Et si l’anéantissement des oeuvres d’art était la meilleure manière de se faire entendre ? Dans un texte provocateur, rédigé comme un manifeste de destruction, Benjamin Planchon manie l’ironie avec virtuosité pour dénoncer les injonctions culturelles et l’idéalisation de la beauté. En feignant de prôner la destruction du sublime, ce texte met en lumière la frustration d’un monde qui ne se reconnaît plus dans ses icônes.
La méthode n’est pas neuve. Elle a été exposée par de brillants esprits, tous immatures, tous éternels, dont les noms ont été oubliés. Elle est simple et cruelle, vaine, comme l’existence elle-même. C’est, j’en puis témoigner, la voix la plus rapide vers la libération. Écoutez plutôt : il s’agit, dans une rage innocente et avec une prétention infinie, de détruire la Beauté. Faites cela, et plus rien ne vous atteindra. Souillez, vous voilà libres.
Avant toute chose, identifiez votre cible – un tableau, un temple, une installation, peu importe, quelque chose qui vous émeuve, qui vous impressionne, qui vous dépasse. Ce qui est, à vos yeux, l’incarnation du Beau, tel qu’il bafoue la vie depuis quatre millénaires, tel qu’il oppresse et amenuise nos forces organiques, le Beau d’Apollodore et de Lysippe, celui de Woolf et de Verdi. Quelque chose de grand doit tomber pour que vous vous érigiez.
Rendez-vous discrètement sur le lieu du chef-d’œuvre que vous aurez choisi – se déguiser serait un plus, en touriste, en poivrot, avec peut-être une perruque et des lunettes fantaisie, afin que lorsqu’un jour, vous raconterez l’histoire de votre affranchissement, votre récit soit plus divertissant. On peut – on doit – haïr le beau et apprécier la rigolade. Une fois sur place, examinez les éléments pratiques susceptibles de nuire à votre entreprise éradicatrice. Repérez, par exemple, le positionnement des agents de sécurité, l’agencement des sorties de secours ou l’endroit qui vous permettrait d’optimiser les effets de votre acte de destruction. Si vous comptez frapper un aéroport, assurez-vous d’avoir un passeport en cours de validité. Mémorisez soigneusement tous les détails environnant la cible, afin de ne pas être surpris au moment de frapper.
Vous serez prêt, alors. Prêt à détruire ce qui vous précède, pour devenir la seule œuvre valable.
Le jour de l’attaque, coiffez-vous d’une cagoule ou d’un casque de moto. Munissez-vous d’un objet lourd et, si possible, coupant. Les explosifs sont évidemment conseillés, pour leur aspect ludique et spectaculaire. Évitez, toutefois, de tuer des passants, car certains se serviraient des victimes innocentes pour décrédibiliser notre mouvement – rassurez-vous, nous pourrons, par la suite, nous en prendre aux êtres magnifiques, briser les mâchoires parfaitement dessinées, crever les yeux superbes et saccager les corps de rêve ; tout viendra en son temps.
Revenons-en à votre affranchissement. Lorsque vous ferez face à la merveille maudite que vous aurez choisi d’anéantir, donc, poussez un cri ancestral, le cri de tous ceux qui, un jour, ont fait sauter un pont, une église, un pays, ne supportant plus la verticale arrogance du génie. Vengez l’humanité du sublime. Abattez l’empire apollinien – et prenez soin de filmer la scène, afin qu’elle inspire d’autres éveillés, qui, à leur tour, détruiront un édifice antique, un quatuor à cordes ou, selon leur goût, un show musical de la Japan Expo. Détruisez.
Les semaines qui suivront votre émancipation seront, peut-être, hostiles et menaçantes. On y trouvera sans doute des interrogatoires, des coups de poing dans les côtes et de froides geôles. Mais la réalité des choses n’aura plus de prise sur vous. Vous serez plus grands que tout ce qu’ils pourront vous faire. Dans votre fureur incandescente, vous aurez cessé d’être un esclave.
Nous voici arrivés au terme de notre formation. A présent, le sort de la Beauté est entre vos mains. Crachez sur Van Gogh, sur Rimbaud, sur Kahlo. Brûlez Lynch et Soulage, Callas et Casarès. Toute cette hauteur qui nous accable et nous amenuise. Le combustible ne manque pas. Shakespeare, voilà l’ennemi. J’exige une ablation de Mozart.
Lorsque nos terres humides seront débarrassées de tous ces glorieux chefs-d’œuvre, l’air, enfin, sera respirable. Tout sera égal. Simple et vertical.
Mais il restera encore à faire. Pensez aux montagnes, aux vallées et aux fleuves. Aux canyons et aux jungles. Aux forêts mousseuses et aux rudes falaises. Aux nuages moutonnants. Toutes ces splendeurs suffisantes, nous allons les ramener à la modestie. Il nous faudra des océans de nitroglycérine. Nous allons raser le Pérou. Couler l’Islande. Qu’il ne reste plus une seule rose pour nous rabaisser. L’avenir est gros de joies et de saccage.
Bientôt, notre armée vandale sera constituée. On nous nommera les Élagueurs, car nous aurons raison de tout ce qui dépasse. Nous égaliserons.
Notre appétit n’aura pas de limite. Nulle démolition ne nous sera impossible.
Lorsque nous serons prêts, nous attaquerons le Soleil.
Extinction des feux.