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Les giboulées de mai

© cvanquick [1]

© cvanquick

Zone Critique vous souhaite une bonne rentrée, et rempile pour une seconde année toute entière dévolue au cinéma, à l’art et bien sûr à la littérature ! Célébrons dignement cette nouvelle saison qui s’annonce avec un récit inédit : Les giboulées de mai par Tarik Otmani.

1.

Peut-être, au croisement de la rue Monge et de la rue des Ecoles, le soleil allait-il apparaître. C’était une intuition, un espoir pris dans le filet de vent chaud qui venait de naître derrière la nuque. Le ciel bas amoncelait son flot de nuages cotonneux, qui dispersaient leurs fibres éparses, jusqu’au-dessous des toits des immeubles haussmanniens. La brume semblait achever son règne froid de quelques heures. Les passants des rues étaient hagards sous le despotisme du temps.

Il est étrange de voir des corps succombés sous le poids de l’air. Pourtant, c’était l’état des choses, durant ces jours sombres, où les esprits s’impatientaient de lumière ; la fatigue s’étendait par-delà la surface des êtres ; sur le sol humide, se reflétait la grisaille des heures ; aucune volonté humaine ne pouvait vaincre les contingences moléculaires : il y avait là quelque chose de définitif, qui ne souffrait d’aucune contradiction. C’était frustrant mais il fallait s’y résoudre.

On ne devinait le passage des gens que par une nouvelle chaleur intermittente, – on levait un peu la tête, – leurs silhouettes passaient, – puis, revenait la solitude.

Sous la toile du bouquiniste La Galerie de la Sorbonne, les livres paraissaient perdus, sans aucun lecteur qui ne venait les feuilleter. Même la pointe dorée du soulier de la statue de Montaigne, devant le petit jardin de Cluny, brillait ridiculeusement.

2.

Je devais voir Cécile aux Associés. Un café qui se situe aux bords de la place de la Bastille. Elle y travaillait ce jour-là, car elle avait passé la nuit chez une amie, qui habitait rue Charles Delescluze.

Cela faisait longtemps que nous n’avions pas dormi ensemble, avec Cécile. Quelque chose s’était imperceptiblement rompue entre nous, sans que nous sachions trop quoi. Il n’était pas question que nous nous séparions, nous demeurions encore ensemble ; mais, nous en étions arrivés à ce stade d’une relation, où la solitude partagée, était une bonne solution.

Malgré tout, il est déconcertant d’être avec quelqu’un depuis longtemps, et d’avoir le sentiment, à un certain moment, que celle que l’on désire, nous est de plus en plus lointaine. Elle m’était devenue presque aussi insaisissable qu’une inconnue.

De mon côté, je n’agissais pas. Non pas qu’une certaine volonté, et la frustration, remuaient au fond de moi, et m’encourager à changer les choses. Seulement, ce ne devait pas être maintenant. Voilà tout. J’attendais. Je ne savais trop quoi d’ailleurs, l’exaspération peut-être. Je confiais, en tout cas, au temps, le soin de nous rapprocher l’un de l’autre.

Le ciel ouvrit un couloir aux lourds nuages gris, en suspension, qui avançait comme après une détonation lointaine, qui se serait déclenchée des heures auparavant.

D’un pas pressé, j’avais rejoint la station Cluny ; ses clochards, sur le quai, me déprimaient, je n’étais pas d’humeur à avoir l’âme sociale. Je fuyais temporairement la vie souterraine par des pas perdus que j’égrenais, seul, dans mon coin. – La trombe du train, débouchant du tunnel, s’abattit. – J’échangeai ma gêne à quai contre le spectacle des sales gueules en voyage. – Avant de monter dans la rame, jeté au sol, je vis le regard insoupçonnable de Jérôme Cahuzac dans un journal laminé.

Je me sentais mal. J’étais pris par cette nausée indéfinissable qui vous dévore les belles pensées. – Je descendis à Gare d’Austerlitz. – Je rejoignais Bastille à pied. La grêle venait de s’abattre sur Paris, et ses cadavres jonchaient encore le sol. – Les voitures sur la chaussée perçaient l’air dans une trombe chevaleresque. – J’étais écrasé, je suffoquais, aucune échappatoire ne se profilait à l’horizon. Jamais, n’éprouvais-je aussi intensément, le poème Spleen de Baudelaire :

« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle

Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,

Et que de l’horizon embrassant tout le cercle

Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,

Où l’Espérance, comme une chauve-souris,

S’en va battant les murs de son aile timide

Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

 

Quand la pluie étalant ses immenses traînées

D’une vaste prison imite les barreaux,

Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées

Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

 

Des cloches tout à coup sautent avec furie

Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,

Ainsi que des esprits errants et sans patrie

Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

 

Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,

Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,

Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,

Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. »

 Irrévocablement, l’année s’éternisait, l’hiver ne renonçait pas, la désolation vainquait. Le boulevard de la Bastille était d’une grisaille mortifère. L’absence de passants qui y régnait insufflait du froid à l’âme. Sa longueur interminable était assassine.

3.

J’arrivais aux Associés. Cécile était là, derrière la vitre, avec son air concentré que j’aimais, car il n’était pas feint : aucun semblant d’inspiration, pas l’ombre d’un poignet qui resterait suspendu en l’air, comme si l’on devait saisir la vérité en la caressant au passage avec les doigts.

Elle releva la tête. Les traits de son visage n’étaient pas crispés, et je lui ai en su gré. Elle redressa simplement son buste, reconnaissant quelqu’un qu’elle connaissait.

Elle me fixa du regard. Et ses yeux, gardaient l’immobilité, de l’habitude reconnue.

Je ne bougeais pas. Je restais ainsi, à la regarder, avec ce plaisir que l’on a, à contempler une femme que l’on aime, et dont on sait qu’elle ne nous reprochera pas de voler l’image.

Je lui fis signe de venir me rejoindre.

« Tu ne rentres pas ?

–          Non. Je ne veux pas rester ici.

–          Prends au moins un verre.

–          Je n’ai pas envie.

–          Qu’est-ce que tu veux ?

–          Rien. Je voulais simplement te voir. Tu as bien dormi hier ?

–          Oui. Et toi ?

–          Oui. Ça avance, le boulot ?

–          Oui. »

Suivit un silence infini, – de quelques secondes, – qui me donna l’impression d’une chape de plomb qui se serait abattue sur Bastille : mais, je la regardais, elle, Cécile, avec ses grands yeux que j’adorais, et son intelligence qui ne laissait aucune chance à la gêne.

« Attends… »

Elle rentra dans le café, reprit ses affaires, à ma grande stupéfaction.

Elle revint vers moi, d’un pas lent.

« Tu veux faire quoi maintenant ?

–          Je ne sais pas… Je n’y ai pas pensé… Déjà, passer du temps avec toi… C’était mon désir.

–          Et bien, je suis là.

–          C’est la plus belle chose qui me soit arrivé aujourd’hui. Peut-être même, depuis très longtemps. »

Nous avons débuté un semblant de marche vers la place, dans le silence, comme chavirés par le vent. Des feuilles d’automne qui erraient au sol. Nous étions chaotiques. Aucun geste brusque n’apparut ; seulement, nos bras se heurtaient irrégulièrement ; nous aurions donné l’impression, à des voyeurs, que nous étions aliénés.

Nous traversâmes la chaussée, un moment. Nous échouâmes au haut du Port de l’Arsenal. Juste en face du café des Associés, à quelques mètres.

Des filets blancs s’étiraient au-dessus du gouffre éclairci du ciel, parmi les nuances grises qui pigmentaient encore la lumière, et qui projetaient leurs ombres évanescentes, échouées aux lisières des trottoirs et des immeubles, sur la surface des choses.

Cécile était accoudée sur le muret de l’Arsenal. Elle regardait la façade de l’Opéra Bastille, silencieuse.

Ses cheveux avaient ce mouvement que je ne saurais qualifier : sublime serait inadéquat : mon sentiment était à la fois plus précis et moins commun, que le mot.

Sans doute, ai-je assisté plus d’une centaine de fois, à leur danse.

Elle tourna son visage vers moi : il était aussi impassible, que lorsqu’elle me vit à travers la vitre des Associés.

« Et maintenant ?

–          On pourrait peut-être se retrouver seuls, tous les deux.

–          Qu’est-ce qu’on fait, là ?

–          Je n’ai pas l’impression que l’on soit « tous les deux ».

–          …

–          …

–          Qu’est-ce que tu veux dire ?

–       Simplement, que je ne pensais pas qu’on en arriverait là. J’ai imaginé peut-être plus d’une centaine de fois différents instants avec toi, lumineux, en plus de ceux que l’on a déjà connus. Mais pas ça.

–          Tu t’attendais à quoi ?

–          Tu t’attendais à ça ?

–          Non, ce n’est pas ce que je veux dire… Simplement, que ça arrive… En tout cas, qu’il était possible que cela nous arrive. »

Au-dessus du boulevard Beaumarchais, une déflagration grise se répandait dans le ciel. Ce qui me surprit, car je ne l’avais pas remarqué, quelques minutes avant : elle avançait dans sa lente procession, comme si elle écartait de son passage les plus faibles nuages, les moins denses. Cela créait des éclaircies derrière elle.

« Tu n’es pas bien, avec moi ?

–         Pas en ce moment, non.

–         Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais même pas comment nous en sommes arrivés là.

–         Je te manque, en ce moment ?

–         Oui, toute la journée.

–         C’est peut-être l’essentiel.

Je me rendis compte qu’il n’y avait plus que cela qui nous rapprochait : la présence de l’un en l’autre, au sein de son subconscient, une image éloignée de nous à laquelle nous nous rapportions, et qui nous était moins paralysante que la présence effective de nos corps, en chair et en os.

Nous nous dérobions à nous-mêmes sans pouvoir, pour autant, nous anéantir.

« Je sais que je n’arrive même plus à désirer ta peau. Et c’est très important, tu sais, d’être avec quelqu’un en désirant sa peau.

–          Tu te rends compte de ce que tu me balances à la figure, là ?

–          Oui. Mais, c’est la vérité.

Je voulais lui prendre la main ; cependant, après ce qu’elle venait de me dire, je ne voulais pas prendre de risque, l’irriter, l’éloigner de moi, la dégoûter définitivement de mon être.

Je voyais sa main, ses bras, – inaccessibles, – interdits.

J’en souffris muettement, comme il se doit.

« Je ne sais pas… En ce moment, c’est juste que je n’arrive pas à concevoir ma vie présente avec toi… et, je ne veux pas te quitter non plus… »

Je vis au loin la foule de la place de la Bastille, agitée, désordonnée, avec les bruits chaotiques de la ville, en arrière-fond, banals. Peut-être trop même. J’allumai une cigarette.

Puis, rien. Le silence. Son silence.

Je tentais quelques coups d’œil vers elle, parfois. – Elle me regardait. – Elle avait l’air triste. Mais, je n’en étais pas sûr… je ne savais pas quoi penser…

« Je reste là… Non pas ici, sur la place… Enfin, je t’encourage encore comme je peux… Sache que je suis là. »

Elle fit un geste attendri. Elle posa sa main, sur la mienne, libre.

Je continuais à fumer ma cigarette avec l’autre main ; mais, je n’avais déjà plus envie de fumer.

« Tu es patient ? Tu m’attends ?

–          Je t’attends. »

Sous le premier rayon jaune qui perça le ciel, et atteint la place de la Bastille, ses lèvres avaient une chaleur que je ne soupçonnais plus. Je goûtais à une possible renaissance.