Spectacles

« Je suis encore là, ça prouve que je tiens debout »

B9718755720Z.1_20190301164914_000+G0TD375EK.2-0Adolpha Van Meerhaeghe et la compagnie Détournoyment présentent Une vie bien rEngeR d’Adolpha, une lecture-spectacle autobiographique qui retrace l’œuvre littéraire et sculpturale de cette artiste d’art brut. La pièce devait se jouer au théâtre Les Déchargeurs à Paris, à partir du 31 mars, mais les représentations ont été annulées. Zone Critique a tout de même pu voir la pièce, dans le bel Espace Bernard-Marie Koltès de Metz dirigé par Lee Fou Messica, qui nous a offert une rencontre éblouissante avec Adolpha. 

p1Née le 3 juin 1948, Adolpha Van Meerhaeghe n’est « pas une bourgeoise, mais une lilloise ». Assise sur un fauteuil au centre du plateau, elle surveille Corinne Masiero installée sur un tabouret de bar, fait d’aluminium et de moleskine noir, côté cour. Dans un micro HF, le regard rivé sur son pupitre, la comédienne lit un récit en prenant l’accent du nord au goût de terril : c’est l’autobiographie d’Adolpha. Autour de l’écrivaine gisent ses sculptures de papier mâché peint : autoportrait en bleus, statuettes à l’effigie de ses parents, maquette de baraquements ou animaux-totem aux couleurs vives. Des figures dont Adolpha propose d’enseigner le secret à travers quelques « ateliers art brut ». L’année de sa naissance est fondée la Compagnie de l’Art Brut, entre autres par Jean Dubuffet, afin de collectionner, d’exposer, d’étudier des œuvres ayant pour auteurs·rices des personnes « le plus souvent indemnes de toute éducation artistique et chez qui l’invention s’exerce, de ce fait sans qu’aucune incidence en vienne altérer la spontanéité. »  La Compagnie se désintéresse des créations académiques pour rechercher des artistes autodidactes dont le travail affiche des qualités esthétiques indéniables. Ces motivations fondent un courant esthétique dont Adolpha ferait partie.

Une histoire singulière

Adolpha, en effet, n’a pas été formée aux beaux-arts, ni aux arts dramatiques ou littéraires. Elle est devenue artiste de manière bien plus singulière. Nul besoin d’écoles nationales pour écrire un livre émouvant, qui tire sa force de son sujet car « la vie d’Adolpha c’est des tartines de merde triple étage », aurait dit Corinne Masiero. Bien que l’ouvrage commence par « il était une fois », l’histoire n’a rien d’un conte de fée. Son récit est celui d’une ouvrière de Lille Moulins qui commence le travail à 14 ans, après avoir subi l’inceste par son père. Elle quitte le noyau familial pour endurer les violences conjugales de deux maris, puis finit par tuer Léon, d’un coup de carabine, objet qui avait été acheté par l’homme pour « descendre comme un chien » l’un des fils d’Adolpha. Dans le contexte de 11 mois de prison pour meurtre, légitime défense retenue, Adolpha décide de relater, ou de « bien rEngeR », son histoire par écrit afin d’aider les femmes susceptibles d’être dans une situation similaire. Nathalie, sa voisine des baraquements de Lille-Sud fait imprimer et éditer ce travail en 2012 aux éditions l’Impubliable et Dernier Cri. 

Il en résulte un beau livre, reproduisant la graphie de l’autrice, avec des illustrations et des lettrages composés par son fils Rémi. Un livre qui dévoile une vérité crue, sans fioriture. Un livre qui se passe des commodités de l’orthographe, sans chichis, sans virgules et sans points. En le découvrant le metteur en scène roubaisien Nicolas Grard propose à Corinne Masiero, Sophie Cornille et Marie-Ange Bouvier (alias Louise Bronx) de l’adapter pour la scène. Bien des encombres se présentent à l’équipe : comment faire en sorte que ni le public, ni les artistes n’adoptent de point de vue marginalisant sur le travail et la vie d’Adolpha ? 

Une lecture augmentée

Elles sont trois au plateau, pendant que Nicolas Grard est en régie. Ils·elles forment un quatuor d’identités artistiques prospère de part leurs différences. La réputation de Corinne Masiero, qui joue en alternance avec Sophie Cornille, n’est plus à faire. Révélée au cinéma dans Louise Wimmer en 2011, elle tourne actuellement dans la série Capitaine Marleau. Côté jardin, sur une table de mixage, Louise Bronx est chargée de réaliser l’univers sonore de la lecture. Dans la nacelle au-dessus du public, Nicolas Grard contrôle les lumières et diffuse les vidéos qu’il a réalisées sur un écran situé au-dessus d’Adolpha.

Les vidéos, via des transitions parfois naïves, recontextualisent la vie d’Adolpha en diffusant ses photos-souvenirs qu’elle légende ou commente parfois. Aussi, sont diffusés des extraits du texte qui rendent compte de la poésie licencieuse et savoureuse de l’artiste.

Tout ce qui entoure Adolpha converge vers la lecture de son œuvre. Diffusée en continu, la musique alterne rythmes effrénés pour les passages comiques et suites pour violoncelle de Bach, suivant le ton de l’autobiographie. Tantôt la création sonore illustre simplement le propos, tantôt elle y ajoute une émotion inédite ou un suspens insoupçonné conférant au texte une nouvelle dimension. Les vidéos, via des transitions parfois naïves, recontextualisent la vie d’Adolpha en diffusant ses photos-souvenirs qu’elle légende ou commente parfois. Aussi, sont diffusés des extraits du texte qui rendent compte de la poésie licencieuse et savoureuse de l’artiste. Alors on craque pour des expressions joliment détournées, par exemple lorsque l’adjectif « primordiale » devient le nom du « prix mordiale ».  Tous les signes se concentrent sur l’autobiographie ce qui donne la sensation d’entendre, non un texte (ré)interprété, mais une lecture augmentée. La présentation est en quelque sorte enjolivée par l’incursion de chansons qu’Adolpha interprète (la valse à Julot de Lina Margy, par exemple), ou de saynètes qui découpent une matière textuelle sans paragraphes ni chapitres. Autant d’idées qui embellissent un récit difficile, à travers lequel les artistes retranscrivent la philosophie d’une femme forte qui, avec Edith Piaf, « ne regrette rien », ne s’apitoie pas et ne perd pas son humour. La représentation prend une forme d’hommage à la vie trépidante d’Adolpha.

Sur un pied d’égalité

 Jouant dans trois espaces séparés, restant la plupart du temps statiques, les comédiennes multiplient entre elles les signes de bienveillance. En entrant, la lectrice embrasse ses partenaires, puis chacune garde un œil sur la partition de l’autre. Adolpha reprend Corinne Masiero si elle se trompe, cette dernière en profite pour intégrer quelques incartades, tandis que Louise Bronx, d’une extrême concentration, cale précisément son orchestration au fil du récit. Le tout forme un quartet synchrone et sans hiérarchie entre les actrices. Seule ombre au tableau, Adolpha, dont la vie est pourtant le sujet du spectacle, n’intervient que très peu et de manière anecdotique. Dans un étrange paradoxe, l’œuvre présente le travail d’une artiste en lui attribuant peu la parole. Pourtant dans les « bords plateau », Adolpha s’avère être d’une éloquence inopinée. La gouaille des punchlines qu’elle envoie tranquillement aux spectateurs ferait pâlir les humoristes de stand-up. On remarque que la puissance et la chaleur de sa voix tiendraient suspendue à ses lèvres une salle comble pendant des heures, car elle en a des choses à raconter. 

La création n’en est pas moins touchante par les engagements de l’équipe. Elle met en lumière l’histoire ouvrière d’une métropole dont les usines textiles ont depuis longtemps déchantées. On y entend la violence d’une réalité sociale à travers des souvenirs rudes, la vie à cinq dans une pièce, la mort d’un frère tué par un camion transportant du charbon, et des personnages glaçants, comme un père qui poursuit ses enfants avec une hache ou une mère impassible devant la souffrance de ces derniers. Une lecture intense et émouvante sans jugement sur le passé de son autrice. Au contraire, les artistes transforment les galères d’Adolpha en énergie faisant la puissance de la représentation. Un projet qui, par le choix de visibiliser une vie prolétarienne en usant de savoir-faire artistiques présentés sur un pied d’égalité, fleure bon le rouge.  Rouge comme les briques du nord, rouge comme les fauteuils de théâtre, rouge comme les talons de Corinne Masiero, rouge comme les drapeaux des manifs dans lesquelles elle rencontra Nicolas Grard, paraît-il. Lorsqu’Adolpha est sortie de prison, les services sociaux lui ont indiqué que, dans leur dossier, elle était marquée de rouge. Mais Adolpha sait retourner les stigmates pour en faire des forces. Depuis elle ne s’habille que de rouge.

  • Du 31 mars au 18 avril 2020 au théâtre les Déchargeurs à Paris. (Représentations annulées jusqu’au 15 avril)

Baptiste Dancoisne

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