À toi, jeune lecteur

Photo © Catherine Hélie – éditions Gallimard

Lorsque l’on a entrepris de faire des études de Lettres et que l’on se donne corps et âme pour la littérature, il est ardu de trouver l’ouvrage qui vous a fait devenir lecteur. J’aurais pu invoquer Barbey d’Aurevilly, Huysmans, Baudelaire et pourtant je lisais déjà bien avant de rencontrer ces grandes figures tutélaires qui m’ont accompagné dès le collège. Je crois bien être devenu lecteur grâce à ce que l’on appelle communément la littérature jeunesse. Peut-être ai-je vécu les expériences sensibles du lecteur vers 8 ans. Les premiers pavés qui ont constitué ma route de lecteur sont sans aucun doute ces romans aux couvertures bigarrées et, honnêtement, de mauvais goût. 

De l’envie d’ailleurs ou comment le jeune lecteur cherche à rêver. 

Le goût de la lecture vient sans doute avec le goût de l’histoire racontée par la mère. Puis, dès que vous maîtrisez ces outils formidables que sont la lecture et la compréhension, s’ouvrent des mondes insoupçonnés, cachés dans les pages des romans. 

La littérature jeunesse reprend les codes du merveilleux et du fantastique pour la plupart. Rares sont les romans jeunesse qui inscrivent leur histoire dans la réalité. Point de réalisme, ni de naturalisme à la Zola, mais bien des intrigues qui se rapprochent davantage des romans de Chrétien de Troyes ou des nouvelles de Marguerite de Navarre où les péripéties se succèdent à bâtons rompus et ce avec beaucoup d’humour. 

Quelques sagas m’ont marqué comme celle de L’Epouvanteur de Joseph Delaney dont je n’ai jamais su la fin car le jeune lecteur m’avait quitté au profit d’un lecteur en quête de davantage de littérarité, sans doute. Artemis Fowl d’Eoin Colfer fut aussi une des lectures qui m’a le plus transporté et je m’impatientais à l’idée d’aller chercher le prochain tome à la bibliothèque de la même manière que la saga Eragon de Christopher Paolini – a posteriori une piètre copie du Seigneur des Anneaux de Tolkien – avait fait rêver l’élève de CM1 que j’étais. D’autres romans de ce genre ont construit ma persona de lecteur. Ils vous projettent dans un ailleurs, de l’autre côté du miroir mais sans LSD contrairement à Alice… Dans une période de vie où l’être est en pleine cristallisation de son identité, la littérature jeunesse a sans doute ce pouvoir d’aider et d’encourager la réflexion. Elle est un tremplin merveilleux pour la littérature en général et ne doit pas être dépréciée sous prétexte qu’elle a moins de littérarité

Un roman merveilleux m’avait extrêmement touché et il reste ainsi gravé. Jean-Claude Mourlevat avait signé chez Gallimard Jeunesse un roman d’une beauté remarquable : Le Combat d’hiver qui est un hymne à la liberté à travers quatre orphelins évadés de leur prison-orphelinat et de péripéties fortes en émotion. À nouveau l’on retrouve l’univers fantastique, presque dystopique, propre au genre de la littérature jeunesse. Il est sans doute le roman qui a marqué mon envie de lire de façon addictive. J’ai retrouvé les mêmes émotions à la lecture d’Une promesse de l’aube de Gary ou du Premier homme de Camus et tant d’autres qui sont arrivés plus tard comme des fulgurances. 

Les jeunes n’ont pas le monopole de la littérature jeunesse. 

En octobre dernier, je reçois un service presse du nouveau roman d’Agnès Mathieu-Daudé que je suis depuis Un marin chilien publié chez Gallimard. Après trois romans, Agnès Mathieu-Daudé s’est lancée dans une série de romans jeunesse. Point de Flammarion, Gallimard ou autre maison d’édition à laquelle j’étais désormais habitué. Je vis une couverture bleu nuit et la silhouette d’un lapin fumant la pipe ainsi que l’ombre d’une ville qui apparaît dans les volutes, puis un titre jaune brillant accrocheur : Londinium. Un roman jeunesse ! À la faveur de cet envoi et grâce à Agnès, je me remis alors dans la lecture de ce genre de roman, comme ceux qui avaient bercé mes années de primaire. J’étais quelque peu inquiet. Allais-je entrer dedans comme l’on dit parfois d’une lecture ? Avais-je toujours la même lecture ? Pour le dire franchement, étais-je toujours innocent et allais-je être honnête ? Oui.

Avec le premier tome de Londinium, paru aux Éditions École du Loisir, j’ai retrouvé, non seulement l’humour d’Agnès Mathieu-Daudé, mais aussi une certaine excitation dans ma lecture, celle qui vous refuse le sommeil. J’ai donc eu plaisir à suivre le personnage d’Arsène, lapin dandy fumeur des années 1920, double lagomorphe de Sherlock Holmes qui se retrouve dans une affaire de disparition de loutre et de violences perpétrées par des renards désorientés au sein d’une Londres fictive où l’homme et l’animal vivent en cohabitation. Arsène, détective de talent, la pipe bourrée de lucernum au bec, se lance alors dans une enquête qui lui donne plus de fil à retordre que prévu. D’un cas, somme toute banal, Arsène se retrouve face à une situation qui le dépasse. 

Il y a tous les ressorts qui permettent la création d’un bon roman jeunesse. Les personnages sont ceux de La Fontaine, ni tout à fait animal, ni tout à fait homme. À la fois pourvus de leurs mœurs animales et de leurs mœurs humaines, les personnages sont tout à fait plaisants et, finalement, éclairent, par transfert, notre société. Arsène vit comme un lapin dans son terrier, mais converse comme un gentleman et lit de la philosophie. Les personnages sont enchantés par la poétique propre au genre et au registre et sont enchantés par Agnès Mathieu-Daudé qui souhaite faire rêver son lecteur avec ces animaux doués de raison dans un univers qui n’est ni humain, ni animal. 

Le personnage d’Arsène est assez atypique et l’intrigue assez forte pour que l’on s’engage dans cette série de romans qui évoquera des questions sociales, politiques et donc historique, car de la pédagogique il en faut ! 

Le rythme du roman capte l’attention et permet au jeune lecteur de rester attentif et de susciter chez lui la curiosité de la lecture. Qu’est-il arrivé à la loutre ? Que se passe-t-il au plus haut sommet de l’État ? Quelle est cette mystérieuse Résistance ? Autant de questions qui emportent le jeune lecteur – que j’ai retrouvé – et qui nourrissent son goût de la lecture jusqu’à s’engager pour la suite de la série de roman, car oui un deuxième a paru en mars 2022 et il nous tarde de lire Londinium – Sous les ailes de l’aigle qui conduit Arsène à Berlin sous le joug d’un tout nouvel homme politique à la moustache fort inquiétante. La force des romans jeunesse est leur capacité à capter l’attention immédiatement et à ne jamais la relâcher. Il faut un savant équilibre entre la narrativité et la littérarité pour que le jeune lecteur ait le désir de poursuivre. Le personnage d’Arsène est assez atypique et l’intrigue assez forte pour que l’on s’engage dans cette série de romans qui évoquera des questions sociales, politiques et donc historique, car de la pédagogique il en faut !

Londinium n’est pas le roman qui m’a fait devenir lecteur, mais il est celui qui m’a fait se souvenir du premier lecteur que je fus. Peut-être avons-nous besoin d’insuffler à nouveau un peu de conte et de merveilleux dans nos lectures. Sous couvert d’humour et d’un peu de magie, un roman peut s’avérer, souvent, très puissant. La lecture est un processus de construction. Je suis devenu lecteur avec les romans jeunesse à partir de huit ans. Bref, lisez les romans jeunesse.

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