Livres

« Là où dansent les poètes sans papier »

© Ken Wong-Youk-Hong

 Le drame de nos « frères migrants », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Patrick Chamoiseau paru en 2017, est à l’image de l’époque : une blessure lancinante, nourrie par le commerce prospère de la peur et les discours florissants de la haine et de la violence. Que peut la littérature face aux sillons profonds et souvent méconnus de ce drame ? Et si le récit avait besoin d’un souffle poétique pour restaurer le sens d’une dignité fraternelle et solidaire ? Ces questions résonnent avec force dans Les Lumières d’Oujda, deuxième roman du poète et slameur camerounais Marc Alexandre Oho Bambe, connu aussi sous le nom de Capitaine Alexandre.

Il y a des romans qui se lisent comme des poèmes, déclamant leurs univers loin des contraintes et des cadres préétablis, traversant avec allégresse les frontières réputées poreuses entre les genres littéraires. Il suffit d’ouvrir Les Lumières d’Oujda à n’importe quelle page pour se rendre compte que Marc Alexandre Oho Bambe écrit en éclats poétiques. L’espace de la page est la scène d’une oscillation permanente entre la prose et la poésie, entre les blocs narratifs et les vocables isolés, entre les phrases interrompues et les chants recomposés. Et c’est au cœur de cette hybridité à première vue déroutante que se nouent les destins des personnages : une constellation d’hommes et de femmes constamment sur le départ, des réfugiés malmenés cherchant des lopins d’amour et de dignité, des artistes passionnés et des activistes dévoués semant les graines de la solidarité dans un univers de violence banalisée.

Résistance et liberté sont les deux horizons mobiles du roman-poème. Pour s’en convaincre, on s’arrêtera volontiers sur la dédicace : « Femmes et hommes, enfants, soleils, debout ! ». Derrière l’appel aux accents césairiens, il y a déjà la lumière et le sursaut. Une procession d’êtres et d’astres prêts à affronter le chaos du monde, guidés d’emblée par l’épigraphe empruntée au grand poète palestinien Mahmoud Darwich : « L’homme libre est celui qui choisit son exil ». Une liberté qu’on devine nécessairement douloureuse, marquée au fer rouge de l’humiliation, arrachée aux griffes du désespoir, accrochée au rêve d’une patrie désirée mais sans cesse reportée, rêvée et renouvelée dans le souffle du poème. Au seuil du roman, il y a cette question : choisit-on toujours son exil, sa terre de refuge ou son point de chute ?

Un rapatrié et des rescapés

Les Lumières d’Oujda s’éclairent d’abord à Rome, place Saint-Pierre, « sous un soleil de plomb » qui suggère aussi bien la brûlure que l’éblouissement. Le narrateur, « champion du monde de la débrouillardise », se remémore ses rêves d’écriture et un amour égaré dont le prénom, Mélodie, annonce tous les chants poétiques à venir. Reconduit à la frontière de l’Italie, ce pays où il a (sur)vécu en « étrange étranger, par défi, par dépit, par délit », il retourne à Douala au Cameroun, terre natale où il retrouve le manguier de son enfance et sa grand-mère et gardienne protectrice Sita. L’épreuve humiliante du retour se résume en cette phrase laconique et blessante qu’on lui jette à la figure : « Le gars a été rapatrié ». Cherchant à se reconstruire, le narrateur intègre une structure associative qui sensibilise les jeunes de la ville aux risques de l’immigration clandestine.

Très vite, le roman-poème ouvre ses pages à l’ailleurs. A l’occasion d’une rencontre mondiale sur les réfugiés à laquelle son association est invitée à participer, le narrateur se retrouve à Oujda, à l’Est du Maroc, plus précisément à l’église Saint-Louis d’Anjou où Père Antoine, « prêtre et mystique à la fois », accueille les candidats au départ, les rescapés, « en apparence seulement », des camps de l’atrocité en Libye. Ces fugees, comme ils s’appellent entre eux, deviennent le point focal du récit, le souffle d’un long poème recomposé à partir de leurs trajectoires vulnérables et précaires. Autant de chemins convergeant à Oujda, « carrefour culturel, ville-monde, poste-frontière », transformée sous la plume d’Oho Bambe en lieu symbolique d’un œcuménisme fraternel et solidaire, sublimé par le pouvoir fédérateur de la parole poétique.

Voix de poètes, métier d’humain

Dès lors, Les Lumières d’Oujda éclairent les visages, les identités et les parcours des réfugiés, tous unis par la puissance du verbe. Yaguine et Fodé, deux jeunes rappeurs pétris de talents, composent leurs textes avec l’assurance des grands poètes : « Les mots qui nous saignent sont souvent aussi ceux qui nous signent, nous soignent et nous sauvent ». Ibra, lecteur passionné de poésie, rassemble les mots pour combler le vide laissé par la disparition de sa mère. Dans la communauté, les anciens réfugiés sont déjà au service des nouveaux, à l’image du soudanais Swaeli, travaillant désormais pour la Croix-Rouge française, ou de Youssef, protecteur des fugees et « homme-orchestre » de leur vie à Tanger. Les histoires des réfugiés se mêlent aux élégies de la Folle de la rue d’Acila, une femme errante qui « marche à l’ombre des regards » et chante des mélodies aussi sublimes qu’émouvantes. Toutes ces vies sont saisies par l’objectif d’Aladji, photographe camerounais et compagnon du narrateur dans ses périples : « Chaque cliché est une capture d’âme, mais pour mieux la rendre à celles et ceux sur les images ». Il y a dans le roman d’Oho Bambe un souci de la trace, un besoin d’enregistrer le vécu en fragments, d’intercepter les signes de lutte et de survie, de laisser résonner, dans les entrailles des pages, les voix dansantes des poètes sans papier.

Comme une mise en abyme du roman-poème, le narrateur travaille à un « documentaire visuel et sonore » sur le destin des réfugiés, une manière de dire, par les mots et les images, cette « guerre psychologique, idéologique, politique, armée », menée contre les jeunes en errance. A la faveur d’un accord conclu entre la structure de Père Antoine à Oujda et l’association camerounaise pour laquelle travaille le narrateur, les réfugiés bénéficient d’une série d’initiatives : séances de « poésie-thérapie », ateliers de dialogue et de partage, rencontres et échanges fraternels. Au cœur du récit, il y a cet appel implicite à redonner la parole aux étrangers, à s’effacer devant leurs expériences, à opposer aux poncifs les plus réducteurs l’énergie de leurs paroles déliées. Le « métier d’humain », nous dit l’auteur, exige un art de l’écoute et de l’humilité, une résistance à la peur de l’autre, une patience à toute épreuve puisque « le militantisme n’est pas un sprint, mais une course de fond ».

Amour et fraternité

A Oujda, le narrateur fait la connaissance d’Imane, jeune marocaine et étudiante en droit qui œuvre aux côtés de Père Antoine pour accompagner les fugees. Le roman-poème devient une ode à l’amour tissée entre le Cameroun et le Maroc. Imane, paronyme de « humaine » et signifiant « foi » en arabe, est le miroir d’une communion qui transcende les origines et les appartenances. Personnage aux accents universels, elle est la « Femme poème » qui donne sens au combat et en incarne les valeurs. Avec sa sœur jumelle Leila, étudiante en journalisme et lectrice de poètes soufis, elle figure une jeunesse émancipée, guidée par le sens de la conviction et du devoir. Contre les frontières et les dogmes, Imane et le narrateur vivent une passion enivrante par-delà leur lutte commune. Les pages dédiées à leur amour sont des éclats de douceur dans un champ de blessures.

A suivre leur idylle, le lecteur reconstruit progressivement le sens d’une harmonie africaine rayonnant à partir d’une église en pays musulman. Quand Imane et le photographe Aladji discutent de leurs pays respectifs, « on pourrait croire, parfois, qu’ils parlent du même pays, des mêmes impossibilités à être pour les traîne-misère au soleil, les sans-dents, les sans-toit, les sans-foi, les sans-loi ». Au fil des pages, toutes les formes de dénuement, d’abandon et d’exclusion semblent se résorber dans les lieux du dialogue et de la fraternité, à l’image de cette salle de culte aménagée par Père Antoine dans son église pour les réfugiés musulmans. Cette symbiose demeure néanmoins fragile, menacée de s’effondrer au moindre dérapage. A Oujda, l’agression d’une jeune guinéenne ouvre les vannes du racisme et de la violence. « Le présent est d’argile », lit-on dans un fragment. Face au feu de la vengeance, la poésie peut-elle rendre ses armes miraculeuses ?

Géographies solidaires

Refusant toute forme de résignation, le roman-poème trace les contours de géographies solidaires, territoires partageant le rêve d’une vie meilleure, liés par la quête de la justice et de la dignité. Sous la plume de son narrateur, Oho Bambe évoque les déchirements internes au Cameroun, entre « folie dangereuse du tribalisme » et « faillite institutionnelle, structurelle ». Saluant les figures de la lutte pour l’indépendance telles que Félix Roland Moumié et Ruben Um Nyobé, il ranime la mémoire d’un Cameroun « un et indivisible », comme un écho à la fraternité qui fonde le récit. Au nord du continent, le Maroc des deux sœurs Imane et Leila est célébré pour « ses paysages de terre, de mer, d’amour et de feu, les parfums d’huiles essentielles de l’enfance à l’eau de rose et aux odeurs d’argan » ou encore « la lumière et les couchers de soleil dans le Rif, inénarrables ». Ces évocations sensorielles ne suffisent pas à éclipser les problèmes qui traversent le pays, de la question du racisme endémique à celle des libertés bafouées. En Afrique, les peuples restent la proie de « gouvernements carnivores » et vivent entre le rêve des « soleils assassinés » et la réalité de « l’indépendance avortée ».

Par-delà le Cameroun et le Maroc, une série de sommets et de colloques auxquels participent le narrateur et son association permettent d’étendre les frontières géographiques du roman. Voici donc Beyrouth, « ville Phénix » colmatant toujours ses blessures ; Lesbos, île des camps et des grillages de l’humiliation ; Paris, « capitale de la douleur en Janvier, capitale de la misère en Juin ». Au « pays de Molière et de Césaire », le récit résonne avec l’actualité : on déloge les réfugiés de la Porte de la Chapelle avant la Place de la République, on parle de la « Jungle » de Calais car on ne peut « imaginer toute l’humanité de ce lieu derrière les images, sensationnelles, médiatiques » et on se perd en débats stériles autour de cette « laïcité politisée pouvant être parfois aussi intolérante que le dogme religieux ». A ces géographies d’action et de critique solidaires vient se superposer un réseau de liens symboliques : la place Saint-Pierre de Pontarlier rappelle celle de Rome, la cité historique de Cordes-sur-Ciel devient un lieu de fusion passionnelle, Tanger revit avec son Gran Teatro Cervantès et son mythique Café Hafa, Douala et son quartier Bonapriso ravivent les berges du Wouri, « fleuve de la mémoire, qui coule » sur l’histoire des partants et des revenants.

Entre ces mondes entremêlés, les activistes des associations sont des « bâtisseurs de ponts » qui luttent avec les moyens du bord et s’interrogent : « comment accueillir ces paroles de rescapés ? ». D’autres questions surgissent au fil du récit. Comment exister face aux pseudo-experts de la fameuse « question migratoire » ? Comment concilier le travail sur le terrain avec l’activité des colloques ? Le narrateur lui-même se dit « dubitatif quant à ces réunions d’intelligence collective et d’ego, de militants sincères et d’opportunistes politiques ». Il y a dans Les Lumières d’Oujda un appel implicite à repenser les modes d’engagement associatif et humanitaire, à prendre conscience des machinations et des détournements dont la migration fait désormais l’objet.

La mélodie du texte

Refrain du roman-poème, la question « pourquoi on part ? » ne cesse de hanter l’esprit du narrateur. Voici un début de réponse : « Parce que c’est compliqué / De devoir avorter / De soi-même ». L’image dit à la fois l’arrachement géographique et la blessure intérieure. Les fugees sont des êtres meurtris qui cherchent à contourner l’horreur du monde : « on part pour recoller les morceaux de nous-mêmes miroirs brisés dans le mouroir du monde ». Du miroir au mouroir, il n’y a qu’un pas. L’humiliation est déjà une forme de négation, un effacement systémique de la présence de l’autre.

Pour reconstruire les corps et les mémoires des étrangers, Oho Bambe investit l’outil de la langue. Prosodique et mélodieuse, son écriture enchaîne les reprises et les variations, qu’elles soient d’ordre sémantique, lexical ou syntaxique. Les femmes africaines, par exemple, sont des « Grandes dames. Prêtresses. Prophétesses. Poétesses. Maîtresses du verbe dieu. Femmes potomitan. Au tempérament feu ». Le jeu des rimes et des allitérations martèle le refus du silence et l’éclat de la dignité. Les personnages existent dans le rayonnement dansant de leurs paroles. Un squat porte le nom improbable du « camp des Astronautes », comme une manière de transformer les damnés de la terre en poètes des cieux et des étoiles.

Devant « la face immonde du monde », l’auteur forge une esthétique novatrice, faite de néologismes et de concaténations, l’urgence étant d’inscrire les valeurs d’union et de solidarité au cœur du matériau linguistique : l’errance enracinée devient une « enracinerrance », le rêve et la résistance forment une « rêvistance ». Le français et l’anglais se marient dans la mélodie du camfranglais, argot camerounais où les couleurs régionales viennent bousculer et enrichir les deux langues.

Une partition universelle

Cette mélodie du texte n’est pas sans rappeler la prééminence du motif musical dans le roman. Le rap conscient de Yaguine et Fodé, comme les rythmes de la musique Gnawa au Maroc, invite à réfléchir sur la condition humaine. Au fil des pages, on écoute MC Solaar et Renaud, on goûte aux paroles de Michel Berger et d’Oxmo Puccino, on déclame l’hymne du Cameroun et on médite les performances des joueurs de kora, instrument traditionnel de l’Afrique de l’Ouest. Cette variation musicale se traduit également dans le croisement des références littéraires. D’une page à l’autre, Oho Bambe parsème son récit de citations empruntées à Beckett et Kourouma, Bobin et Achebe, Kerouac et Waberi. Le roman réussit le pari de réunir les poètes du monde : le sénégalais Birago Diop, la libanaise Nadia Tuéni et le haïtien Anthony Phelps irriguent la matière nomade du texte.

Comme dans une partition universelle, Les Lumières d’Oujda donnent à lire un foisonnement de formes littéraires : des poèmes, des chants, des monologues intérieurs, des projets de films documentaires, des récits de traversée et de retour, des entretiens enregistrés avec des réfugiés, des rencontres avec des élèves, des lettres envoyées et d’autres retenues, des plaidoyers pour la paix fragile et des réquisitoires contre la haine assassine. Le texte devient le carrefour de toutes ces manières de dire et de raconter, comme la restitution nécessaire d’une parole plurielle et longtemps étouffée.

Des pas de danse de côté

Si Oho Bambe évite globalement les clichés et les raccourcis, certains passages peuvent interpeller le lecteur averti. L’engagement d’Imane, par exemple, est présenté comme le fruit de son émancipation « de toutes les communautés et traditions qui fondent l’histoire de sa famille ». C’est oublier que certaines traditions sont fondées précisément sur les valeurs de partage, de solidarité et d’ouverture. La mère d’Imane, quant à elle, est décrite comme une « épouse dévouée, sacrifiée à la carrière et à la foi d’un homme », un portrait qui semble reproduire une image éculée de la femme dans la société arabo-musulmane. Enfin, parallèlement à la dénonciation justifiée des rafles et des expulsions souvent violentes de migrants au Maroc, il aurait été utile de rappeler les vastes opérations de régularisation des sans-papiers lancées au pays en 2014 et 2018 et qui tranchent sensiblement avec le traitement inhumain des migrants dans les pays voisins.

Ces quelques détails n’entament en rien l’élan fraternel qui guide le texte d’Oho Bambe. Le choix de faire de l’axe imprévu Oujda – Douala à la fois la colonne vertébrale et la ligne de rayonnement du récit est lourd de sens. Il y a là un déplacement de perspective, une prise de position, une façon de transcender la séparation et repenser les liens entre le nord et le sud du continent. Cette démarche n’est pas sans rappeler le mouvement des réfugiés eux-mêmes, toujours à la recherche d’alternatives et d’itinéraires inédits : « On part pour esquisser des chemins nouveaux sur la mer et des pas de danse de côté ». Portées par la plume aérienne d’Oho Bambe, Les Lumières d’Oujda dansent sous les yeux du lecteur. Une fois le roman-poème refermé, on continue de suivre les pas de danse et les voix étincelantes des poètes sans papier :

Un chant de terre latérite

Mémoire d’encre vive

Cendre d’espérance

Fragile orchidée

Plantée dans le champ

D’un rêve de mille ans

Reporté.

  • Marc Alexandre Oho Bambe, Les Lumières d’Oujda, Calmann Lévy, 2020, 240 p., 19,5€
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