Enquête : Les jeunes compagnies en temps de crise sanitaire – 3

Le collectif MUES au travail © Alexis Costeux

Fermeture des théâtres, premier confinement, déconfinement mais annulation des festivals, couvre-feu, reconfinement et prolongation surprise jusqu’au 8 janvier minimum… En raison de la crise sanitaire, les mesures se succèdent et affectent sévèrement le monde de la culture. Dans ce troisième volet de notre enquête, nous évoquons comment la crise sanitaire a mis en exergue une série de dysfonctionnements systémiques dans l’insertion professionnelle des jeunes créateurices. Les enquêtéEs dévoilent les failles du milieu théâtral français.

Ce système n’a mis en valeur qu’une seule façon d’être artiste : l’intermittence.

Il était attendu du gouvernement qu’il mette en place des aides pour les artistes de spectacle vivant. Des aides, oui. Mais pour qui ? Le ministère de la culture a annoncé la prolongation d’un an, jusqu’au 31 août 2021 de l’intermittence, un allongement de la période de recherche des 507 heures nécessaires pour avoir accès à ce statut et une augmentation du nombre d’heures d’enseignement pouvant être prises en compte[1]. Les artistes en cours de professionnalisation, que nous avons interrogéEs, ne sont pas toujours concernéEs. Ariane Issartel, directrice artistique de la compagnie de théâtre Les Xylophages, formée en 2015, relève l’impression d’appartenir à une frange oubliée de la création : « Le gouvernement a aidé les gens qui avaient déjà un statut, qui étaient déjà intermittentEs. Mais ce n’est pas la majorité du paysage culturel. Les agentEs artistiques par exemple n’ont pas été aidéEs. Le gouvernement n’a aidé qu’un seul modèle qui existe, qui est super, mais l’intermittence n’est pas donnée à tout le monde, surtout quand on commence. » Elle en conclut que « ce système n’a mis en valeur qu’une seule façon d’être artiste : l’intermittence. ». Il en est de même pour le chômage partiel, que seules certaines compagnies ont pu obtenir : « C’est aussi un système global, c’est-à-dire que les compagnies qui ont pu assurer le chômage partiel de leurs employéEs sont des compagnies qui sont déjà subventionnées. Donc en fait celles qui perçoivent les aides sont celles qui étaient déjà aidées à la base. » Ariane Issartel remarque cependant que : « Macron a dit qu’il y aurait une grande campagne de commandes pour des jeunes créateurs de moins de 35 ans, pour faire exister les gens qui n’ont pas ce statut… Mais on n’en voit pas la couleur. Et puis qui sont les jeunes créateurs ? Et pour quels lieux ?».

Les lieux obtenant des subventions pérennes ont laissé augurer l’espoir que le secteur ne coule pas. Nous y reviendrons, les interviewéEs savent gré de la solidarité montrée par la plupart des structures avec qui iels étaient en contact. Cependant certainEs regrettent qu’il n’y ait pas de politique de protection des nouvelles compagnies, qui puisse permettre aux jeunes artistes d’être davantage programméEs. Mélanie Charvy, de la compagnie Les Entichés, fondée en 2013, s’interroge sur l’engagement des institutions les plus subventionnées : « Les gros lieux ont normalement dans leur cahier des charges qu’ils doivent travailler avec quelques compagnies de leur région. Mais pas d’obligation d’aider la jeune création. Pourquoi ? ». Millie Duyé, qui codirige la même troupe, le regrette : « les grosses institutions ne se renouvellent pas, ne font pas vivre les petites compagnies, il faudrait donc donner davantage de moyens et de rayonnement aux petits lieux. » En somme, Mélanie Charvy plaide pour un rééquilibrage des financements : « Il faudrait ajouter au cahier des charges [des grosses institutions] l’obligation d’aider une compagnie qui démarre. D’autre part, les lieux intermédiaires, les tiers lieux devraient avoir les moyens d’accueillir les jeunes compagnies, payer les résidences, défrayer. »

Certaines compagnies ancrent leur travail à l’international, nous permettant d’avoir un point de comparaison avec d’autres pays. Chiara Boitani de Secteur in.Verso, créé en mars 2020, a passé son confinement en Italie. Après nous avoir expliqué que l’intermittence en Italie n’existe pas et que le statut d’artiste n’est pas reconnu, Chiara Boitani évoque les aides allouées aux créateurices de spectacle vivant : « Ici, il y a des aides : 1000€ par mois si on peut faire valoir 7 jours de contrat. Mais ici il n’y a presque personne qui travaille avec des contrats dans le milieu artistique, tout le monde est payé au black. L’État ne reconnaît pas ça. J’aimerais bien que l’Etat analyse et reconnaisse mieux la situation précise de ce milieu. Car pour l’instant pas grand-monde ne bénéficie des aides mises en place. » Pour autant la compagnie n’espère pas encore recevoir des financements, pour sa collègue Climène Perrin : « On est une jeune compagnie pré-émergente. On est à l’avant financement. »

On nous demande de faire ce qui n’est pas notre métier : le social c’est un vrai métier.

Des aides, oui. Mais à quel prix ? Pendant le premier confinement avec le principe de « vacances apprenantes[2] », a émané l’idée que donner des missions sociales aux jeunes artistes les aiderait à financer leurs projets. Il s’agissait alors de proposer des ateliers d’animation pour les enfants ne pouvant partir en vacances dans le cadre des programmes d’Education artistique et culturelle[3].  Tanguy Martinière, directeur artistique de la compagnie Les paillettes n’y sont pour rien, fondée en 2019, s’est renseigné auprès d’une conseillère culturelle en région qui eut le plaisir de lui annoncer une augmentation du budget alloué aux projets de médiation. Mais la conversation inspire cette réflexion à l’esprit du metteur en scène : « On nous demande de faire ce qui n’est pas notre métier : le social c’est un vrai métier. […] Concrètement on sait que les travaux avec les centres pénitenciers, EHPAD, … c’est un moyen d’action sociale qui permet de prétendre à des subventions. Je trouve qu’en fait ça ne règle pas vraiment la question. » Le créateur, qui dispose de peu de moyens pour monter ses spectacles, discerne l’ambiguïté de cette politique culturelle : « Il y a un petit paradoxe à cet endroit-là, on est légitime de prendre en charge des publics en particulier. Mais on n’est pas légitime de créer alors que c’est notre métier. » La remarque témoigne de l’injonction des jeunes créateurices à faire de leur art un outil d’action sociale, alors même qu’iels peinent à réaliser leurs spectacles, par manque de budget.

Une marche manquante, un escalier bondé.

Face à la difficulté d’obtenir des aides pour élaborer ses premiers projets (voir le deuxième volet, par Yannaï Plettener), émerge l’idée qu’il manque une marche à l’insertion professionnelle des jeunes artistes. Dans un contexte où les jeunes sont de plus en plus précaires, Ariane Issartel remarque : « Je pense qu’il manque quelque chose pour les jeunes qui commencent, et pas que dans la culture ». Elle explique : « Il manque une marche, quand tu n’existes pas encore vraiment, quand tu n’as pas d’aide publique. » Le problème, selon la metteure en scène des Xylophages, est que le critère de l’émergence devient une catégorie trop large qui mêle une diversité de situations rarement prises en compte. Cela crée une forme d’embouteillage : « Il y a plein de formes d’émergences qui ne sont pas les mêmes. […] Le problème du théâtre, c’est que tu es émergent pendant hyper longtemps. Soit il manque un truc après l’émergence, soit un truc avant, mais les dispositifs actuels ne prennent pas ces différences en compte ». En somme, pour Ariane Issartel, « Le problème c’est qu’on est trop nombreux à chaque fois, il faudrait d’autres catégories. […] Peut-être qu’il faudrait des dispositifs où seuls pourraient candidater ceux qui ne sont pas encore intermittents, ou dont la licence a moins de deux ans… »

Ce système bizarre du théâtre français, c’est déjà une cocotte-minute sous pression.

L’analyse de Lisa Guez, qui a co-fondé Juste avant la compagnie il y a 10 ans, appuie l’impression d’un milieu surpeuplé. Elle explique comment les compagnies qui le désirent s’agglomèrent aux mêmes endroits pour se faire connaître. L’annulation des festivals et notamment du Festival d’Avignon aura mis en péril leur visibilité : « Là où il y a un vrai problème et une vraie tragédie, c’est que cet espèce de système bizarre du théâtre français, c’est déjà une cocotte-minute sous pression. Plus il y a de demande de la part des artistes qui veulent montrer leurs créations, plus ils sont à la merci des gens qui ont le pouvoir de dire oui ou non ou de dire oui à une programmation mais à tout petit prix… Avec les dates qui ont été annulées, il y a des gens qui commencent à ne plus savoir s’ils vont pouvoir jouer leurs dernières créations. » La situation met en évidence la saturation d’un secteur qui s’organise autour de points nodaux dans lesquels se concentrent les programmateurices : « On se rend bien compte que tu peux faire tout ce que tu veux, si tu ne joues pas à certains endroits, tu n’existes pas. »

Ce fonctionnement, qui fait de certains festivals un marché au spectacle, est relatif à une manière d’établir la programmation des salles. Si tout le monde se rejoint en Avignon, c’est bien parce que « certains théâtres font l’entièreté de leur programmation là-bas », nous explique Millie Duyé, de la compagnie Les Entichés.  Par conséquent, elle en déduit : « Donc pour la saison prochaine, il y a des lieux qui n’ont rien, n’ont vu aucun spectacle. » Pour Millie Duyé, ce problème révèle que les méthodes de programmation ne donnent que peu de considération pour le travail de création : « Les programmations sont faites beaucoup trop en avance, ne suivent pas le temps de production des compagnies. La situation a imposé aux grosses structures de repenser leurs façons de programmer. […] Et tant mieux. Ils vont se rendre compte que tu condamnes la moitié d’une saison. Si tu joues entre janvier et juin c’est trop tard, c’est déjà bouclé, tu seras programmée peut-être dans 2-3 ans. J’espère que ces arrêts imposés vont pousser le monde de la culture à repenser tout ça. »

Face à l’affluence de troupes qui peinent à émerger, Millie Duyé se questionne sur le système même de la compagnie. Rassembler les artistes en collectifs s’avérerait dans certains cas utiles. Cela permettrait d’organiser ensemble les associations loi 1901 ayant pour but de produire et diffuser des spectacles, sans pour autant réduire le nombre de créations : « Il est aussi problématique que tu sois obligée de te constituer en tant que compagnie pour exister. Être un collectif d’artistes pourrait diminuer les charges administratives, mais ne permet pas de multiplier les appels à projet [limités à un par compagnie]. Notre milieu artistique ne demande que de fusionner les compagnies, mais on tend à une multiplication alors qu’il y a peu de places. » L’histoire de Lisa Guez soulève le même problème. Juste avant la compagnie a été co-fondé avec Baptiste Dezerces, sauf que c’est la mise en scène de Les femmes de Barbe-Bleue, par Lisa Guez, qui est en train de les révéler : « C’est très compliqué d’être plusieurs créateurs et de faire plusieurs projets dans une seule compagnie. C’est con, c’est mal foutu. Parce qu’en fait t’es obligé de choisir LE projet qui va avoir les sub’. […] En fait, ces structures-là, ça ne supporte pas plusieurs têtes. Les gens veulent un nom ou alors un duo identifiable. Ça brouille un peu tout le monde, je vais être un peu obligée de refaire une compagnie. » Les conditions de subventionnement obligeraient donc les compagnies à se multiplier, alors que les perspectives de rassemblement pourraient réduire les frais de gestion diminuant la charge de travail administratif des artistes au bénéfice de leurs créations.

Des inégalités de genre

A ces embûches se surajoute un grave problème d’inégalités de genre auquel le temps d’arrêt provoqué par le covid-19 a permis de réfléchir. Parmi notre groupe d’enquêtéEs, à majorité féminin, plusieurs directrices artistiques de compagnie nous ont fait part des réflexions ayant émergé sur la répartition sexiste du pouvoir dans les arts vivants. « Quand tout s’arrête tu as le temps de te demander ce que tu vis », nous explique Agathe Charnet, de la compagnie Avant l’aube fondée en 2014. Conscientes des inégalités hommes-femmes qui divisent le monde du spectacle, Agathe Charnet et Lillah Vial remarquent que, quelque part, ce temps d’arrêt « a mené à une libération de la parole » et a permis d’élaborer « beaucoup de réflexions sur comment rendre le métier plus éthique, moins sexiste. ». Elles évoquent notamment le hashtag « Paye ton rôle », né sur instagram[4] en juin 2020, grâce au compte du même nom, qui recueille les témoignages d’étudiantEs victimes de violences sexistes et sexuelles[5]. Le compte visibilise un ensemble de discriminations sexistes, racistes, homophobes ou grossophobes qui peuvent s’élever comme un rempart à l’insertion des jeunes artistes issuEs des minorités.

Ils ont compris que le monde d’après sera comme le monde d’avant : masculin.

L’application de la parité dans les programmations aurait sans nul doute favorisé l’insertion des jeunes femmes artistes. Les directrices artistiques d’Avant l’aube mentionnent l’action du groupe féministe La Barbe. Ce dernier a effectué un comptage du taux d’hommes dans les programmations post-confinement de 13 théâtres majeurs et majoritairement dirigés par des hommes[6]. Le billet rédigé avec une ironie acerbe témoigne d’une programmation masculine oscillant entre 76% et 100%. On ne peut certainement pas plaider que le théâtre manque de femmes : avec peu de moyens, en faisant jouer les réseaux, de message en coup de fil, nous n’avons eu aucun mal à constituer une cohorte de jeunes compagnies, qui s’est avéré rassembler 10 femmes pour 2 hommes. Dans un contexte où la crise du coronavirus, via l’annulation des tournées et festivals, nuit à la visibilité des compagnies (voir l’article de Noé Rozenblat), ce sont évidemment les femmes qui pâtissent les premières de cette précarisation. « Ils ont compris que le monde d’après sera comme le monde d’avant : masculin. », écrit La Barbe.

À l’autre bout de la pyramide du travail, nous nous questionnons sur les directions de lieux. Quid de la parité homme-femme en haut de la hiérarchie ? Pour Millie Duyé de la compagnie Les Entichés : « c‘est souvent les mêmes personnes qui dirigent les réseaux de programmation. C’est la question de la parité : combien de femmes metteuses en scène, et combien dirigent les lieux ? » En effet, l’étude de Raphaëlle Doyon sur les mécanismes du « plafond de verre » dans les Trajectoires professionnelles des artistes femmes en art dramatique, déconstruit brillamment un système qui favorise les hommes à travers un ensemble d’inégalités de genre. La chercheuse conclut que « Force est de constater que le « plafond de verre » ne vient pas soudainement empêcher l’accès à un certain niveau de financement et de responsabilités. Il s’édifie en amont, dans les inégalités et des rapports de pouvoir (parfois sexualisés) entre hommes et femmes au cours de la formation et de la carrière professionnelle[7]. » Les personnes entrant dans le métier sont particulièrement touchées par l’édification des inégalités de genre, un problème que la crise du covid-19 ne pourrait faire qu’accentuer.

Alors, la compagnie Avant l’aube propose des préconisations. Selon Agathe Charnet, il est, dans ce contexte, plus nécessaire que jamais de veiller à l’inclusion du travail des femmes. Pour elle, les réseaux de programmeteurices « devraient faire attention à ce que les femmes ne soient pas mises sur le banc de touche. » Selon elles, la lutte ne se conçoit pas sans penser une forme d’intersectionnalité avec d’autres communautés discriminées : « Moi si j’étais le gouvernement je ferais des dispositifs de soutien à la jeunesse, mais pas que : les femmes aussi, et il faut faire attention à la diversité en général, regarder attentivement qui occupe les plateaux en ce moment. » L’autrice et co-directrice artistique de Avant l’aube souligne l’importance de se tourner vers une politique culturelle égalitaire dans un souci de protection des minorités.

Vers un changement de paradigme

Comment retourner à Vilar, au service public, l’idée que le théâtre c’est comme l’eau, l’air, l’électricité ?

La couleuvre impossible à avaler est sans nul doute la déconsidération humiliante du gouvernement à l’égard des métiers de la culture. Le message aura marqué les esprits, surligné au marqueur noir par les récentes annonces de report de l’ouverture des salles : la culture est non-essentielle. Face à cette désinvolture, les enquêtéEs plaident en faveur d’un changement de politique culturelle. Nous avons demandé aux jeunes créateurices quelle politique culturelle pourrait leur permettre de sortir de cette crise sans perdre de plumes. Leurs réponses montrent une volonté de changer de paradigme. Ainsi, Lisa Guez déclare : « Dans le symbolique, dans les discours, il faudrait qu’on valorise la culture comme quelque chose d’essentiel. Que ça soit mis en avant comme quelque chose qui peut faire du bien dans ce moment de crise morale et psychologique. » Il faudrait reprendre une conception de l’art dramatique qui a fait naître le théâtre populaire : « Comment retourner à Vilar, au service public, l’idée que le théâtre c’est comme l’eau, l’air, l’électricité, retourner dans cette pensée-là[8] ? »

Pour Climène Perrin, de la compagnie Secteur in.Verso, « la situation actuelle n’est pas détachable de la situation de la culture de manière générale. Il y a des problèmes de base qui existaient déjà auparavant. » Elle dénonce le manque de soutien de l’Etat : « J’ai envie de changer le fait que les subventions de fonctionnement se raréfient, que c’est l’Etat qui décide et en même temps ne fait pas grand-chose. » L’évolution des compagnies est prise dans une politique culturelle qui rend leur émergence et leur stabilisation professionnelle difficile. Il faudrait alors « changer la logique d’appel à projets », et éviter « que sans cesse le statut d’intermittent soit remis en question. » L’idéal serait évidemment d’avoir « un salaire universel » nous dit le collectif Secteur in.Verso.

Pour Les Entichés, nous devons continuer à défendre une logique de décentralisation culturelle, Mélanie Charvy invite à « reprendre Malraux ». Pour la metteure en scène, il est inadéquat de traiter tous les lieux culturels sur le même plan : « La culture, c’est pas qu’à Paris. Les petits lieux de province ne représentent pas un risque et sont essentiels, mais ils pâtissent de la crise alors même qu’ils perçoivent de moins en moins d’aides. » Reprenant les arguments de Malraux dans son discours du 27 octobre 1966 à l’Assemblée Nationale, Millie Duyé poursuit : «  Il faudrait une valorisation de la culture pour tous. La culture est pensée aujourd’hui de manière extrêmement élitiste. Elle n’est pas pensée comme un moteur de justice sociale. » Le ministre d’Etat chargé des Affaires Culturelles déclarait à l’époque : « Ce qui est clair, c’est qu’il y a la culture pour tous et qu’il y a la culture pour chacun. Dans l’un des cas, il s’agit, en aidant tout le monde, de faire que tout le monde aille dans le même sens – dans l’autre cas, il s’agit que tous ceux qui veulent une chose à laquelle ils ont droit puissent l’obtenir[9]. » Pour la compagnie, chacun a le droit d’accès aux salles de théâtre, quelle que soit sa condition sociale.

Il faut sortir de cette conception que la culture est un luxe.

Dans cette logique, les Entichés développent l’idée que le secteur culturel gagnerait à repenser son rapport à l’économie. Pour Mélanie Charvy, « le théâtre, c’est pas une question de rentabilité économique, c’est un besoin vital. Il y a une position éthique à repenser. » En somme, « il faut arrêter de penser la culture comme secteur d’activité économique ». L’idéal serait de permettre à tout un chacun de pouvoir profiter des créations sans être limité par son budget, grâce à « la gratuité de l’accès à tous les spectacles ». Mélanie Chavry le rappelle : « Il y a des communes qui font ces choix politiques de rendre les spectacles gratuits pour les plus précaires. Ça demande des financements. Il faut accepter que ce n’est pas un secteur qui peut être rentable. » Sur cette réflexion, sa collaboratrice Millie Duyé rebondit : « il faut sortir de cette conception que la culture est un luxe qu’on peut s’offrir si on a déjà tout le reste. »

Alors que les directrices artistiques des Entichés se questionnent sur l’accessibilité des spectacles, Lisa Guez s’interroge sur la répartition du pouvoir. Déplorant le fait que certaines compagnies qu’elle connaît reçoivent de moins en moins d’aides, elle aimerait voir se développer un système de subventions qui ne s’adresse pas seulement aux structures : « Je trouve qu’on met beaucoup trop l’accent sur les programmateurs, les lieux, les directeurs de lieux et pas sur les artistes eux-mêmes…. Déjà qu’on est ultra fragilisé, il faudrait trouver des dispositifs où t’aides les compagnies, les artistes, et pas seulement les lieux. Faut arrêter de mettre le pouvoir dans les mêmes mains. C’est quand même les artistes qui font vivre le monde du théâtre et de la culture. »

Si cette crise sociale et sanitaire a un point positif, c’est celui de révéler les points négatifs du fonctionnement du monde la culture. Inégalités de genre, répartition problématique du pouvoir, système de programmation incohérent avec les logiques de production, difficultés à obtenir des aides, saturation du secteur… le temps d’arrêt provoqué par le covid-19 a mis en lumière les obstacles à l’émergence des jeunes compagnies. Ces dysfonctionnements sèment l’envie d’une nouvelle politique culturelle, plus ambitieuse, où l’art serait un service public pour tous. Ces difficultés ne sauraient freiner nos enquêtéEs dont les propos laissent présager le lever d’un vent de révolte. À lire dans la quatrième et dernière partie de l’enquête.

Ont participé à cette enquête :

–         Ariane Issartel, metteure en scène des Xylophages, en cours de création d’A.T.A.X.. Site internet : https://lesxylophages.com/

–         Chiara Boitani, Mathilde Chadeau et Climène Perrin, fondatrices du Collectif Secteur in.Verso, actuellement en création de Ça ne résonne pas / Ça résonne trop. Page Facebook : https://www.facebook.com/secteurinverso/

–         Mélanie Charvy et Millie Duyé, compagnie Les Entichés, en tournée avec Echos Ruraux. Site internet : https://www.cielesentiches.com/

–         Agathe Charnet et Lillah Vial, de la compagnie Avant l’aube, en tournée avec Rien ne saurait me manquer, en cours de création de Tout sera différent et Ceci est mon corps. Site internet : https://www.compagnieavantlaube.com/la-compagnie

–         Tanguy Martinière, fondateur de la compagnie Les Paillettes n’y sont pour rien, en cours de création de Minautore Maquillage. Page Facebook : https://www.facebook.com/lespaillettesnysontpourrien/

–         Sarah Baraka et Eliott Pradot, fondateurices du Collectif MUES, en cours de création de S’étreindre, de Nuit et Les noyaux. Page Facebook : https://www.facebook.com/CollectifMUES

–         Lisa Guez, fondatrice avec Baptiste Dezerces de Juste avant la compagnie, en tournée avec Les Femmes de Barbe-bleue, en création de Celui qui s’en alla. Site internet : http://www.justeavantlacompagnie.com/

 

Entretiens réalisés par Skype entre le 23 novembre et le 1er décembre 2020.

 

[1] Selon le communiqué de presse du ministère de la culture, publié le 19/08/2020, intitulé « Prolongation des droits des intermittents du spectacle jusqu’au 31 août 2021 », https://www.culture.gouv.fr/Presse/Communiques-de-presse/Prolongation-des-droits-des-intermittents-du-spectacle-jusqu-au-31-aout-2021, consulté le 12 /12/2020.

[2] Education.gouv, « Les vacances apprenantes » : https://www.education.gouv.fr/les-vacances-apprenantes-303834, consulté le 13.12.2020.

[3]Banque des territoires, « Vacances apprenantes : une plateforme pour proposer des projets en éducation artistique et culturelle » :  https://www.banquedesterritoires.fr/vacances-apprenantes-mise-en-ligne-dune-plateforme-pour-proposer-des-projets-en-education, consulté le 13.12.2020.

[4] Lien vers le compte Instagram : https://www.instagram.com/payetonrole/?igshid=ry9cjnru208m

[5] Voir Libération, « ‘’Paye ton rôle’’ : un compte Instagram pour dénoncer les abus dans es écoles de théâtres » par Cassandre Leray, 27 septembre 2020, consulté le 14.12.2020.

[6] La Barbe, « La saison théâtrale 2020/2021 », https://labarbelabarbe.org/La-saison-theatrale-2020-2021, consulté le 14.12.2020.

[7] DOYON Raphaëlle, Trajectoires professionnelles des artistes femmes en art dramatique : singularités et mécanismes du « plafond de verre », Associaiton HF Île-de-France, 2015, Paris, p. 78, lien : http://hf-idf.org/wp-content/uploads/2019/02/Doyon_HF_trajectoires_femmes_theatre.pdf

[8] Voir VILAR Jean, Le théâtre, service public : et autres textes, Gallimard, Mayenne, 1975.

[9] Assemblée Nationale, « André Malraux (27 octobre 1966) », http://www2.assemblee-nationale.fr/decouvrir-l-assemblee/histoire/grands-discours-parlementaires/andre-malraux-27-octobre-1966, consulté le 14.12.2020 l

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