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Zone Critique revient sur le roman d’Eirikur Örn Norddahl, Illska (le mal), paru aux éditions Métailié. Un roman polyphonique, entre récit historique, fiction et digression encyclopédique ou philosophique, qu’il est ô combien difficile de décrire sans risquer d’en réduire la richesse et la beauté. Je tiens à vous faire part de mon expérience de lecteur découvrant avec plaisir que la littérature reste l’un des dialogues les plus formidables avec le monde et sa richesse.

« Salut ! Ohé ! L-I-S-E-Z ! Hé ? Vous êtes toujours là ? Ici le texte. Nous sommes le texte. Je vais vous parler en long et en large du Troisième Reich. Ne fermez pas le livre ! » (début du chapitre 2 partie I).

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Un livre qui parle de la Shoah, me dis-je. Très bien. Je présente à mes amis le roman que je tiens entre les mains, il s’appelle « Illska », c’est-à-dire « le mal » en Islandais. Je vais écrire un article dessus. Heureusement que j’ai eu des cours d’histoire, je vais sans doute pouvoir citer Norbert Frei, Ian Kershaw, parler des querelles historiographiques, critiquer le point de vue de l’auteur etc. C’est un livre sur le nazisme et la Shoah. Mes amis réagissent : « Ah, très intéressant, j’ai hâte de lire ton article. » Oui, mais le livre, ils ne le liront pas. « Nous avons déjà vu, lu, entendu, tellement de choses sur la Shoah. Pourquoi se faire mal encore une fois. Nous n’avons rien oublié. Nous n’oublierons pas. ». Et moi ? Pourquoi le lire ? J’hésite. Puis je me lance. Ca commence bien :

« Environ deux mille personnes ont trouvé la mort pendant l’écriture de ce livre. Ou plutôt deux cent mille. Six millions de Juifs. Dix-sept millions d’hommes, de femmes et d’enfants. Presque quatre-vingts millions d’êtres humains. Le monde ne sera plus jamais le même. Mais non je rigole ! » (chapitre 1).

Que dire ? Perturbant. La fin surtout : il rigole ? Mais c’est pas drôle ! Et là je me rappelle. C’est un roman que je tiens entre les mains. C’est de la littérature ! Mais que peut la littérature face à un génocide ?

Ici le texte : le texte autonome

Oublions le nazisme pour le moment, oublions la Shoah, les juifs et les millions de morts. Ces thèmes sont l’inconscient du texte, son épaisseur, sa lourdeur même qui fait écho à celle de la mémoire collective et des représentations culturelles, le poids de l’histoire sur nos épaules. Le récit commence : Agnès, une jeune fille lituanienne originaire de Jurbarkas (là où il y a eu un massacre de Juifs non ? Oui, mais cessons d’y penser !), étudiante, rencontre Omar, un jeune homme étudiant lui aussi, à Reykjavik. Ils tombent amoureux. Ont un enfant. Puis Omar brûle leur maison et se tire pendant quatre mois. Premier chapitre. Image au fondement du récit qui semble clos sur lui-même. Je me sens perdu. Il reste encore 550 pages ! Sacré auteur où es tu ? Guide-moi à travers ton récit, propose-moi des horizons d’attente !

C’est alors que je comprends qu’il n’y a plus d’auteur. D’où le commencement du chapitre 2 : « Nous sommes le texte ». Je suis en face d’un texte qui s’impose comme matière objective et impersonnelle. Le premier travail d’Eirikur Örn Norddahl a été de se détacher de son propre texte. Un texte qui va parler de la Shoah, de la politique contemporaine, des personnages, de l’Europe, de l’amour et de la vie. Première information et déjà première réponse : comment parler de la Shoah ? En laissant le texte parler de lui-même, sans que le lecteur puisse en inférer une quelconque intentionnalité, une opinion cachée entre les lignes. Illska est un texte sans opinion, pour l’opinion. Nous, lecteurs, nous nous retrouvons donc en position de réception pure, sans jugement à formuler. Nous sommes ainsi libérés du carcan du politiquement correct, de l’inconscient collectif vis-à-vis d’un sujet aussi déstabilisant que peut l’être un génocide.

Pendant que cette réflexion se forme, l’histoire avance, Agnès se réveille car elle a rêvé qu’elle était Göring, Omar cherche un emploi pour subvenir aux besoins du couple. Interruption de l’évènement historique (la Shoah) dans la vie quotidienne (Agnès et Omar). Retour temporel également car la scène se situe avant le départ d’Omar. Le texte est libre dans son exposition, il se livre à nous de manière diffractée, certains récits se chevauchent, se font écho d’un bout à l’autre du livre. Nous suivrons tour à tour le massacre des juifs de Jurbarkas et donc l’histoire des grands-parents d’Agnès, les uns Juifs, les autres Nazis, curieux mélange, l’histoire d’Omar et du viol qu’il a commis, l’histoire d’Arnor, un néonazi qui est l’amant d’Agnès.

L’épaisseur narrative

Avec un tel récit impersonnel, on a l’impression de travailler de la matière brute, chaotique. Le « Nous sommes » est particulièrement important. L’emploi de la deuxième personne du pluriel indique en effet une présence multiple et souligne la polyphonie du récit. Le « je » du texte ne désigne jamais la même personne. Illska est un roman qui s’appuie sur plusieurs récits imbriqués les uns dans les autres. Nous pouvons postuler une histoire de base, une image fondamentale : l’histoire d’amour entre Agnès et Omar, leur rupture suite à l’aventure d’Agnès avec Arnor, un néonazi qu’elle rencontre lors d’une enquête qu’elle mène pour son mémoire au sujet des mouvements populistes et extrémistes en Islande. À partir de cette image, la réalité se diffracte, le récit se densifie mais ne s’allonge pas. Il se dote d’une épaisseur temporelle. En effet, au fur et à mesure des chapitres et des parties (il y en a quatre), nous découvrons la vie de chacun des personnages depuis leur enfance. Arnor, fils unique, élevé par sa mère, qui mourra dans un incendie provoqué par son fils. Omar, dont le père est alcoolique, responsable d’un viol dont il ne se remet pas. Agnès, élève brillante, capricieuse, qui porte sur ses épaules l’histoire de sa famille, à la fois juive et nazie. En plus de toutes ces histoires, il y a aussi celle du massacre des Juifs à Jurbarkas pendant la Seconde guerre mondiale, dans lequel l’un des grands-pères d’Agnès tue son autre grand-père. Enfin, en plus de ces récits, le texte avance également des « mises en perspective », à savoir des données historiques, sur le nazisme et la Shoah, sur le populisme et l’extrême droite en Islande, et diverses réflexions philosophiques.

Difficile. Difficile de tout relier, de tout comprendre. D’autant plus que tout cela n’a pas l’air particulièrement joyeux ! Mais en réalité, c’est sans doute ici que se retrouve le génie particulier d’ Eirikur Örn Norddahl : l’art de la combinaison

Difficile. Difficile de tout relier, de tout comprendre. D’autant plus que tout cela n’a pas l’air particulièrement joyeux ! Mais en réalité, c’est sans doute ici que se retrouve le génie particulier d’ Eirikur Örn Norddahl : l’art de la combinaison. Tous ces récits sont disséqués en plusieurs parties, plusieurs paragraphes qui s’alternent les uns dans les autres. Quand le poids d’une histoire commence à devenir lourd, triste, pesant, nous basculons dans un autre univers, une autre temporalité. Cela a pour effet de nous tenir constamment en éveil, réceptif au changement de discours, de personne, propre à chaque récit. Illska s’anime d’une tension narrative cousue, un véritable vêtement d’arlequin. Cependant, ce qui est sans doute le plus surprenant, c’est de constater que malgré cette multiplicité, cet éclatement de vie et d’histoire, une forte unité persiste qui évolue au fur et à mesure de la lecture. Lorsque l’un des personnages s’endort, l’autre d’une histoire différente se réveille. Lorsque le grand père d’Agnès tient son Luger dans la main et le pointe sur des juifs, Agnès débarque chez Arnor, le même luger à la main.

Comment raconter la Shoah donc ? Deuxième réponse : en construisant un récit à la temporalité dense et unique. Nous arrivons à vivre en même temps, dans une même temporalité, deux histoires que plus de soixante ans séparent! Nous saisissons le siècle à pleine main, nous mesurons l’unité ontologique, essentielle, de deux faits séparés dans leur chronologie. Tour de force philosophique et épistémologique : Norddahl rend compte à sa manière du poids de l’Histoire et de la mémoire collective.

Le mal : un thème politique et contemporain

La force d’Illska réside certainement dans cet aller retour permanent entre le passé et le présent. Un aller retour difficile à comprendre, à recevoir. En effet, lecteur contemporain, conscient de la gravité des faits, je me demande : peut-on réellement comparer, rapprocher, mettre ensemble deux mouvements historiquement différents, à savoir, la montée des mouvements d’extrême droite en Europe et le Nazisme ? Peut-on faire une comparaison ? À ma question, le texte répond, car tel est l’enjeu du livre : nous pouvons faire une comparaison. Mais cette comparaison ne repose pas sur une relation d’identité : cela ne sert à rien de remplacer Le Pen par Hitler, ou Untel par Göring. Elle consiste davantage dans l’entretien d’une tension constante entre le passé et le présent, qui permet de mesurer le poids du passé sur les actes contemporains. Dans Illska, Godwin n’a pas sa place. La Shoah et le nazisme sont pris comme des événements dont on peut parler, que l’on peut utiliser dans une narration. Petit exercice : prenez une feuille, un stylo et tâchez d’écrire une histoire en rapport avec la Shoah. Une histoire destinée à être lue, publiée, diffusée… Pas évident. On ne peut pas dire n’importe quoi.

Cet arrière plan historique sert donc de point d’appui dans l’analyse des mouvements extrémistes contemporains de l’Europe du nord dont certains sont clairement néonazis. La critique de ces mouvements ne réside pas uniquement dans un rapprochement appauvrissant avec le nazisme. Il nous est donné de voir, à travers le personnage d’Arnor, hautement cultivé, éloigné de l’image commune du raciste hébété, un aperçu du contenu idéologique de leurs thèses. L’apparente validité de ces thèses, le vocabulaire à tendance « scientifique » dont elle use, sont la menace réelle qui guette nos réflexions politiques. Arnor, qui passe le plus clair de son enfance à lire, découvre tout d’abord, à l’âge de quatorze ans, Le Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler, puis découvre Imperium, de Francis Parker Yockey qui se considère comme l’héritier de Spengler. Pour Arnor, c’est le début d’une nouvelle vie :

« Le mot Europe change de signification ; (…) il signifiera : civilisation occidentale, unité organique qui a créé les Idées-nations d’Espagne, d’Italie, de France, d’Angleterre et d’Allemagne. Ces vieilles nations sont moribondes ; l’ère du nationalisme politique est dépassé. Ce n’est pas arrivé à cause d’une nécessité logique, mais à cause du processus organique de l’histoire de l’Occident. (…) La signification de l’organique est celle de l’alternative : faire ce qu’il faut, ou s’affaiblir et mourir. »

Une pensée européenne donc ? Très bien, je suis pour l’union, le dépassement du nationalisme hourra ! Fini les pensées fermées aux frontières et vive le rêve de Victor ou de Kant ! Oui mais voilà, voici un autre passage du même livre : « Le féminisme a libéré les femmes du respect naturel qu’elles doivent à leur sexe en faisant d’elles des hommes de seconde zone ». Merveilleux livre de chevet ! Là est le danger : l’ennemi d’extrême droite ne se cache pas sous des airs de bête inculte : il peut aussi être doctorant. Il y a une véritable thèse, qui confond tout, disons-le, « civilisation » et « politique », « processus organique », survie, darwinisme et compagnie, mais qui s’avère dangereuse lorsqu’elle prend l’apparence de la science et du savoir. Merci Eirikur Örn Norddhal, je n’avais pas compris qui affronter. Comment parler de la Shoah donc ? En décrivant le mécanisme idéologique vivace, tenace et scientifiquement légitime qui sert encore aujourd’hui de terreau pour les mouvements néonazis.

La fragilité poétique de personnages ordinaires

Ca y est ? En a-t-on fini avec la Shoah ? Pourrions-nous parler d’autre chose ? Au fond de son berceau, Snori s’énerve, crie et pleure. Il est l’enfant d’un triangle amoureux, l’enfant d’Agnès, mais aussi d’Omar et d’Arnor. En réalité, on ne sait pas qui est le père. Arnor et Agnès font l’amour à chaque fois qu’ils en ont l’occasion. Agnès et Omar font peu l’amour, sauf la fois précise avant qu’Agnès tombe enceinte. En parallèle des développements sur la Shoah, nous suivons aussi l’histoire de ces personnages qui sont le corps même du texte, le lien entre toutes les thématiques abordées. Du fond de son berceau, l’enfant pleure. Nous entrons dans la troisième partie du livre, la plus belle selon moi, où nous suivons en parallèle le voyage d’Omar et les premières étapes de la vie de Snori. Comment faire parler un nourrisson ? Eirikur Örn Norddhal emploie un procédé particulièrement intéressant qui consiste à créer une troisième voix, celle du narrateur, s’adressant au nourrisson :

« Tu as tout de même compris ce détail : tu ne proviens pas du divin, mais du vide. Ton origine n’est pas en Dieu. Tu es un exemple de génération spontanée tel qu’exposé dans un manuel scolaire, quoi que cela puisse laisser présager de la fin qui, immanquablement, sera la tienne. Peut-être n’as-tu rien à redouter. »

Cette partie du livre est beaucoup plus douce que les autres au regard des thématiques qui y sont abordées. Cette douceur, qui fait suite au récit dur et triste du massacre des juifs à Jurbarkas, réactive nos sentiments et dégèle nos cœurs. Il est intéressant de se pencher d’ailleurs sur le procédé bien connu en littérature, qui consiste à transmettre, grâce à l’écriture, des visions d’horreur, insupportables dans la réalité pure. Ainsi en témoigne les récits de la guerre 14-18 par exemple. Néanmoins, cette transmission ne repose pas sur un effet de banalisation de l’évènement décrit : l’image reste forte, et c’est cette force, son “extraordinarité”, frôlant la mise en esthétique, qui permet sa réception. Dès lors, nous n’échappons aucunement au choc. La littérature n’atténue pas l’horreur qu’elle peut traiter : elle la communique sans nous détruire. Après des lignes et des lignes de massacre et de populisme, il n’est donc pas anormal que mon cœur se soit durci ! La venue de l’enfant est ainsi une véritable occasion de renaissance, de redécouverte du récit amoureux et de la vie après la mort.

« Tu regardes et tu vois, écoutes et entends, absorbes et perçois. Sinon, tu n’apprendrais rien, mais tout cela exige des efforts. Tes cinq sens monopolisent ton attention et te privent de la sérénité dont tu pourrais jouir pour te concentrer sur les problèmes éternels et les réponses ultimes. Or chacun de ces sens fait interférence avec les autres : tu commences à peine à écouter le chant d’un oiseau et voici que l’air te caresse les pieds, qu’un nuage aux formes étranges passe dans le ciel bleu lilas de l’été ou que papa marmonne en parlant de short et de café. Puis vient le murmure du fleuve, la brume de chaleur posée sur le pré et l’amour. Quand tu reviens à toi, l’oiseau s’est tu. »

Cette troisième partie, où nous suivons la vie quotidienne des personnages nous ouvre à autre chose. Je ne veux pas paraître post-moderniste, mais il me semble toucher là du doigt une description simple de la vie pure. Sans objet, sans action particulière, sans événement perturbateur. Nous suivons simplement l’évolution psychologique des personnages, leurs vies, la visite d’Agnès et d’Omar à Jurbarkas, chez les parents de cette dernière. Snori découvre ses grands-parents. Le style poétique adopté lors de ces passages sur la vie du nourrisson nous calme : nous mesurons simplement la fragilité poétique de personnage ordinaire. Cela pourrait être nous, comme vous. J’ai même eu l’envie courte mais sincère d’être papa ! Etonnant pour un livre consacré au Troisième Reich… Comment parler de la Shoah donc ? En racontant le contrepied. Le contraire. Tout ce qu’elle détruit. Annihile. Jusqu’au désir de l’autre et de la vie.

Il y a toujours de la littérature !

Drôle de récit qui s’achève enfin, à la quatrième partie. Arnor meurt ou se tue ? Agnès et Omar se quittent ou s’aiment ? C’est l’acmé du récit : Eirikur Örn Norddhal pousse les personnages à bout. En effet, je rappelle qu’après avoir découvert qu’Agnès le trompait avec Arnor, Omar brûle leur maison, et part pendant trois mois. Il finit par retrouver Agnès à Jurbarkas, elle qui vient accompagnée d’Arnor chez qui elle a vécu pendant ce temps. L’absurdité et la tension entre les personnages augmentent. Ils logent tous chez Arnor, y compris Omar qui dort sur le canapé pendant qu’Agnès dort dans la chambre avec le néonazi. Choquant. C’est l’occasion renouvelée, après la troisième partie pleine de douceur, de retourner parmi les juifs qui se font massacrer à Jurbarkas. Agnès vient avec un Luger pendant que son grand-père, avec le même Luger tue le meilleur ami de son père (qui sera l’autre grand-père d’Agnès). Parallélisme parfait : on a l’impression que le rapprochement des deux époques engendre la folie. Le dénouement est dual : nous pouvons lire, je crois bien les deux possibilités : la mort d’Arnor ou la mort du couple. Le bonheur et le mal. Bon, c’est pas mal… Rien à dire. C’est déjà parfait comme ça.

Plus rien à dire ? Il s’est dit beaucoup de choses en cinq cent pages. Je ne vous ai parlé que d’un cinquième du livre. Lui nous a parlé de la Shoah et du pouvoir encore vif de la littérature. Lui nous a dit qu’il était possible de parler. De dire et de ne pas oublier qu’on peut dire. Doit dire. Ou raconter ?