- ZONE CRITIQUE - https://zone-critique.com -

Aux lieux-dits

Jean Echenoz (© Roland Allard) [1]

Jean Echenoz (© Roland Allard)

Les éditions de Minuit viennent de publier un recueil de nouvelles de Jean Echenoz, Caprice de la reine : exercice de style réussi de la part de l’auteur de Je m’en vais et de Ravel, qui confirme encore, livre après livre, compter parmi les écrivains français les plus importants.

2014 [2]

2014

Nous en étions restés à 14, roman lapidaire, sur la mobilisation des soldats durant la 1ère guerre mondiale, qui laissa la critique partagée : les totalitaires de la corrélation roman-fleuve – roman réussi peuvent passer leur chemin car Echenoz enfonce à nouveau le clou avec Caprice de la reine ; recueil de sept nouvelles qui à travers leurs thèmes différents témoignent de la maitrise absolue de l’écriture chez Echenoz, manifestant à nouveau sa liberté totale dans la construction littéraire, et par les tons insolites et revigorants qu’il adopte, page après page. Qu’Echenoz narre les souffrances d’un amiral (autant durant ses batailles qu’à l’occasion d’un diner mondain), qu’Echenoz parte à l’exploration d’un paysage aux abords de Laval, ou qu’il suive Hérodote dans sa découverte de Babylone, toujours la même virtuosité reste à l’œuvre : s’accoler, avec la minutie d’un chimiste, aux éléments qui rendent vie à un personnage, à une scène, à un lieu.

Prenez la cinquième nouvelle du recueil, intitulée Génie civil : Echenoz nous place, tout en distance, dans la logique de son personnage, l’architecte Gluck, dont les questionnements essentiels tiennent à la construction des ponts, à leurs caractéristiques, aux conditions de leur pérennité. Après la mort de sa femme, ils deviennent son unique préoccupation, sa passion obsessionnelle. Comme tout veuf, il sublimise la perte de son épouse par son travail. Jusqu’au jour où il se décide à rencontrer à nouveau quelqu’un. Lieu du rendez-vous : le Sunshine Skyway Bridge. Chef d’œuvre d’architecture ; mais, les événements en décideront autrement, quant à l’avènement d’un futur bonheur espéré.

Subrepticement impertinente, la nouvelle Vingt femmes dans le jardin du Luxembourg et dans le sens d’une aiguille d’une montre visite les statues des femmes historiques françaises, apparentes ici et là parmi les allées, et dont Echenoz annonce les présences, en un semblant de chroniqueur mondain décomplexé, qui détaille, à la fois librement et rigoureusement, les silhouettes. Extrait :

Sainte Geneviève, patronne de Paris, croise les bras sur sa taille. Sa main gauche tient un petit parchemin, la droite retenant le pan gauche de son manteau. Coiffure : deux très longues tresses asymétriques. Bijoux : une médaille. Expression : méditative.

Marie Stuart, reine de France, tient un livre dans sa main gauche – à laquelle manquent deux doigts – et retient de sa main droite un pan de son manteau. Coiffure : cheveux mi-longs bouclés dégageant le visage. Bijoux : un collier. Expression : nostalgique.

Jeanne d’Albret, reine de Navarre, tient un stylet dans sa main droite et un parchemin roulé dans la gauche. Coiffure : cheveux courts bouclés. Bijoux : néant. Expression : inspirée. Présence de gros seins.

Clémence Isaure, dont la main gauche repose sur l’appui d’un meuble et le coude droit sur un tronc d’arbre, lève en se déhanchant sa main droite qui contient un objet non identifié, retenu par une corde enroulée autour du poignet. Coiffure : bandeaux. Bijoux : un pendentif avec croix. Expression : rêveuse.

Anne Marie Louise d’Orléans, duchesse de Montpensier, qui tient dans sa main droite une paire de gants et un bâton enrubanné, tend une main gauche accueillante et laisse pendre un pan de sa robe sur son avant-bras. Coiffure : cheveux en rouleaux jusqu’aux épaules. Bijoux : néant. Expression : indifférente.

Toute la force d’Echenoz réside en ceci qu’il parvient à équilibrer l’objectivisme descriptif le plus pur et les saillies sensorielles les plus intimistes. Au-delà de l’exercice de style, et l’ayant déjà prouvé dans tous ses romans, la pénultième nouvelle du recueil, Nitrox, nous en convint également, à nouveau : en dix pages, Jean Echenoz réalise un petit bijou de fantasme à la James Bond, exprimé dans une langue littéraire on-ne-peut-plus ténue.

Toute la force d’Echenoz réside en ceci qu’il parvient à équilibrer l’objectivisme descriptif le plus pur et les saillies sensorielles les plus intimistes

Enfin, au bout de chacune de ces délicieuses bouchés stylistiques, le recueil se termine sur la nouvelle Trois sandwichs au Bourget : plus grave, jusqu’au solennel, elle est une exploration de la banlieue nord-est de l’Ile-de-France, avec ses paysages industriels, ses bars-tabacs et relais d’autoroutes comme dernier rempart d’humanité, ses habitants insaisissables et imprévisibles, ses bâtiments délaissés :

Comme j’y renonçais, le jeune homme assis en face de moi m’a demandé où j’allais. Au Bourget, lui ai-je répondu. Il a pris un air affolé, m’a représenté que j’avais dû me tromper de train, celui-ci étant direct sans arrêt jusqu’au terminus de Mitry. Comme je lui demandais si c’était loin, Mitry, il m’a fait entendre que c’était en effet extrêmement loin, que je n’étais pas tiré d’affaire, il a même esquissé le mouvement de l’homme éperdu qui téléphone d’urgence pour appeler les secours. Alors que je le rassurais en laissant entendre que ce n’était pas grave et que j’avais tout mon temps, il s’est mis à rire en disant que non, que c’était une blague, et il m’a demandé l’heure. Je la lui ai donnée : 14 heures 20. C’est alors que le train s’est arrêté à la première station : La Plaine-Stade de France. Nous n’avons ensuite plus dit grand-chose avec le jeune homme qui est descendu à la gare suivante, La Courneuve-Aubervilliers, après m’avoir souhaité une bonne journée sur un ton assez froid, qui ne m’a pas semblé très en raccord avec son humeur farceuse, et c’est alors qu’une petite grêle a commencé de tomber, sous mes yeux, sur les quais de cette gare. Je n’avais pas emporté de chapeau ni de parapluie, ni rien.

Quand le train est reparti, j’ai continué de regarder par la fenêtre et j’ai vu ce qui restait de l’usine Mécano (dont le lettrage du nom m’a rappelé celui des vieux jouets Meccano), puis d’autres entreprises qui semblaient plus actives, spécialement une d’emballages industriels, jusqu’à ce que le train s’arrête à la station suivante, Le Bourget, but de mon voyage. En me levant pour descendre, j’ai croisé trois jeunes types debout près des portières qui écoutaient du rap sur leur téléphone portable. Je leur ai jeté un coup d’œil, ils m’ont adressé un regard sans amour mais ça allait, ça allait.

(…)

J’ai pris à gauche dans l’avenue Jean-Jaurès notamment occupée par le bar-brasserie-tabac L’Aviatic. Non loin, presque en face, se trouvait une librairie-journaux-papeterie dont la vitrine était entièrement occupée par toute sorte de maquettes et figurines parmi lesquelles une gigantesque figuration de Néfertiti en ronde-bosse. Je me suis demandé ce qu’elle faisait là. Apprenant par la suite que la tenancière de cet établissement s’était faite agresser plusieurs fois par des jeunes gens se réclament plus ou moins de l’islam, je me suis alors demandé si ce recours à Néfertiti n’était pas, par une métonymie approximative, une façon de conjurer ces nuisances.

(…)

Il était trop tôt, je n’avais pas assez faim pour régler cette affaire de sandwich à L’Aviatic, trop tôt même pour manger sans faim, j’ai pris le parti de d’aller faire un tour. D’abord, sous prétexte d’aller acheter un quotidien, je suis passé à la librairie-journaux-papeterie. Sans doute pour les raisons évoquées plus haut, l’entrée était verrouillée comme une bijouterie : il m’a fallu sonner pour qu’on m’ouvre à l’intérieur. Ensuite, j’ai mis pas mal de temps à trouver l’organe de presse que je cherchais, qui est un quotidien vaguement de gauche et dont un seul exemplaire se trouvait au rez-de-chaussée du présentoir, presque invisible alors que toute la presse d’extrême-droite y bombait le torse à une tribune d’honneur. Cette observation m’a contrarié. J’ai reconsidéré mon hypothèse à propos de Néfertiti.

(…)

De la matière brute aux mouvements des corps humains, Jean Echenoz sait rendre grâce aux existences, en leur donnant, – paradoxalement, – dans le plus grand dépouillement, leurs lettres de noblesse.