« Alors commence la danse » : Birdy

© LIN Terry

 

Suite au très grand succès de See You en 2022, Hung Dance est de retour cette année à Avignon, au Théâtre de la Condition des Soies, pour la 57ème édition du festival Off. Dans sa dernière création : Birdy, le chorégraphe taïwanais LAI Hung-Chung explore les limites de nos désirs, et de notre sensation de liberté. Jouée pour la première fois en 2017 sous la forme d’un duo suite à la création de la compagnie, et déjà récompensée par 13 prix internationaux, Birdy revient cette fois-ci avec huit danseurs sur scène. Zone Critique est donc présent pour se plonger, de nouveau, dans l’univers captivant de ces artistes.

 

Ling Zi

La plume se balance gracieusement, comme une extension des dos qui se meuvent.

Dans Birdy, le spectateur se retrouve face à une gigantesque plume qui gravite dans l’espace, sur la tête des corps en mouvement. Accrochée délicatement sur le chignon des danseuses, la plume se balance gracieusement, comme une extension des dos qui se meuvent. Le Ling Zi est une longue plume de queue de faisan traditionnellement portée comme un couvre-chef par les danseurs dans l’opéra traditionnel. Ici, elle invite le public à s’imaginer les corps autrement, à les étendre, les transformer. Si la plume est un accessoire simple, elle débloque dans nos consciences des tableaux très forts. Voir une plume tournoyer dans l’air, la voir rencontrer des corps et des visages. Il y a une grande force et douceur qui s’en dégage. Observer les danseurs se mouvoir avec le Ling Zi, c’est comme les imaginer en cage dans l’espace théâtral, et tenter inlassablement de partir pour s’envoler quelque part, ailleurs. Alors tout d’un coup, l’espace devient très sensible. Le spectateur peut sentir la fragilité et la grande solitude qui émane de la scène. Comment faire pour échapper à une réalité qui nous oppresse au quotidien dans nos rapports intimes  – et plus globalement, dans le monde ? Comment faire pour extirper nos corps de là, et parvenir à survivre – malgré tout ?

Une des particularités d’Hung Dance est la création d’images fortes par le corps. Si la plume nous invite à repenser notre rapport à la liberté dans l’espace, les danseurs parviennent aussi à activer dans nos imaginaires des paysages fascinants. Par exemple, on pense à ces moments où ils lient leurs mains sous la lumière. Tout d’un coup, c’est un bras immense qui nous apparaît dans l’espace, presque tout droit sorti d’un rêve. Puis s’en suit une ondulation commune, où le bras devient vague, puis fleur devant les visages couverts. En fait, c’est de là que provient la force des danseurs dans Hung Dance : les gestes sont simples, toujours très précis, petits, presque minuscules. Mais à huit, le petit mouvement se transforme en image dans l’esprit du spectateur, jusqu’à prendre la forme d’un souvenir clair, et même d’une sensation. D’ailleurs, on pense toujours à l’eau avec eux. Que ce soit dans See You ou Birdy, on voit tout bleu. Déjà à travers la scénographie et les lumières, mais aussi dans l’exploration constante d’un quelque chose dans les profondeurs. Les émotions. Et alors, c’est un sanglot qui vous rattrape. Mais ce n’est jamais complètement triste, juste très doux  –  comme un baume.

 

© LIN Terry

 

Les rondes de Pina Bausch

L’usage de la plume se poursuit au sein de duos forts. On pense notamment à une scène, où deux danseurs se tranchent à de multiples reprises la gorge à l’aide du Ling Zi. On peut voir la bouche de la danseuse CHENG I-Han s’ouvrir sans bruits dans un mouvement d’étonnement, puis son corps retomber brutalement dans les bras de son partenaire. Plusieurs fois, il la rattrape, l’enlace, puis lui tranche à nouveau la gorge. La scène se répète en boucle, encore et encore, jusqu’à épuisement. Comme une ronde, c’est une circulation infinie d’énergie où les corps ne cessent d’écrire dans l’air.

On assiste à la naissance du mouvement

Toujours grâce au très beau travail de composition de HSU Chia-Wei, le public est plongé dans un paysage sonore féérique, à la limite constante entre l’émerveillement et une sorte d’inquiétante étrangeté. Comme dans See You, on retrouve une fuite étrange des regards, qui ne cessent de se croiser. Parfois, le groupe s’arrête pour scruter quelque chose au loin, dans le fond de la salle. C’est comme être regardé sans être vu, tapis dans le noir. Et puis d’un coup, les corps repartent, l’air de rien. En fait, on assiste à la naissance du mouvement : magique, cruel, et mystérieux.

C’est comme sentir l’Océan

Un autre élément de composition traditionnel dans Birdy est l’usage des perches en rotin. Leur utilisation dessine une géométrie forte dans l’espace : elle quadrille la scène et le langage du corps des danseurs. Sous une lumière rouge, le public peut voir les corps s’affronter avec passion, tenter d’échapper à l’espace contraint de la scène. Cette thématique de la lutte rappelle notamment les techniques du Tai Chi propres à Hung Dance. Il y a toujours une grande force qui s’en dégage, presque de l’ordre de la survie sur le plateau. Les danseurs deviennent des oiseaux en cage, en lutte contre l’espace et le monde.

 

© LIN Terry

 

Birdy est une très belle création, et c’est un plaisir de voir à nouveau Hung Dance au Théâtre de la Condition des Soies cette année. Les danseurs sont toujours aussi fascinants. L’énergie de groupe est incroyable. On veut les voir l’année prochaine, et celle encore d’après. C’est comme sentir l’Océan, ses remous, et son bruit. Ils font renaître nos souvenirs, nos désirs et son lot de drames. Notre petit oiseau bleu, caché là au fond de la poitrine.

Les spectateur.ices pourront les retrouver jusqu’au 29 Juillet dans la magnifique Salle Ronde du Théâtre de la Condition des Soies  – jours de relâche les mardis 18, et 25  –  pour un  nouveau voyage vers les profondeurs.

On s’y voit ? A très vite !

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