Spectacles

Eurydice aux Enfers : l’étage de la résilience

@Julie Mitchell

Nous faire descendre aux Enfers : voilà ce que nous promet et réussit brillamment cette réécriture du mythe d’Orphée et Eurydice de la compagnie de l’Eau qui Dort. Eurydice aux Enfers, présentée en ce moment au Lavoir Moderne Parisien, avait déjà marqué le Festival d’Avignon OFF 2022 en faisant salle comble au Théâtre Arto cet été. Et même dans la froideur du mois de novembre, ce spectacle réussit à nous plonger dans les affres brûlantes d’un Enfer fantasmagorique, qui semble pourtant bien familier. 

 

Eurydice est une jeune femme qui prend devant nous « une décision qui changera le cours du monde » : elle refuse la mort de son amant, Orphée, tombé dans le coma. Avec ses ongles, elle gratte le sol bétonné de la ville et se retrouve dans un royaume des Enfers contemporain, où la mort n’est plus qu’un décompte digitalisé et où l’on rejoint les rives du Léthé en prenant l’ascenseur. À l’inverse du mythe original, c’est Eurydice qui se donne pour mission de remonter à la surface accompagnée de l’homme qu’elle aime. Pour le retrouver, elle ira jusqu’au fond des Enfers, où le cadavre frais d’Orphée est retenu captif par une terrible gardienne. Eurydice rencontre sur son chemin des employés dévoués de cette macabre entreprise, des créatures sans visage, des âmes perdues… Dans le dédale des limbes, l’endeuillée laisse presque tout d’elle-même, mais jusqu’où peut-on -ou doit-on- s’abandonner au chagrin ?

Des fragments de cauchemar

Les interprètes passent d’un registre à l’autre avec une fluidité déconcertante, du tragique le plus terrifiant au farcesque le plus absurde.

Dans ce spectacle écrit et mis en scène par Gwendoline Destremau, tout est d’une très grande qualité, à commencer par la direction d’acteur·ice. Les quatre comédien·nes au plateau, Tom Béranger, Émilie Bouyssou, Pierre-Louis Gastinel et Louise Herrero, interprètent avec brio une galerie de personnages tous plus glaçants les uns que les autres, sublimés par les costumes de Maxence Rapetti-Mauss. Eurydice enchaîne les rencontres cauchemardesques dans un tourbillon grave et puissant. Tout est extrêmement maîtrisé dans l’interprétation de ces quatre comédien·nes formé·es à l’École du Jeu : on ressort bluffé par la multiplicité de leurs voix, de leurs postures et de leurs regards, et presque étonné de constater aux saluts qu’ils et elles ne sont bien que quatre en scène. Les interprètes passent également d’un registre à l’autre avec une fluidité déconcertante, du tragique le plus terrifiant au farcesque le plus absurde.

@Julie Mitchell

La création lumière impressionnante de Bertille Friderich se fait complice de cette réalité fragmentée, entre souvenirs éthérés du temps où Orphée était en vie et retour aux Enfers avec son atmosphère clandestine et enfumée. Le plateau du Lavoir Moderne Parisien et son plafond très bas, ses poutres massives et ses murs de pierre se prêtent d’ailleurs particulièrement bien à la figuration de ces limbes imaginaires.  La présence au plateau du musicien Arthur Dupuy participe de cette atmosphère hallucinatoire. C’est aussi grâce à lui que nous nous laissons progressivement porter vers les Enfers, enivré·es par sa création sonore réalisée en live. Tel un charmeur de serpents, il nous hypnotise aux sons de son clavier, de sa guitare et de sa trompette, qui se mêlent aux échos de bruitages électroniques et de déformations des voix des comédien·nes.

Sans cœur on peut vivre mais pas aimer

Nous avons besoin de plus d’« héroïnes qui sauvent », plutôt que d’« héroïnes qui attendent d’être sauvées »

La compagnie de l’Eau qui Dort nous conte ici non l’histoire d’une passion amoureuse mais celle d’une résilience : Orphée est mort, mais Eurydice est bien vivante. Rester en vie, c’est accepter de perdre ceux que l’on aime, et se promettre de garder son propre cœur en soi. Par cette réécriture, Gwendoline Destremau réenchante le mythe : nous nous trouvons enfin face à une véritable héroïne, une femme puissante qui, portée par la force de son émotion, se creuse un chemin jusqu’aux Enfers. Nous avons besoin de plus d’« héroïnes qui sauvent », plutôt que d’« héroïnes qui attendent d’être sauvées », comme le rappelle la metteuse en scène. La comédienne Louise Herrero livre un portrait très puissant de cette Eurydice des plus modernes, qui finit par refuser, dans un sourire, son propre sacrifice.

Gwendoline Destremau signe là une adaptation réussie et sublimée du mythe grec. Eurydice aux Enfers nous suspend à nos émotions et les images créées restent longtemps en tête, retraversant tous les étages de nos propres limbes. Le voyage métaphorique de cette héroïne nous laisse un ressenti bien réel et nous invite à faire revivre les souvenirs des morts, mais aussi et surtout à serrer dans nos bras les vivants.

  • Eurydice aux Enfers, par la compagnie de l’Eau qui Dort, au Lavoir Moderne Parisien jusqu’au 13 novembre 2022.

 

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