Défense et illustration de la langue slovène

© Retha Ferguson

Toute cette semaine, Zone Critique part à la découverte de la littérature slovène contemporaine, et dresse le portrait des grandes figures et des nouvelles voix qui la composent. Nous sommes heureux de commencer ce dossier par le poète slovène Tomaž Šalamun. En 2012, deux ans avant sa mort, celui-ci se présentait au micro de Sophie Nauleau sur France Culture comme un homme heureux et apaisé. Et pour cause, celui qui, enfant, avait réalisé que son pays était très largement ignoré hors de ses frontières, notamment en Europe de l’Ouest, et s’était donné pour but de contribuer à le faire connaître, était célébré de son vivant pour son œuvre poétique, riche et difficile à dompter, déjà traduite dans de nombreuses langues. En France, l’anthologie L’arbre de vie publiée aux éditions franco-slovènes et Cie, et traduite par Zdenka Štimac en 2013, nous en donne un aperçu précieux, nous permettant de parcourir près de trente ans d’écriture. 

Bien loin d’être un poète nationaliste, Tomaž Šalamun présente son attachement pour son pays comme une touchante espièglerie enfantine dans « Petit-fils infidèle ». Le poète y enfreint métaphoriquement la recommandation que lui faisait sa grand-mère de dormir pendant le train entre Trieste et Vienne en prétextant qu’« entre les deux, il n’y [avait] rien ». Dans ce poème, il invite au contraire son lecteur, voyageur occidental parcourant la côte italienne, à ouvrir grands les yeux en longeant ce menu pays qui passe si souvent inaperçu et qu’il présente avec une tendre humilité : 

Ne somnole pas dans 

le train Vienne- 

Trieste, cher 

lecteur. 

La Slovénie est si 

fluette que tu pourrais la 

rater ! Plus petite que mon 

ranch à l’est 

de la Sierra ! : Lève-toi plutôt, 

penche la tête par la fenêtre, même s’il est écrit : 

INTERDIT ! 

Ecoute ma 

voix en or !

Šalamun nous exhorte ainsi à le suivre dans un voyage inédit en terre poétique slovène, en se décentrant lui-même. Il se place hors de son pays avec la mention de ce ranch à l’est de la Sierra, allusion à ses séjours et à son imaginaire américains. Ainsi, et le poète et le lecteur sont dans une position d’extériorité par rapport à ce pays nouveau qui surgit en poésie. Il n’est donc pas question pour Šalamun de chanter la Slovénie depuis l’intérieur, mais bien plutôt de faire advenir par la langue poétique une entité nouvelle qui lui corresponde. 

Un lieu multiple

Se dessine alors dans l’œuvre de Šalamun le visage d’un lieu multiple et foisonnant, où la vie semble s’être endurcie et ternie. Les nombreuses anaphores qui structurent et rythment ses poèmes contribuent en effet à déployer un imaginaire où les enfants, la nature et une forme de tendresse côtoient la violence et la noirceur. Ainsi par exemple, dans le poème poignant aux accents épiques « Garçons morts », qui ouvre l’anthologie et où le versant sombre prédomine : 

garçons morts ! garçons morts !

là où dans les steppes les oiseaux filent et le jour se dédouble

où les dés des têtes sont des voiliers pour le murmure et des convois de planches se détachent des rochers

où les matins sont brillants comme les yeux des slaves

où au nord se soufflettent les castors produisant un écho qui est comme une invitation à la mort

où les enfants dévoilent des yeux au beurre noir et sautent rageusement sur des fagots 

Ou encore dans le très beau poème « Europe centrale » : 

En Europe centrale, quand on traverse une pelouse, on voit des alpages,

des cabanes dans la montagne et la lumière se réfracter.

Les biches durant les longues journées pluvieuses mangent dans vos mains 

au bord des chemins en macadam.

Les prêtres, les bûches et les œillets, 

les émigrants entrent,

les enfants avec de lourds sacs à dos jettent des pépins

de pomme par la fenêtre du train.

En Europe centrale les gens sont attachés avec du fil de fer,

août est toujours passé

On voit d’ailleurs ici, comme l’indique le titre du poème, que Šalamun s’intéresse à toute l’Europe centrale depuis la Slovénie. Il ne s’en tient pas aux frontières de son pays, mais révèle bien plutôt leur porosité et la mobilité des peuples dans la région. Nombreuses sont ainsi les références à des pays voisins, qu’il s’agisse de pays frontaliers comme l’Italie et la Croatie, où est né et a grandi le poète, ou de pays plus éloignés mais qui gravitent néanmoins autour d’elle, comme le Monténégro ou la Pologne, d’où venait notamment sa grand-mère. Dans ses textes écrits en slovène, s’invitent alors des mots et des phrases de ces autres langues, qui parsèment sa poésie et nous donnent à entrevoir une sorte de constellation langagière dont le centre serait la Slovénie. 

De la Pléiade aux surréalistes

Parce qu’elle est une langue littéraire relativement nouvelle, Šalamun revendique en effet l’usage du slovène comme langue d’écriture. À la manière des poètes de la Pléiade, dont le projet fut théorisé par Du Bellay dans Défense et illustration de la langue française, son but est d’écrire en slovène pour révéler les potentialités encore non explorées qu’il contient. Ce projet comporte aussi une dimension politique : donner une plus grande existence et une plus grande autonomie à la Slovénie, grâce au langage lui-même. Dans des accents parfois proches de l’un des principaux chantres de la Négritude, Aimé Césaire, Šalamun écrit ainsi dans « L’impérialisme me déchire la tête » : 

Sois belle, sois courageuse, ma langue. 

Enlace-moi, étreins-moi, 

sois toute sur ma peau, 

irradie l’énergie sans ces chaînes

Loin des poètes du XVIème siècle, son exploration de la langue rejoint alors une conception de l’écriture proche des surréalistes. Certains poèmes s’apparentent à une suite d’images dont l’enchaînement ne semble dicté par aucune logique rationnelle. Ainsi « Le 11 novembre 1954 » par exemple, où Šalamun présente sa naissance en poésie devant la Bibliothèque nationale : à l’arrivée d’un inconnu de Gênes et à la métamorphose du manteau du poète en neige, succède l’apparition d’un autoportrait de Dürer dans un cadre, où celui-ci se met à prendre vie. Le rationnel est aussi remis ouvertement en question dans une série de poèmes intitulée « Ma raison… », où l’on peut notamment lire ce vers éminemment surréaliste : « ma raison est une vache sacrée, qui saigne dans l’ellipse ». Šalamun, qui a suivi des études de littérature française à Paris dans sa jeunesse, dit d’ailleurs explicitement admirer Lautréamont, précurseur du surréalisme, et met en avant l’influence de ce mouvement sur son œuvre. 

Le jeu des hasards et de la traduction

De ce fait, Šalamun considère l’écriture comme une dynamique autonome, distincte des processus habituels de la raison et en partie fondée sur les ressources de la langue même

De ce fait, Šalamun considère l’écriture comme une dynamique autonome, distincte des processus habituels de la raison et en partie fondée sur les ressources de la langue même. La question de la traduction, que Šalamun aborde de manière intéressante, se pose alors de manière particulièrement aiguë. S’il ne peut expliciter le sens de ses poèmes à ses traducteurs, reconnaissant volontiers qu’il est incapable de savoir exactement ce qu’il a pu vouloir dire, il considère la traduction comme une transformation de son poème qui poursuit d’une autre manière l’exploration entamée en slovène. Ainsi estime-t-il par exemple que certains poèmes sonnent mieux encore en français qu’en slovène, le contraire étant aussi possible. Dès lors, loin de se demander si la traduction trahit le poème original, il faut plutôt voir les poèmes auxquels nous avons accès comme autant de nouveaux textes, dont certains ont le pouvoir de nous toucher spontanément tandis que d’autres restent plus hermétiques. Le poème « Fleur de tournesol » par exemple semble connaître ce sort heureux de la traduction dans les mots de Zdenka Štimac, en nous invitant à une méditation poétique universelle : 

tu dors, fleur de tournesol, graines noires, dorée

tu dors, tu dors, les dieux te dominent

poison noir, miracle clos

tu dors, la rosée te couche

tu dors et t’éveilles, enchaînée

poussière et tourbillons du train, des sentiers champêtres

tu dors et attends fiancée

le déluge noir, les gouttes de lumière

[…]

près du rayonnement je rumine mes péchés

grillons, brique rouge enfoncée dans la terre

citrouilles, frères animaux ailés,

nous partageons la terre, fleur de tournesol, silence de la rotation

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