cela n’empêchera pas la destruction de la langue mais sur cent mille étudiants, il s’en trouvera peut-être un qui lira Simone Weil ou Bernanos ou Péguy : ça lui fera du bien ». Ce qui nous amène tout naturellement à laisser la parole à Bernanos pour conclure ce texte : « La civilisation française s’est fondée sur une certaine définition de l’homme commune à tous nos penseurs […], celle de l’homme raisonnable et libre. C’était cette liberté de l’homme, cette solidarité absolue entre sa raison et sa liberté, qui donnait à la personne humine son caractère sacré » (in La Liberté pour quoi faire ?). Où l’on voit qu’il ne faut rien attendre du régime fossoyeur d’Emmanuel Macron… Il faut viser plus loin, pour plus tard.

Guillaume BASQUIN