L’Éveil du printemps

eveil_photo_4_a_hubert_amielLes théâtres ont tiré le rideau. Quel dommage car avec L’Éveil du printemps de Frank Wedekind, adapté et mis en scène par Armel Roussel, il est clair que l’on ne ressort pas indemne.  À défaut d’aller découvrir cette pièce à la Tempête, vous pouvez la lire, calfeutré dans votre canapé. 

© La Tempête

© La Tempête

Comme à chaque fois que l’on me propose d’aller au théâtre, je me contente du titre de la pièce et me laisse guider. Pas de synopsis, pas de lectures de critiques, je ne veux rien de tout cela.  Puis-je dire que je fus touché par la grâce ? Sans doute, avec L’Éveil du printemps de Frank Wedekind, adapté et mis en scène par Armel Roussel, il est clair que l’on ne ressort pas indemne. En d’autres mots, la Tempête nous présente une pièce belle, sensible et surtout nécessaire.

L’Éveil du printemps – l’heure où éclosent les passions profuses

Ah l’on est bien loin du « vert paradis des amours enfantines » avec cette pièce de Frank Wedekind publiée en 1891. Avec sa pièce, taxée de pornographique et censurée par les autorités de l’époque, le dramaturge allemand entend bien briser les tabous sexuels de la société bourgeoise de Bismarck et conduire son public vers une émancipation de la morale. Autorité religieuse, autorité parentale, autorité professorale, Wedekind en rit, mais un rire d’enfant, celui qui agace, celui qui enrage, bref celui qui dit la vérité. Il y évoque sans ambages l’homosexualité, la masturbation, l’avortement dans le registre du vaudeville, de la farce.

Frank Wedekind nous raconte l’histoire d’un groupe d’adolescents en proie à leurs émotions, à leurs passions et aux changements qui s’opèrent en eux.

Frank Wedekind nous raconte l’histoire d’un groupe d’adolescents en proie à leurs émotions, à leurs passions et aux changements qui s’opèrent en eux. Ils vivent l’éveil de leurs désirs, d’où les angoisses qui les tenaillent,  les questions qui les taraudent et les doutes qui les étreignent sur le chemin vers le monde des adultes. Entre eux, ils se concertent et se confrontent aux carcans des autorités. En ce sens, la pièce joue avec les limites de la société et montre à quel point nous sommes faibles face aux questions des enfants, incapables que nous sommes de trouver des réponses qui rassurent sur un avenir dont ils ne savent rien.

Le tourbillon de la vie

Armel Roussel nous emporte dans un rythme endiablé comme s’il voulait traduire l’intensité du drame qui se joue et le tourbillon dans lequel sont pris ces jeunes gens. La pièce est une pulsion frénétique, menée par des acteurs absolument remarquables. On se croirait dans un conte d’Hoffmann. La scénographie dessine des arrière-mondes où se joue un bal des fous. Les personnages sont possédés, mus par leurs passions, profuses, intenses et chaotiques. Alors les corps nus s’enlacent, se caressent, se tordent dans la terre qui recouvre le plateau. Tu es poussière et tu retourneras à la poussière. Les corps crient, les voix elles aussi se tordent pour se faire entendre et se confronter. Les enfants hurlent sur les parents, les parents hurlent sur les enfants. Les enfants hurlent sur les professeurs, les professeurs hurlent sur les enfants. Le chaos sonore et corporel est porté par le groupe de hip-hop / RnB Juicy de Julie Rens et Sasha Vovk. La performance live, soutenue par un jeu de lumière absolument remarquable, donne corps au drame, à la « tragédie enfantine » considérée comme une « insensée cochonnerie » par l’Allemagne de Bismarck.

Armel Roussel a le talent de revisiter cette pièce du XIXe siècle. Les fulgurances de Wedekind sont toujours là, réactualisées. Les rêves, en revanche, sont les mêmes, les angoisses aussi. J’avais l’impression de voir une danse macabre à travers ces quatorze comédiens qui, pendant deux heures et demie de jeu, ne faiblissent pas, sans doute portés eux aussi par leur passion et leur pulsion de vie. Ainsi, la pièce est bel et bien un éveil où éclôt immédiatement la fleur de feu, celle du désir adolescent qui est à la fois illusion et désillusion.

Wedekind, l’éducateur
220px-Frühlings_ErwachenC’est ce que disait de lui Bertolt Brecht. Sans nul doute, Frank Wedekind, et ainsi Armel Roussel en revisitant ce drame, avait une prétention pédagogique. Il voulait réveiller les masses, les secouer. Il ne fut pas étonnant alors qu’il trouva un emploi à la revue satirique Simplicissimus. Figure de l’expressionnisme allemand, Frank Wedekind et sa pièce dépassent le conformisme théâtral de l’époque et, au lieu de lisser, rendent corrosif le langage.

Pour nous spectateurs du XXI siècle, la pièce traite de sujets bien contemporains et encore sujets à de nombreuses polémiques idiotes. Une jeune femme se dresse contre l’autorité de ses parents guidés par la morale religieuse, une jeune femme de quatorze ans se fait avorter suite à un viol, deux hommes découvrent leur homosexualité, des adolescents, garçons ou filles, découvrent la masturbation, un jeune homme subit l’opprobre et se fait exclure de son établissement scolaire, les professeurs ne l’écoutent pas.

*

La pièce est riche, dense, puissante, drôle autant que bouleversante. Il faut saluer le travail remarquable de l’équipe qui nous donne une claque. Il faut la voir, l’écouter, la ressentir.

  • L’Éveil du printemps, au théâtre de la Tempête jusqu’au 29 mars 2020.
Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

Copyright © 2013 Zone Critique. Tous droits réservés. ISSN 2430-3097
Lire les articles précédents :
Précipiter le noir

Ça commence dans la nuit de l’été. Cachée derrière les pylônes électriques au bord de la route, la caméra fait...

Fermer