Présenté à Paris au Théâtre Ouvert du 11 au 30 septembre 2025 dans le cadre du Festival d’Automne, la nouvelle création de Laurène Marx, Portrait de Rita, est un seul-en-scène effroyable et donc nécessaire, porté par le jeu précis et incisif de la performeuse et metteuse en scène belge Bwanga Pilipili. Sans aucun détour complaisant ni misérabilisme qui cherche à donner bonne conscience, Portrait de Rita donne à voir les liens ténus qui se nouent depuis toujours entre colonialisme, racisme, misogynie, mépris de classe et violence institutionnelle, pour garantir à l’homme blanc bourgeois occidental son abjecte superbe, faite de sang et de larmes.
Le spectacle Portrait de Rita prend pour point de départ l’histoire de Mathis, un écolier de neuf ans, scolarisé près de Charleroi et victime de racisme. En réaction, il finit par se mettre en colère. Sa réaction est jugée incontrôlable par l’école qui décide d’appeler la police. Lorsque sa mère arrive sur place, après avoir été sommée par l’institutrice de venir, elle découvre son fils plaqué au sol par un agent de police qui l’étouffe avec violence, rappelant celle du policier américain qui s’acharnait en 2020 sur George Floyd jusqu’à le tuer. Cette histoire, Laurène Marx l’a découverte en 2023, lorsque la performeuse Bwanga Pilipili dit, à la Nuit de l’Amour aux Halles de Schaerbeek, un texte qui parle de violences policières et de cette agression subie par l’enfant noir de neuf ans. Comme c’est le cas depuis son entrée à la crèche belge, et même, depuis l’arrivée en Europe de sa mère, Rita Nkat Bayang, une femme d’affaires camerounaise qui a décidé de quitter Yaoundé, Mathis n’est jamais un enfant, mais toujours un Noir. Laurène Marx décide alors avec Bwanga Pilipili de rencontrer Rita Nkat Bayang qui leur livre le récit de sa vie, et avec elle, celles de Mathis et de toutes les personnes racisées. C’est la même Bwanga Pilipili, vêtue d’une robe fleurie et d’une paire de chaussures de boxe Adidas noires, qui leur prête sa voix, lorsqu’elle s’avance sur la scène du Théâtre Ouvert pour s’installer derrière un micro sur pied qui trône au milieu d’un plateau nu.

Convergences des voix et des luttes
En partant du point de vue de la mère, Rita Nkat Bayang, le spectacle croise cependant trois regards : à celui de la mère se conjuguent celui d’une actrice, Bwanga Pilipili, observatrice autant que victime elle aussi de discrimination ethno-raciale, et celui d’une autrice trans blanche, dont le parcours a aiguisé le regard sur la blanchité et ses dynamiques excluantes, déshumanisantes et fétichisantes. Ainsi, la formule « Rita, elle dit », répétée sans cesse dans la pièce comme une incantation autant que comme un mot d’ordre, dit toute la difficulté pour une femme noire à être entendue dans un monde où dominent les hommes blancs. Portée par ses sœurs, Laurène et Bwanga, cette voix rappelle l’urgence de rendre aux sujets évoqués — comme l’exprime le redoublement “Rita, elle dit” — la dignité et l’humanité qui leur reviennent.
Inaugurant et concluant le spectacle, l’image de l’enfant noir plaqué au sol par un agent de police montre bien l’étau du racisme systémique et la boucle infernale de la violence institutionnelle. Du début à la fin, cette mécanique aux rouages millénaires enferme la personne racisée pour garantir qu’elle sera toujours celle qui perdra.
L’histoire s’enclenche. Bien installée grâce à des affaires florissantes au Cameroun, Rita cède aux suppliques de Christian — un Belge rencontré sur une application et père d’une préado. Elle quitte son pays et laisse derrière elle ses morts, qui l’habitent comme autant de présences familières. Christian lui fait croire qu’il pourra être son ami autant que son époux. Il lui promet aussi qu’ils repartiront ensemble au Cameroun ouvrir une friterie quand sa fille n’aura plus besoin de lui. Il lui prépare sa place de femme, il lui assigne sa place : Rita prendra soin de la mère de l’homme. Piégée dans sa prison de femme, Rita s’en satisfait – ça lui plaît d’avoir à s’occuper de quelqu’un, de se sentir utile – même si elle sent qu’elle n’a pas envie de parti...















