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Harry Potter se joue du temps

Photo courtesy of Warner Bros. Pictures

Cet été 2016 marque l’apogée d’un magnifique coup de marketing : le 31 juillet 2016 – jour de l’anniversaire du héros de la saga – sortait dans les pays anglo-saxons Harry Potter and the cursed child de Jack Thorne, en français Harry Potter et l’enfant maudit. Une publicité monstrueuse clame l’arrivée du 8ème tome de la série. S’il faudra attendre le mois d’octobre 2016 pour une sortie française, Zone Critique a lu la version anglaise.

Harry Potter and the cursed childBien que la campagne publicitaire autour d’Harry Potter and the cursed child le présente comme le dernier opus de la saga à succès, celui-ci marque néanmoins une profonde césure avec ses aînés. Les deux motifs principaux à celle-ci sont indéniablement dus aux changements d’auteur et de forme narrative. Ce « huitième tome » est en effet l’œuvre de Jack Thorne, scénariste et dramaturge anglais. Le livre est ainsi le script d’une pièce de théâtre dirigé par John Tiffany qui se joue à guichets fermées à Londres depuis juillet 2016.

Les ruptures précédemment évoquées soulignent un aspect fallacieux de campagne publicitaire qui accompagne la sortie du script de la pièce de théâtre. Le passage d’une tradition romanesque à une œuvre théâtrale relève toutefois de plus qu’un simple changement de forme. Cette transition s’accompagne d’un changement d’objectif : d’une histoire écrite pour être lue, on passe à une histoire écrite pour être vue. Les conséquences de ce glissement sont multiples. Le rythme général de l’action est ainsi bien plus soutenue dans ce dernier opus que dans le reste de la saga : le spectateur ne doit jamais assister à un temps mort. Lorsque la pièce devient alors uniquement un objet de lecture, nous nous retrouvons entraînés dans des péripéties rocambolesques qui ne cessent de s’enchaîner. Ce rythme très soutenu fatigue.

Par ailleurs, la forme théâtrale, dans le texte du moins, n’est pas un lieu de description. Ainsi, seules quelques didascalies aident le lecteur à se replonger dans l’imaginaire et l’ambiance crées par J.K. Rowling au cours des sept tomes précédents. Les grands adeptes de l’univers de l’auteure qui se sont maintes fois plongés dans les livres apprécient alors de se repérer seuls pour replacer lieux et évènements, lorsque les moins férus de la saga seront certainement un peu plus perdus. En effet, il est difficile de s’attaquer au texte de la pièce sans une connaissance assez pointue des sept volumes d’Harry Potter : la pièce fait référence à de nombreuses reprises à des personnages occultés et des évènements traités rapidement dans les films.

La pièce fait référence à de nombreuses reprises à des personnages occultés et des événements traités rapidement dans les films.

 Au-delà de ce cruel manque de descriptions, les contingences de la forme théâtrale obligent Jack Thorne à modifier la structure narrative classique des livres. Quelques ellipses dans les premières scènes font défiler des années. De plus, nous ne retrouvons pas la structure caractéristique des livres de J.K. Rowling : il ne faudra pas attendre la fin de l’année scolaire des personnages pour que les aventures commencent. Dès le premier trajet de l’année, celui qui marque la rentrée, les aventures commencent pour les nouveaux personnages principaux qui s’enfuient du Poudlard express.

Des personnages caricaturaux

L’histoire de la pièce débute sur la voie 9¾, là ou J.K. Rowling avait fini le dernier tome des aventures d’Harry Potter, c’est-à-dire 19 ans après la bataille de Poudlard qui clôt Harry Potter et les reliques de la mort, dernier volume de la série. Nous retrouvons certain personnages très chers à la série, comme les trois protagonistes Harry Potter et ses amis Ronald (Ron) Weasley et Hermione Granger. Ils sont désormais adultes. Harry est marié avec Ginny Weasley (sœur de Ron), avec qui il a trois enfants : James (prénommé ainsi en hommage au père d’Harry), Albus Severus (prénommé ainsi en hommage à deux grands personnages de la série Albus Dumbledore et Severus Rogue) et Lily (prénommé comme la mère de Harry). Hermione et Ron sont eux aussi mariés et parents de deux enfants, Rose et Hugo. Sur le quai de la gare, nous croisons aussi Drago Malefoy et son fils, Scorpius qui a le même âge que le plus jeune fils d’Harry, Albus. Ce sont ainsi les aventures des enfants des héros que nous allons suivre dans la pièce. Les protagonistes sont alors Albus Potter et Scorpius Malfoy. Les premières scènes de la pièce font défiler les trois premières années d’Albus et Scorpius à Poudlard. Elles décrivent principalement les relations familiales des personnages et permettent d’illustrer certains maux qui rongent enfants et parents. Scorpius Malefoy devient orphelin de mère et entretient des relations distantes avec son père. Garçon curieux, il passe sa vie dans les livres tandis qu’Albus ne supporte pas le fardeau d’être le fils du grand Harry Potter. De plus, l’ombre de son père lui pèse car il est à Serpentard lorsque tous ses frères et sœurs sont à Gryffondor (comme l’étaient Harry, Ron et Hermione). Le point de départ des aventures des jeunes sorciers reposera d’ailleurs sur les relations conflictuelles qu’entretiennent Harry et son fils Albus, qui sont très clichées. Les reproches de l’un à l’autre restent toujours très attendus et leur relation paraît, bien que conflictuelle, assez simpliste. Elles tranchent assez nettement avec les relations que semblent entretenir Harry et son autre fils, James. Bien que juste esquissées, les descriptions du jeune James Potter tout au long de la pièce font de lui le portait de son grand-père : populaire, joueur de quidditch, intrépide. La jeune Lily et le jeune Hugo sont quant à eux très peu mentionnés. Quant à Rose, la fille de Ron et Hermione qui a également le même âge qu’Albus et Scorpius, elle ressemble beaucoup à sa mère, dans les premiers tomes de la saga.

Si la forme théâtrale limite le panel de personnages intervenant dans l’intrigue, elle réduit également la profondeur des caractères de nos sorciers préférés.

Jack Thorne introduit un personnage inédit : Delphi. Celle-ci occupe une large part de l’intrigue mais se révèle une déception à la fin et la plus grosse erreur scénaristique de la pièce. Nous retrouvons également certains personnages forts, bien que secondaires, comme la professeure McGonagall (désormais directrice de Poudlard), la Tante Pétunia et l’Oncle Vernon (sous forme de rêve), le professeur Rogue (dans un contexte particulier, rappelons que c’est un personnage décédé), Hagrid, Bane le centaure ou encore Mimi Geignarde. La pièce mobilise également et de façon assez surprenante des personnages très secondaires de la saga qui n’ont pas été mis à l’honneur dans les films. Ainsi, il faudra de vrais Harrypotterphiles pour se souvenir directement de qui est Théodore Nott. D’autres personnages, comme Ludo Verpey ou Amos Diggory sont plus accessibles à la mémoire bien que n’étant pas ou peu passés par la case Warner Bros. Il restera néanmoins de grands absents dans cet opus, personnages qui ne seront que mentionnés pour certains (Molly Weasley, Neville Londubat…) ou même totalement occultés (le reste de la famille Weasley, Luna Lovegood…). Nous comprenons que la forme théâtrale limite le panel de personnages intervenant dans l’intrigue, mais nous le déplorons grandement. L’univers d’Harry Potter s’en trouve bien réduit.

Si l’offre de personnages est bien plus restreinte que dans les romans de J.K Rowling, la pièce essaie de compenser en nous offrant un large panorama de ce que les personnages mobilisés sont devenus. Ainsi, Harry occupe la tête d’un département au ministère (mais n’est pas auror…), Hermione est ministre de la magie et Ron s’occupe d’un magasin de farces et attrapes, qui, devinons-nous, doit être originellement celui des ses frères, les jumeaux Fred et Georges Weasley. Neville est quant à lui professeur de botanique à Poudlard.

Une intrigue abracadabrante (Attention spoiler !)

  Comme nous l’avons mentionné plus haut, le véritable point de départ de ces nouvelles aventures repose sur la relation conflictuelle entre Harry et son fils Albus. Au terme d’une dispute entre le père et le fils et d’une conversation écoutée de façon indiscrète par Albus, ce dernier décide de « réparer » certaines erreurs de son père et de sauver Cédric Diggory en changeant le cours de l’histoire. Le point de départ de l’intrigue paraît déjà curieux. Nous avons du mal à comprendre ce que le décès de Cédric Diggory vient faire ici. Albus prend alors le Poudlard express qui l’emmène vers sa quatrième année et ses aventures commencent. Accompagné de son ami Scorpius, Albus s’enfuit du train. Cette scène s’accompagne d’une référence bienvenue aux jumeaux Weasley et d’une découverte sur la sorcière au chariot qui vend des confiseries à bord du train. Afin de pouvoir revenir sur les affres du passé, les jeunes garçons vont dérober un retourneur de temps, cet objet qui permet de retourner dans le passé, du bureau d’Hermione au Ministère de la Magie à l’aide de Delphi Diggory. Les scènes au ministère, jouant notamment sur certaines facettes du caractère de Ron et Hermione, donnent lieu à quelques moments qui font sourire bien que les personnages y soient décrits de façon trop caricaturale.Harry Potter and the cursed child. Représentation

À la suite de cet épisode, les jeunes garçons vont retourner au Tournoi des Trois sorciers, quatrième année scolaire de leurs parents pour tenter de changer le cours de l’histoire. Revenus dans le présent, les actions des jeunes garçons vont avoir des conséquences désastreuses. La suite de l’intrigue se concentre alors sur des scénarios alternatifs à l’histoire originale de la saga. Albus et Scorpius vont alors enchaîner les voyages dans le temps jusqu’à rétablir le véritable cours de l’histoire. Les allers-retours dans le temps lassent. Le procédé est utilisé tout au long de la pièce, l’histoire piétine. Découvrir certaines réalités alternatives n’est pas désagréable, avant de devenir lassant. On assiste ainsi à un monde où Voldemort aurait gagné la bataille de Poudlard, à des mondes où Ron et Hermione n’auraient pas fini ensemble. Ces scénarii permettent de retrouver des personnages disparus ou décédés, comme Severus Rogue ou Dolorès Ombrage, de découvrir parfois des personnages rendus aigris, comme Hermione. Lorsqu’on finit enfin par s’habituer à ces jeux dans le temps et dans l’histoire, le dernier voyage arrive, qui, lui, frise le ridicule. Les enfants sont coincés le soir de la mort des parents de Harry. Les adultes viennent les y retrouver. Il s’agit d’empêcher Delphi de révéler à Voldemort la suite des événements.

Une fin qui laisse vraiment pantois, tant elle semble alambiquée.

Car oui, la gentille Delphi est en réalité un être maléfique, la fille de Voldemort. La descendance de Voldemort paraît être une astuce tirée par les cheveux. La psychologie entière du mage noir décrite par J.K. Rowling dans les sept tomes d’Harry Potter dresse le portrait d’un homme noir, incapable d’aimer, de ressentir. Nous avons alors quelques difficultés à imaginer ce Voldemort ayant un quelconque intérêt à aller poser couchette de temps à autres. Le Voldemort que l’on connaît semble être à mille lieux de ce type de préoccupations et d’envies. Mais non, apparement Voldemort avait aussi un côté coquin bien caché et voilà que désormais il a une fille dont il ignorait l’existence. Heureusement, Harry, Ginny, Ron, Hermione et Drago sont là pour sauver l’Histoire. Même si cela implique pour Harry de se transformer en Voldemort pour faire un leurre, puis d’assister de loin, impuissant, à la mort de ses parents. Une fin qui laisse vraiment pantois, tant elle semble alambiquée.

Qu’est ce que ce tome apporte à la saga ? 

  La sortie de ce nouveau tome des aventures des héros de J.K. Rowling alimentait l’espoir de retrouver, une fois de plus, ces personnages auxquels tant se sont attachés au fil des ans. Néanmoins, si les protagonistes répondent présents à l’appel, on les retrouve adultes, théâtralisés et plus fades. La rapidité de la forme théâtrale joue sur les points de caractères principaux de Ron, Hermione, Harry et les autres, de façon à nous en montrer une caricature. On les reconnaît donc, mais ils restent cantonnées à une lecture simple. Ils sont moins intéressants que dans l’œuvre originale de J.K. Rowling. Petit bémol : le personnage de Drago Malefoy qui montre dans la pièce de nouvelles facettes de sa personnalité qui révèlent toutes les possibilités de son personnage à travers les scénarios alternatifs qui sont proposés au cours de l’intrigue. Drago Malfoy est alors le seul ancien personnage qui ne tombe pas complètement dans une réécriture simpliste.

 Les lecteurs pourront apprécier l’usage des scénarios alternatifs que permet le retourneur de temps. On nous livre enfin une réponse à la fameuse question « et si … ? ». Si le procédé est trop usité, il permet néanmoins d’explorer les chemins que J.K. Rowling n’a pas emprunté. Néanmoins, la pièce prend du même coup plus des airs de fan-fictions que de tome supplémentaire. Elle reste cantonnée aux intrigues propres aux premiers tomes et ne prend pas son envol.

Que retenir ?

Nous attendons donc avec impatience la sortie des Animaux fantastiques qui, nous l’espérons, ne tombera pas dans le même piège conservateur que la pièce et permettra d’explorer de nouvelles facettes du monde de J.K. Rowling grâce à de nouveaux personnages et une intrigue indépendante.

Ce livre tant attendu est une déception. Les contingences liées à la forme théâtrale limitent les possibilités de creuser cet univers bien connu. Le développement des personnages et des lieux est trop limité. De surcroît, si les allées et venues dans le temps permettent d’explorer des alternatives à la trame originale, la pièce reste bloquée dans le passé de son univers. Aucun risque n’est pris. L’Histoire n’avance pas, ne se renouvelle pas. Elle joue sur les acquis des premiers tomes, sans construire de véritable suite à l’œuvre originale. Le projet ambitieux de Jack Thorne reste trop conservateur et ne se détache pas assez de l’œuvre originale. La pièce oscille entre la tentation de l’univers Harry Potter tel que décrit par J.K. Rowling et un désir de dépassement de ce même carcan. Jack Thorne ne réussit pas à trouver de bon équilibre : l’envie d’une cassure avec l’œuvre de J.K Rowling et le besoin de s’ancrer dans son univers aboutissent à un résultat fade. La pièce ne dépasse pas le stade de la fan-fiction. Ce sont finalement les nouveaux personnages qui sauvent une partie de la pièce. En effet, Albus, Scorpius et Rose se révèlent agréables à connaître, peut-être parce qu’ils font face à des attentes beaucoup plus limitées que celles portant sur des personnages déjà connus. Malheureusement, le plus gros raté est également un nouveau personnage : Delphi, dont l’histoire retorse laisse perplexe.

 Retrouver une fois de plus l’univers de Harry Potter est une madeleine pour les fans, mais L’enfant maudit nous laisse sur notre faim. Nous attendons donc avec impatience la sortie des Animaux fantastiques qui, nous l’espérons, ne tombera pas dans le même piège conservateur que la pièce et permettra d’explorer de nouvelles facettes du monde de J.K. Rowling grâce à de nouveaux personnages et une intrigue indépendante.

 

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