Pastiches

Du côté de chez soi

L’Association des Amis de Marcel Proust nous a fait parvenir cette semaine ces quelques feuillets tirés de paperolles inédites retrouvées, par chance, dans la bibliothèque de l’auteur d’À la recherche du temps perdu. Après La Mort de Bonne-Maman, Souvenirs d’Ispahan et Les Vacances du cœur signés de la main de notre rédacteur et ami Jacques Pauchade, nous sommes fiers de présenter à nos lecteurs le quatrième pastiche proustien publié sur Zone Critique et la vingt-sixième de nos parodies littéraires consacrée à la crise sanitaire.        

I

Et tout à coup le souvenir m’est apparu. Cette odeur, c’était celle du petit flacon translucide aux pictogrammes inquiétants comme les runes des anciens Germains, entièrement fait d’un plastique commun et grossier, duquel le dimanche matin à Combray (car les horaires de la maison de retraite ne nous permettait guère de visite en semaine), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma vieille tante Léonie versait le gel hydroalcoolique, d’abord sur ses vieilles mains amaigries, ensuite sur les miennes, soucieuse de prévenir toute contamination. La vue de la petite fiole seule ne m’avait rien rappelé avant que j’en approchasse mon nez ; peut-être parce que, ayant souvent aperçu depuis, sans en user, parmi les ustensiles des domestiques, de semblables symboles sur de semblables bouteilles, l’image de ce produit visqueux avait de longue date quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres, plus récents ; peut-être aussi parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de ma mémoire (mémoire entachée, d’ailleurs, par les tristes deuils qui marquèrent cette période), rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes – et celles aussi de la minime bouteille industrielle, si abondamment décorée et colorée malgré ses courbes droites, austères et dévotes – s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu ainsi la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé révolu rien ne subsiste, après la mort des êtres, après le remplacement des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, l’odeur et la saveur demeurent plus longtemps, ultimes gardiennes vieillissantes d’un trésor oublié, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leurs gouttelettes presque impalpables, l’immense cathédrale du souvenir.

Et quand j’eus reconnu l’effluve du gel hydroalcoolique, puis la texture si poisseuse que celui-ci faisait soudainement apparaître sur les mains qu’il désinfectait (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si chafouin), aussitôt la vieille chambre grise face au cimetière, qui était la demeure de Léonie, vint comme un décor de théâtre s’appliquer sur ma rétine, plus vivement que toute chose réelle qui m’entourait alors ou eut pu m’entourer ; et avec la maison, l’étage, puis l’Ehpad tout entier, puis le village autour, jusqu’à la petite place où Maman, animée comme toujours d’une bienveillante prudence, m’envoyait – avant chaque visite – effectuer un dépistage par test nasopharyngé sous la tente de M. Blanchard, le pharmacien, dont le patronyme entretenait une curieuse parenté, cratylisme inavoué, avec la couleur irréprochable de sa blouse. Et revivant soudain, comme dans un jeu, tous ces rites étranges – décorum d’un monde que je ne comprenais pas – les étapes préliminaires à mon entrée (devrais-je dire à mon introduction) dans le Saint des Saints, la chambre de ma grand-tante Léonie, je sentis défiler sous mes yeux, ivres déjà de ces souvenirs enfantins, les maisons calfeutrées, les silhouettes masquées, les marquages au sol qui faisaient alors notre vie courante ; et bientôt ces différents éléments se précisèrent, se colorèrent, se différencièrent, jusqu’à ce que les bonnes gens de l’Ehpad, médecins, infirmiers et amis de ma tante, se fussent tous matérialisés, prenant vie et consistance à partir des seules exhalaisons de mon désinfectant.

II

                        Combray, de loin, à dix lieues à la ronde, vue de la gare TGV alors que nous arrivions une semaine avant ou après le dernier confinement, ce n’était qu’une grande masse carrée, juchée au sommet d’une colline comme un berger au-dessus de son troupeau, sorte de parpaing privé de toute subtilité architecturale, qui abritait l’Ehpad, faisant vivre la ville, survivre ses aînés, résumait l’endroit, et, quand on approchait, tenait serré autour de lui, au milieu de la lande, contre le vent, comme un pâtre opulent, ses brebis chétives aux dos rouges et écorchés, plantés de banderilles qui étaient autant d’antennes de télévision, et qui donnaient au nouveau venu l’impression que le troupeau entier s’était, par enchantement, vu pousser de formidables cornes, protubérances que n’eut pas renié Jérôme Bosch dans ses tableaux infernaux. À l’habiter, Combray était un peu triste, comme ses rues, dont les maisons de pierres noires, détruites pendant la guerre, avaient été reconstruites en béton et crépis, similaires les unes aux autres, sur l’unique modèle des pavillons de province, monolithes abondants, fidèles à leurs maîtres comme de vieux chiens au point, malgré leur robustesse apparente, de ne jamais leur survivre, sobres comme un abstinent forcené avec leurs façades dépourvues de pignon et leurs portes privées de marmouset ; et qui formaient, les uns contre les autres, des rues aux noms de vertus républicaines, dont l’application, en ces temps de maladie mortelle, semblait une touchante utopie : rue de la Santé, rue de la Concorde, rue de la Fraternité, rue de l’Amitié, rue de la Prévoyance, où se trouvait l’Ehpad de ma tante, rue de la Liberté où donnait la grille – toujours fermée – du crématorium, et rue du chevalier de l’Hospital, la seule dont le nom – à ma connaissance – n’ait pas évolué depuis 1795, date à laquelle son village natal avait rendu hommage au plus rouge des députés montagnards, tombé avec le 9 Thermidor, en nommant une portion de ses terres en son honneur.

La cousine de mon grand-père – ma grand’tante – chez qui nous allions comme en pèlerinage, était une dame extrêmement prévoyante qui, depuis la mort de son mari, mon oncle Octave, de la grippe aviaire en 2006, n’avait plus voulu quitter, d’abord Combray, ensuite l’Ehpad, puis sa chambre, enfin son lit et ne « descendait » plus, toujours couchée dans un état de prostration rappelant les consignes gouvernementales sur la nécessité de ne pas se côtoyer de trop près, certaine, ainsi, de ne pas risquer plus que nécessaire l’infection mortelle qui, après lui avoir emporté le goût, ne manquerait pas de l’emporter tout court. Son logis, dernier refuge de cette âme si soucieuse des recommandations scientifiques, donnait sur le « cimetière des 75 000 fusillés », qui aboutissait lui-même, beaucoup plus loin, au « centre commercial Combray 1 » (par opposition au centre « Combray 2 », bien plus modeste, qui consistait en quelques supérettes et une boulangerie, fort bonne d’ailleurs, entre trois rues du bourg) ; cimetière qui, uni, grisâtre, avec ses tombes uniformes et ses dalles régulières de marbre synthétique, ensemble formant une harmonie rompue seulement, çà et là, par quelques caveaux de famille plus anciens, semblait comme un défilé pratiqué par un ingénieur spécialiste ès angles droits à même le mémorial de toutes les âmes villageoises envolées. Ma tante n’habitait plus effectivement que deux pièces contiguës, restant l’après-midi dans l’une pendant qu’on désinfectait l’autre. C’étaient de ces chambres médicalisées qui – de même qu’en certains pays des parties entières de l’air ou de la mer sont illuminées ou parfumées par des myriades de germes et de bacilles que nous ignorons – enchantaient l’enfant que j’étais par les mille odeurs des literies, des produits d’entretien, des panacées les plus diverses, de toute une vie secrète, invisible, surabondante et enivrante que l’atmosphère tenait en suspens ; odeurs chimiques, certes, mais derrière lesquelles, comme un élément du décor qui, peu à peu, se glisse au premier plan jusqu’à occuper tout l’espace, l’on sentait poindre la corporalité de l’occupant, sans cesse refoulée, toujours en passe de revenir, odeur casanière, humaine et renfermée, exquise, industrieuse, saisonnière, mais mobilière et domestique, corrigeant le piquant de l’eau de javel par la douceur de la lessive hypoallergénique vanillée, oisive et ponctuelle, comme le déroulé d’une journée uniquement rythmée, du matin au soir, par le ballet bien réglé des aides-soignantes, des femmes de ménage et des infirmières, lesquelles laissaient également derrière elles, trace fugace de leur passage, le fumet de leur nourriture épicée, de leur parfum bon marché et de leurs chevelures rangées sous des charlottes de mousseline blanche. Avant que j’entrasse souhaiter le bonjour à ma tante, on nous faisait encore patienter quelques instants au bout du couloir, dans une sorte de renfoncement que le soleil, d’hiver encore, peinait à réchauffer, le temps que Maman, aux prises avec les formulaires de l’administration, signât quelques documents officiels et que l’intendante, sorte de cerbère monocéphale (quoique la nature exacte de ses traits, depuis longtemps, ait échappé à ma mémoire), tamponnât plusieurs papiers ornés d’une morne Marianne bicolore, fournissant à ma famille, qui avait montré à ces fins la patte la plus blanche, le blanc-seing qui lui ouvrirait, comme la mer rouge s’était ouverte devant Moïse, les portes d’une terre promise et espérée de longue date.

Dans la pièce voisine, j’entendais ma tante qui bavardait toute seule à mi-voix. Elle ne se parlait jamais qu’en chuchotant, car elle prêtait aux maladies et microbes alentour une conscience propre, et une promptitude – au moindre signe de faiblesse – à fondre sur elle ; mais elle ne restait jamais longtemps, même seule, sans dire quelque chose, parce qu’elle imaginait qu’il était salutaire pour sa gorge, son larynx et ses voies respiratoires que l’air n’y stagnât point, et qu’en balayant sa trachée d’un souffle perpétuel, cela retarderait d’autant la venue, crainte mais attendue, de l’étouffement par le virus, simplifiant d’autant la tâche des réanimateurs ; en outre, dans l’inertie où elle vivait, elle prêtait à la moindre irrégularité de ses sensations une importance extraordinaire, presque prophétique, dotant chacun des microphénomènes biologiques qui l’assaillait d’une valeur de présage manifeste et néfaste, qu’il convenait pour ainsi dire d’exorciser en l’extériorisant, et, à défaut de confident, elle se les annonçait à elle-même en un perpétuel monologue, qui était son activité favorite et permanente. Ainsi, ayant pris l’habitude, depuis son quatre-vingt-douzième anniversaire, de penser tout haut (ou, plus exactement, de ressentir à haute voix), elle ne faisait plus guère attention à ce qu’il n’y eût personne avec elle, et je l’entendais souvent se dire à elle-même, comme j’arrivais le premier, avant-garde de la famille : « Mon asthme empire, je le sens… Il faut que je me souvienne d’écouter les recommandations de Monsieur Castex ce soir à la télévision » (car ne jamais manquer la moindre allocution ministérielle était sa grande prétention, dont nous prenions garde de tenir compte lors de nos visites : le soir, sur les coups de dix-neuf heures, lorsque l’infirmière en chef venait chercher Léonie pour l’emmener dans la salle commune retrouver – seule exception qu’elle faisait à son ascétisme forcené – les autres pensionnaires, pour écouter, comme un troupeau d’ouailles éblouies, les homélies de l’abbé Attal et les sermons de Monseigneur Jean Castex, nous nous effacions soudain, sans plus de cérémonie, certains sinon de déplaire à notre chère tante, pour qui la contemplation cathodique du Premier Ministre était le dernier plaisir simple de cette terre).

 

 

Félix Lemieux          

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