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« Je vous salis, ma rue, pleine de crasse »

« Avec le clochard, la compassion n’est jamais loin de la violence, la charité de la haine… Il incarne la fascination du gouffre ». Attention polémique : le dernier roman-brulôt de l’ancien “nouveau philosophe“, La maison des anges, paru ce janvier, fait déjà grincer plus d’une dent. Pascal Bruckner rentre en Zone Critique.

A-t-on un avis sur le sort des sans-abris? Les clochards, les vagabonds, ceux que l’aseptisation de notre vocabulaire place sous le doucereux nom de Sans Domicile Fixe, ce qui les laisse sans doute indifférents mais apaise assurément notre bonne conscience. Nous les côtoyons chaque jours, avachis dans la rue, formant un petit groupe sous le métro aérien, petit peuple post-historique dont les rangs grossissent de jours en jours à la faveur de la crise actuelle.

Explorer notre profondeur haineuse

La maison des Anges raconte les tentatives de l’étrange et maniaque Antonin Dampierre  d’éradiquer la misère qu’il voit pulluler dans Paris. Son chemin va croiser celui d’Isolde de Hauteluce, amazone de l’humanitaire propriétaire d’un refuge pour sans-abris dont le nom donne son titre au roman, et pour qui il va développer des sentiments ambigus.  Les événements vont le précipiter dans la rue parmi ceux qu’il haïssait tant.

Cet ouvrage court, précis, presque naturaliste, à l’écriture moderne et sans illusion, nous offre de nous pencher sur notre empathie, notre humanité: elle questionne la réelle valeur de notre charité, pour l’auteur pétrie d’autosatisfaction et de narcissisme. La position radicale du héros va sûrement soulever des critiques offusquées, celles qui font la réussite des galas de charités et la prospérité de certaines œuvres caritatives. Mais il reste toujours en nous, selon Bruckner, cherchez bien, comme une forme de rejet envers la misère et la pauvreté. Au lieu de s’épancher en évidences bénies, c’est cette part d’obscure intuition que l’auteur va révéler afin d’exorciser.

N’ayons pas peur des mots, nous sommes en Zone Critique, et la France permet encore certaines expériences intellectuelles aux limites de la moralité. C’est précisément ce que l’auteur nous offre à lire dans « La maison des anges », en  explorant nos profondeurs haineuses, interdites, refoulées, nauséabondes.

Les affres de l’humanitaire social

La misère a en effet quelque chose de repoussant pour l’écrivain. La raison en est qu’il n’y a que l’homme sur Terre qui puisse être misérable. La misère des autres hommes nous montre notre misère potentielle, Antonin le voit bien quand il se rend compte de la fragilité de sa situation et érige au rang de prophétie la sentence « on devient clochard en quarante-huit heures ». Or une des manières les plus primitives d’exorciser ses peurs reste la destruction pure et simple du sujet qui les représente, son élimination. Ainsi, la position apparemment folle d’Antonin se réduit à une intuition primitive présente en chacun de nous.

Or nous vivons dans une société pétrie de bons sentiments, d’égalitarisme, de fraternité dont le substrat socialiste et la culture chrétienne enfouis partout resurgissent dans les comportements et les mœurs, en une forme de devoir moral plus ou moins tacite. Dans cette société, l’acte charitable glorifie, le riche n’est bon que dans la mesure où s’intéresse au sort du plus pauvre. Que ce soient les clichés du bobo tiers-mondistes ou du capitaliste individualiste, de la vieille France et ses bonnes œuvres, ou de la la gauche caviar, C’est pour nous tous, chacun à notre échelle sociale, un devoir afin d’être reconnu comme juste, d’exprimer toute forme d’empathie envers le faible, l’affamé, l’opprimé. Le problème pour l’auteur est que le plus souvent, le conflit intérieur opposant le rejet de la faiblesse humaine et la charité que nous devons lui montrer n’est pas résolu et comme tout refoulement, elle produit des phénomènes néfastes et explosifs. C’est bien ce conflit que représente le personnage d’Isolde de Hauteluce. Extérieurement si attrayante et intérieurement si repoussante : elle est l’image de cette charité sociale qui n’en est, en fait, que la mascarade la plus éhontée. Cette fascination primaire de la glorieuse enveloppe de l’acte charitable doit être dépassée. Le romancier nous en révèle l’imposture.

Le personnage d’Isolde de Hauteluce est l’image de cette charité sociale qui n’en est, en fait, que la mascarade la plus éhontée

Refonder la charité

Pour ce faire, dans la dernière phase de son travail, Pascal Bruckner tente de refonder la charité loin du regard de la société mais bien au plus profond de notre humanité. Par la chute d’Antonin dans l’enfer de la rue, Bruckner nous oblige à voir, à ressentir le lien profond qui existe entre nous et les sans abris. Il nous montre leur humanité, sans fards, sans voiles. Elle n’a pas l’esthétique du malheur qu’affectionnent tout particulièrement les médias forçant ainsi par une exhibition quasi zoologique l’émotion, souvent au prix de la dignité humaine. Le héros va nous happer dans son “asphaltisation” fulgurante et inévitable, entre autres due a l’absence totale de réelle charité de la part de ceux chez qui il en avait vu apparemment le plus. Il en trouvera par contre chez ceux qu’il avait méprisé et haï, et qui n’ont apparemment rien. Vivant pour nous la chute dans la misère il nous en montre la souffrance et le désespoir mais également comment l’homme reste le sujet de ce coup du sort. Cette perspective nous permet de retrouver l’amour et le respect que nous devons a tout Homme tel que nous, quelque soit sa situation voire à apprendre de la simplicité du marginal vivant loin des rites ambigus que nous nous imposons par rapport à la société.

Par la chute d’Antonin dans l’enfer de la rue, Bruckner nous oblige à voir, à ressentir le lien profond qui existe entre nous et les sans-abris

En passant successivement par toutes ces étapes, Antonin va, en retrouvant l’espoir à travers sa réinsertion, apprendre à poser un regard neuf sur le monde. Son honnêteté l’aura protégé du pantomime de la fausse charité dont il aurait pu par sa virulence devenir un excellent acteur.

Ainsi, cette œuvre dépasse bien évidemment le simple sujet, bien que symptomatique, de l’ambiguïté de la charité envers les sans-abris. C’est une réflexion sur la charité envers tous, quelque soit sa nécessité, sa souffrance, son âge, et surtout l’image d’humanité qu’il renvoie. C’est bien là l’œuvre d’un philosophe.

 La maison des Anges [1], Pascal Bruckner, Grasset, 320 pages, 22 euros, janvier 2013

Louis Clermont