Horvilleur : L’identité ou le fantôme dans la bibliothèque

© Photo Grasset, JF Paga

De qui sommes-nous l’étranger ? Comment se présenter sans s’interdire de douter de sa propre définition lorsque les frontières cristallisent autant de tensions ? Comment “je” peut-il être pluriel ? Dans Il n’y a pas de Ajar : monologue contre l’identité (Grasset, septembre 2022), Delphine Horvilleur utilise Emile Ajar – ou Romain Gary ou encore Romain Kacew, selon son état civil officiel –  comme prétexte d’écriture pour questionner l’identité de celui qui n’a pas cessé de se réinventer pour ne jamais se figer dans un singulier. 

« Étrangement, l’étranger nous habite : il est la face cachée de notre identité, l’espace qui ruine notre demeure, le temps où s’abîment l’entente et la sympathie. De le reconnaître en nous, nous nous épargnons de le détester en lui-même. » Julia Kristeva, Étrangers à nous-mêmes

L’étranger que donc je suis 

Alors même que plusieurs partis politiques affiliés à l’extrême-droite (européenne, notamment) sont issus de la mouvance identitaire, il est important de rappeler que le débat autour des identités ne leur appartient pas et qu’il est nécessaire que plusieurs voix issues de diverses sensibilités politiques et idéologiques le portent. L’histoire des corps semble parfois prendre le dessus sur l’histoire des êtres et nombreux sont les discours de haine qui renvoient encore aujourd’hui celles et ceux qui sont nés ici à un autre continent, quand bien même ils n’y auraient jamais effectivement mis les pieds. On sait pourtant – au moins depuis les années 90 –  que ce qui rebute face à l’Autre, c’est la part incompressible et irréductible d’étrangeté qu’il y a en nous-mêmes, celle qu’on ne pourra jamais atteindre ni même saisir tout à fait. C’est l’inquiétante étrangeté (Das Unheimliche) dont Sigmund Freud parle déjà en 1919 qui devient près d’un siècle plus tard l’inquiétante identité : je suis qui je suis mais je ne saurai jamais totalement et complètement qui je suis ou, pour le dire autrement (c’est-à-dire pour le dire avec la parole d’un Autre) : Je est un Autre que je ne saurai jamais tout à fait. 

Toute sa vie durant, Emile Ajar (ou Romain Gary, si on lui préfère cette identité) n’a eu de cesse de se ré-inventer et de se re-définir. Il est le point de départ du « monologue contre l’identité » que propose Delphine Horvilleur, elle qui rappelle dans l’introduction de ce livre qu’il est son dibbouk :

« un revenant qui vous colle à la peau ou à l’esprit, un être dont l’âme s’est attachée à la vôtre pour une raison mystérieuse, et qui ne vous lâche plus. Il s’accroche et ne vous quitte pas. Il ne vous veut ni du mal, ni du bien. Il vous accompagne simplement et hante votre existence, pour la parasiter ou l’agrandir, l’encombrer ou la soutenir. »

Emile Ajar est celui qui cherche à échapper à son destin. La première chose qui nous détermine, qui nous destine littéralement est précisément notre nom. Changer de nom, avoir un nom « d’emprunt » revient donc sous sa plume à s’opposer la linéarité d’une vie, à casser le fil de son existence pour sur-vivre, vivre par-delà la « vie potentielle » (Camille de Toledo) qu’il aurait pu avoir s’il n’avait pas créé les conditions d’une rupture identitaire, s’il n’avait pas juxtaposé les vies pour s’échapper de l’une à l’autre pour « déjouer le morbide qui vient toujours de la conscience d’être arrivé quelque part. ».

Le sens caché derrière le nom

« A travers Ajar, Gary a réussi à dire qu’il existe, pour chaque être, un au-delà de soi ; une possibilité de refuser cette chose à laquelle on donne aujourd’hui un nom vraiment dégoûtant : l’identité. »

On peut bien chercher à refuser son nom ou à taire son identité ; il n’empêche qu’il faut bien partir de quelque chose pour l’interroger, la défausser ou la remettre en question. Comme à son habitude, Delphine Horvilleur remonte à la source des mots en s’appuyant sur l’étymologie qu’elle lit à travers le nom d’Emile Ajar. C’est ainsi qu’Ajar résonne avec l’hébreu de la femme rabbin qui propose de le confronter à Ah’er ou Ah’ar qui signifie « un autre ». Sans doute que l’auteur de La Vie devant soi ne le savait pas mais il y a quelque chose d’intriguant dans le choix de ce pseudonyme, surtout s’il est confronté au premier nom d’emprunt – Gary – qui signifie dans la même langue-source « mon étranger » ou « l’étranger en moi ». Si le nom qu’on se choisit est toujours le choix d’un déracinement qui va à l’encontre de l’enracinement premier – celui qui enfonce le nouveau-né au pied de l’arbre généalogique -, le geste de l’écrivain prend ici un tour particulier dans la confrontation avec l’étrangeté qu’il se force à opérer : je serai toujours un Autre, mon propre étranger ; que voulez-vous que ça me fasse d’autre qu’un prétexte d’écriture ? 

« J’avais éprouvé un immense soulagement à la parution de mon deuxième livre, en lisant sous les plumes les plus compétentes qu’Emile Ajar n’existait pas. J’avais découpé ces articles et je les ai collés sur les murs dont je suis entouré : quand j’ai des doutes, des soupçons, des apparences extérieures, respiratoires, des sueurs froides, angoisses et autres signes de vie (…) je lis et relis ces certificats d’inexistence, qui auraient dû être affichés sur nos murs depuis des millénaires. » Pseudo, Emile Ajar

En poursuivant son monologue, Delphine Horvilleur reste accrochée à cette langue qu’elle utilise pour interroger les silences qu’a laissés Emile Ajar après sa disparition. Elle rappelle que l’hébreu, d’un point de vue linguistique, refuse l’identité figée dans la mesure où le verbe être ne peut pas être conjugué au présent. De même, le mot viehaïm ou hayyim, en hébreu – n’existe qu’au pluriel quand les mots naissance (ledah) et mort (maveth) ont le droit à leur singulier.

«  Tu ne peux dire ni « je suis », ni « je ne suis pas ».

Tu peux conjuguer le verbe être au passé ou au futur. Mais au présent, ça disparaît comme le lapin dans le chapeau du magicien. Bref, en hébreu, tu peux « avoir été » et tu peux être « en train de devenir », mais tu ne peux absolument pas « être »…

(…) Tu as été et tu deviendras, mais tu es forcément en plein dans ta mutation. »

Dans ce silence grammatical peut s’entendre une tension entre l’héritage et le libre arbitre : nous ne serons jamais qu’un amas de tensions entre ce dont nous avons hérité et qui nous voulons être ; il est donc impossible de faire un arrêt sur image. Il ne nous reste qu’à inventer toutes les vies que nous allons mener en même temps ou, pour les plus sages d’entre nous, successivement .

Deviens ton propre étranger 

« (…) l’étranger commence lorsque surgit la conscience de la différence et s’achève lorsque nous nous reconnaissons tous étrangers, rebelles aux liens et aux communautés. »

Julia Kristeva, Etrangers à nous-mêmes, 1991.

Une fois qu’on a perdu toute la construction identitaire à laquelle on était attaché et qu’on cherche à multiplier sa vie en divers chemins, il faut trouver des points d’accroche ou d’ancrage pour réussir à avancer sans être tétanisé à l’idée de dire « je ». C’est qu’il ne faut pas refuser complètement et indéniablement à se définir mais plutôt accepter que cette identité sera toujours éclatée :

«  Je dis simplement : oui à l’entre-soi, mais à condition qu’on sache toujours qu’on est plusieurs chez soi. Ne jamais s’imaginer qu’on y parle une seule langue, ou qu’il y aurait chez nous de la pureté ou une autre saloperie dans ce genre… (…) [Il] faudrait toujours pouvoir être en chemin. ».

Depuis quelques années maintenant, même la science se rend compte que l’hérédité a ses propres failles : elle nous a appris qu’on est autant déterminés par nos ancêtres que modifiés par tout ce qui nous arrive au cours de notre vie ; c’est ce qu’on appelle l’épigénétique. Les gènes, sans être fondamentalement modifiés, « s’expriment » différemment. Nous portons en nous de manière égale l’histoire de nos géniteurs autant que tout ce qui nous constitue au fil d’une vie :

« Nous sommes pour toujours les enfants de nos parents, des mondes qu’ils ont construits et des univers détruits qu’ils ont pleurés, des deuils qu’ils ont eu à faire et des espoirs qu’ils ont placés dans les noms qu’ils nous ont donnés.

Mais nous sommes aussi, et pour toujours, les enfants des livres que nous avons lus, les fils et filles des textes qui nous ont construits, de leurs mots et de leurs silences. »

Nous serons donc toujours étrangers en notre demeure. Si le langage est un outil plus grand que nous, peut-être que nous pouvons l’utiliser comme un espace qui nous dépasse. Le langage et l’écriture seraient alors ce qui permet de retenir les êtres de la dispersion autant que de nous retenir – autrement dit, de garder trace de nos existences.  Ils seraient une clef possible pour ne pas nous échapper trop vite de ce monde qu’on habite de toutes nos vies : celles qu’on a déjà racontées, celles qu’on se raconte et toutes celles qui nous attendent dans les livres à écrire,  à lire ou à relire, dans les pages vierges et dans les autres noms que nous pourrons porter. Le langage comme l’écriture ne seraient alors pas un moyen de se débarrasser de l’identité comme on cherche parfois à anéantir un nuisible, à l’écraser sous un livre ou sous l’encre pour ne plus le voir ;  au contraire, peut-être que s’écrire – par les mots parlés comme par les mots écrits – doit être envisagé comme la poursuite d’une conversation avec notre précédente identité à laquelle le futur proche amorce déjà une réponse, à défaut de la suivre totalement. Si être au présent n’est pas possible, peut-être  que nous pouvons notre tour utiliser un subterfuge littéraire en conjuguant l’identité non pas au présent de vérité générale mais à celui de narration pour ainsi consolider un peu ce qui ne cessera de se dérober à nous, quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise :

« Tu le sais bien, toi aussi : parfois, on est les enfants de nos parents biologiques ou adoptifs… Mais on est toujours ceux de nos bibliothèques, les fils et les filles des histoires qu’on a lues et entendues.(…)

Certains pensent qu’on écrit pour se débarrasser de quelque chose ou de quelqu’un qui vous hante, mais c’est le contraire. On écrit toujours pour retenir, et poursuivre une conversation avec ce qui n’est plus là, un dialogue que sans ça, la vie vous force à interrompre. On écrit parce que les mots consolident toujours les liens. Ça fait famille, beaucoup plus solidement que le sang et la filiation biologique. »

 

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