Homeira Qaderi : une littérature du cri

Toute la semaine, Zone Critique vous propose de découvrir les grandes figures de la littérature afghane contemporaine. Chez Homeira Qaderi, qui vient de publier l’ouvrage Dancing in the Mosque, la littérature est d’abord un cri de dénonciation et une arme de résistance. Mais elle est aussi le lieu de la renaissance et de la délivrance. 

De nombreux écrivains, intellectuels et artistes afghans, hommes et femmes, cherchent à diffuser et à faire connaître les arts, la littérature et la culture de leur pays. Ils constituent une sorte de mouvement des Lumières, croient au développement équilibré du pays et essayent de dévoiler la réalité des privations, des souffrances et des douleurs qui déchirent les entrailles de l’Afghanistan depuis des décennies. Ils recherchent la justice humaine à travers l’écriture et la liberté d’expression en s’exprimant en plusieurs langues, révélant la grande blessure de la guerre, des coups d’État internes et de l’exil. (1)

Devant certains événements graves et redoutables comme la guerre et la mort, l’écrivain afghan, atteint dans ses profondeurs, profère sa colère, qui peut se comparer à un cri exprimant son désir de délivrance, un acte de dénonciation par lequel il refuse de se soumettre aux lois de l’obscurantisme de la politique et de la religion. En Afghanistan, le cri est le signe de la souffrance, de la cicatrice, de l’incapacité à vivre dans des circonstances mortellement dangereuses. Il est la trace de l’exil, de la nostalgie de la terre natale et de la solitude infernale.  Profondément lié au passé, le cri devient l’élément révélateur de l’énigme des pages blanches, des points de suspension qui traversent presque tous les textes afghans. Mais lié d’autre part au destin, au rêve insomniaque, il exprime également le mystère de vivre et de mourir, l’angoisse de personnages vaincus et agonisants.

Témoigner du désastre

La littérature afghane contemporaine prend son ampleur dans le témoignage du désastre. Il s’agit d’un aveu sincère et dérangeant qui retrace l’aventure singulière et personnelle d’hommes et de femmes déracinés de leur sol d’enfance. Le lecteur peut voir dans cette littérature une image d’un engagement conscient et responsable. Le “je” de l’écrivain se construit face au désastre de la guerre et au désarroi de la vie quotidienne, tout à la fois dans son expérience singulière, et dans l’événement collectif : l’écriture tente de restituer l’identité déchirée par cette double polarité.

Homeira Qaderi illustre parfaitement cette conception du cri comme arme de résistance et de dénonciation. Elle a toujours dénoncé les actes barbares des talibans contre la femme afghane. Sa poésie et ses nouvelles dérangeaient les obscurantistes et soulevèrent des polémiques. La douloureuse tension entre écriture et injustice l’a conduite à écrire afin de défendre ses droits de femme afghane marginalisée et privée de sa liberté. L’écriture devient un cri sincère et brûlant. Raconter sa vie, c’est s’engager à partager l’insatisfaction d’un présent décadent, l’instabilité d’un pays à la recherche de sa légitimité et les souvenirs d’une femme qui sombre dans la nostalgie et l’étrangeté.

Homeira Qaderi  est née en 1980 à Kaboul, d’une mère artiste et d’un père enseignant au lycée. Qaderi a d’abord été mise à l’abri des Soviétiques, puis de la guerre civile qui a suivi leur retrait. Lorsque les talibans ont conquis Herat, il lui était interdit de fréquenter l’école, elle restait donc recluse chez elle. Jeune adolescente, elle a trouvé de nombreux moyens de résister aux édits draconiens des talibans contre les filles et les femmes. Depuis ses débuts, elle est devenue une ardente défenseure des droits de la femme afghane, recevant la Médaille Malalai du président afghan, Ashraf Ghani, pour son courage exceptionnel. Elle a obtenu un baccalauréat en littérature persane de l’Université Shaheed Beheshti en 2005, et une maîtrise en littérature de l’Université Allame Tabatabaei en 2007. Elle a étudié la langue et la littérature persanes à l’Université de Téhéran. En 2014, elle a soutenu un doctorat de littérature persane à l’Université Jawaharlal Nehru en Inde. Sa thèse s’intitulait « Réflexions de la guerre et de l’émigration dans les histoires et les romans afghans ». Ses œuvres sont largement connues en Iran et en Afghanistan. Elle est la seule auteure ayant reçu le prix Sadegh Hedayat jamais attribué à un Afghan en Iran.

Une des convictions de Homeira Qaderi est que la littérature afghane est, avant tout, une réaction contre la réalité sanglante, le cri d’un moi blessé, terrorisé et souvent déraciné de sa terre natale. Qaderi installe dans ses romans et ses nouvelles une atmosphère sombre afin de nous décrire le malaise permanent qu’elle ressent. En écrivant en anglais son roman Dancing in the mosque, (3) qui est l’un des romans afghans les plus osés et les plus provocateurs, elle s’engage fortement à dénoncer la situation de la femme afghane à partir de sa propre expérience. Il s’agit d’une autobiographie, d’un témoignage vivant à travers lequel l’auteure déshabille son passé pour nous livrer les souvenirs d’une femme victime de sa société. C’est le cri d’une mère souffrante.

En effet, le jour où Homeira Qaderi a donné naissance à son fils Siawash, la route de l’hôpital de Kaboul a été barrée par les militaires à cause d’une explosion de kamikaze. Un soldat armé a pointé son arme sur le ventre bombé de la femme enceinte. Terrifiée et dans la douleur, elle fut forcée de marcher à pied en traversant le sang et les débris pour atteindre les portes de l’hôpital, propulsée par l’amour qu’elle portait à son enfant qui allait naître. Mais la joie de la naissance de son fils a rapidement été éclipsée par d’autres dangers.  Homeira a refusé de se soumettre aux contraintes d’un ordre social misogyne. Défiant la loi, elle a risqué sa liberté pour apprendre à lire et à écrire aux enfants et a lutté pour les droits des femmes dans sa société théocratique et patriarcale. Peu de temps après la naissance de Siawash, alors qu’elle se préparait à partir aux États-Unis pour participer au programme international d’écriture à l’Université de l’Iowa, son mari a divorcé, lui permettant de quitter l’Afghanistan – mais sans son fils bien-aimé.

Un roman sur la séparation

C’est cette douloureuse expérience que retrace Dancing in the mosquee, ce roman sur la séparation et les liens entre une mère et son enfant. La séparation est ici à comprendre comme la distance qui s’instaure entre deux mondes différents : l’autre (Siawash) et la terre natale (l’Afghanistan). La séparation éclaire aussi les dimensions psychologiques du personnage-auteure et révèle une faille dans ses profondeurs. Elle donne lieu à une sorte de cri silencieux qui motive le “je” à écrire.

Ainsi, Dancing in the mosque est la lettre brûlante d’une mère à son fils qu’elle a été contrainte de laisser derrière elle. En racontant son histoire – et celle des femmes afghanes – Homeira Qaderi met le lecteur au défi de repenser le sens de la maternité, du sacrifice et de la survie. Son histoire lui demande de réfléchir aux efforts qu’il doit faire pour se protéger, protéger sa famille et sa dignité.  Comment une fille devient-elle une femme dans une société qui ferme toutes les opportunités devant elle ? Comment une mère choisit-elle entre son enfant et l’avenir, pas seulement son avenir mais celui des femmes afghanes ?

Homeira Qaderi introduit le lecteur dans un univers de fiction qui puise sa source dans la mémoire collective. Son œuvre se nourrit à la sève vitale de l’héritage social de son pays, de son vécu et de ses expériences les plus profondes

Homeira Qaderi introduit le lecteur dans un univers de fiction qui puise sa source dans la mémoire collective. Son œuvre se nourrit à la sève vitale de l’héritage social de son pays, de son vécu et de ses expériences les plus profondes. Ce qui caractérise particulièrement son écriture, c’est sa tendance à briser le silence (l’une des thématiques majeures de la littérature afghane contemporaine) en créant des œuvres originales et dignes d’intérêt. Elle cherche à renforcer chez le lecteur le sentiment d’appartenance à un espace identitaire contradictoire, mais aux frontières nettement définies. Par l’écriture, l’écrivaine critique fortement la situation de la femme mère dans un système politique et social corrompu. Elle dit à ce propos :

Les mères afghanes sont les femmes les plus silencieuses et les plus frustrées du monde qui ont toujours cédé à la maternité afin d’éviter d’être humiliées. Mais la maternité est-elle vraiment un remède à la douleur des femmes afghanes ? Devenir mère est-elle vraiment la bonne solution pour échapper aux innombrables humiliations de la famille et de la société ? “  (2)

Ce qui est frappant dans l’écriture de Qaderi, c’est la place prééminente qui est faite à la femme afghane. Le contenu de ses écrits ainsi que ses personnages sont puisés soit dans son vécu, soit dans la culture et la tradition afghane. Mais la vraie question qui habite en fait son œuvre est celle de son identité propre, justifiée par l’emploi de son prénom (Homeira) qu’elle s’efforce de restituer en permanence. Qaderi donne donc à son écriture une dimension intime en abolissant la distance avec son personnage qui se présente comme son double.

La revendication de la liberté et la dénonciation de la violence contre la femme afghane témoigne chez Qaderi d’un autre désir aussi ardent et fort : faire de l’écriture le lieu par excellence de la délivrance et de la renaissance. Elle se libère ainsi de son passé sombre, des tabous et des dogmes religieux dans un espace de réflexion hanté par le souci de faire en permanence le deuil d’une enfance violentée. De là s’explique l’extrême fascination qu’elle a pour les thèmes de la nostalgie et de la souffrance.

En proclamant haut et fort sa féminité, Qaderi veut dénoncer toute sorte de violence (physique et symbolique) contre la femme. Son œuvre est l’expression à la fois d’une nécessité et d’une quête identitaire. L’auteure décide donc d’être la porte-parole et la voix de la liberté et de la tolérance, enracinant son œuvre dans le quotidien afghan.

Extraits choisis :

« Mon enfance s’est passée dans les mêmes ruelles pleines d’odeur de la poudre à canon, du feu et des cendres. Je ne sais pas où et quand j’ai été forcée de la quitter. Ce qui restait de ces jours difficiles, une fillette de six ou sept ans dans la soixantaine qui comprenait la tristesse de la pauvreté et des balles. »

********

 » Je me débarrasse de moi, de ceux qui font mon chemin en errant en deuil. Je pense que la vraie quarantaine est une opportunité pour nous de revoir nos enfants et de réciter leurs souhaits. »

********

 » Je crois que raconter des histoires aux enfants adoucit l’âme humaine et allège un peu le lourd fardeau de la vie. Mes pairs sont les enfants de la guerre dont l’enfance a certainement été pillée dans les montagnes et à l’arrière de cette terre, pouvons-nous oublier ce qu’ils nous ont volé avec force ?  »

********

« C’était l’époque des Talibans. Au cours des années que j’ai vécues, je suis arrivée à la conclusion que la tristesse est comme la neige, et que mon cœur et mon âme ne cèdent pas jusqu’à ce qu’elle fonde. À cette époque, en raison de la guerre civile, les voyages dans d’autres provinces étaient très faibles. Je ne connaissais pas le chemin de Kandahar, mais ma grand-mère m’avait assez dit que quelqu’un était parti en voyage à Kandahar, je pensais que Kandahar était le point le plus éloigné du monde. Autant que je sache, les Talibans, avec leurs hélicoptères blancs, se rendent de Kandahar à Herat en une demi-journée.  »

********

 » Lorsque les avions ont décollé pour bombarder l’air, la seule voix qui m’a sauvé de l’horreur était celle de ma grand-mère au sous-sol (…) La dernière nuit, l’intensité des balles a secoué les fenêtres de la maison et a fait peur à mon enfant Siavash (…) Je ne veux pas m’attarder sur la philosophie des désirs enfantins et féminins, dans une ville où les balles transpercent sans pitié les poitrines des hommes et des femmes. Je veux juste donner ma religion à l’humanité et renforcer le cœur d’un enfant qui tremble de peur devant les armes à feu. »

Références :

1- MATSUURA (Koichiro), PEDRAM (Latif)et autres, Afghanistan : mémoire assassinée, Paris, Les Mille et une nuits, 2001.

2- QADERI (Homeira), « Femmes qui ne devraient pas devenir mères! », voir le lien suivant :  https://madanyatonline.com/1-23/

3- QADERI (Homeira), Dancing in the mosque, New York, Harper Collins Publishers, 2020.

 

Dr. Outhman Boutisane

Chercheur en littérature afghane contemporaine

Université Abdelmalek Essaadi

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