Le partage de l’écoute. Entretien avec Thomas Pondevie

(c) Jean-Louis Fernandez

Lors du spectacle DJ set sur écoute, donné au Théâtre 14 en octobre dernier [lire ici notre article] Zone Critique avait pu s’entretenir avec Thomas Pondevie, dramaturge du spectacle et collaborateur de longue date de Mathieu Bauer au Nouveau Théâtre de Montreuil. Dans le cadre de notre semaine Théâtre/ Musique, c’est l’occasion de revenir avec lui sur le rapport à la musique, et le rôle du dramaturge dans la construction de ces spectacles hybrides.

Ariane Issartel – DJ set sur écoute, c’est un mélange entre un concert, une conférence, une performance… Un spectacle sur la musique, en musique, du théâtre musical à plusieurs degrés. Comment a commencé le projet ?

Thomas Pondevie – La première forme du spectacle, The Haunting melody, date de janvier 2015. On avait construit une fiction-cadre : des personnages se trouvent dans un studio d’enregistrement pour la post-synchronisation d’un film d’horreur, qui donnait lieu à des discussions théoriques sur le son, la musique, l’écoute… Est-ce que c’était la bonne forme ? En fait, avec le recul, c’était comme deux spectacles en un, une sorte de collage que Mathieu tirait plutôt du côté des textes théoriques.

La conférence est devenue un concert, elle a trouvé une forme sensible.

Ce spectacle n’a pas eu de suite mais on ne voulait pas abandonner, alors on a tout re-bricolé, et on a transformé cette forme en spectacle-conférence. C’est une sorte de stratégie dramaturgique, si l’on peut dire, qui permet de tout agencer ensemble : la musique, les situations, les textes théoriques. Le charme de ce spectacle à mon avis, c’est que sont des musiciens, la conférence est devenue un concert, elle a trouvé une forme sensible. On l’a pensé en fait comme un concert, on a écrit des « morceaux ».

A.I.Le spectacle est nourri de nombreux textes théoriques très riches qui viennent illustrer, prolonger les exemples sonores. On y croise en effet Adorno et sa critique de la musique populaire moderne, Peter Szendy et sa réflexion sur les tubes, Jankélévitch sur les liens de la musique et de la nuit… Comment construire une forme avec tout cela ?

T.P. – Avec Mathieu, on se pose toujours la question de la stratégie facile. Il y a une grosse attirance vers la forme conférence, mais presque malgré nous je dirais –  à cause des livres qu’on utilise, qui viennent des sciences humaines. On essaie toujours d’éviter la tendance didactique ! Même si en fait, à bien y réfléchir, je crois que je revendique le didactique… Quel est le problème avec le savoir, au fond ? Le distribuer, le partager… à certaines époques, on l’a mis en avant, c’était magnifique en fait, comme avec Brecht : l’ambition de rendre populaire le savoir !

A.I.Quel serait pour vous alors le sujet du spectacle ?

Quand on commence à faire attention, c’est incroyable comme l’écoute structure notre expérience du monde.

T.P. – On parle toujours de ce qu’on voit et pas de ce qu’on entend : c’est une question que Mathieu se pose depuis longtemps. Ça l’habite, tout le temps. On est une société de la vue, alors que quand on commence à faire attention, c’est incroyable comme l’écoute structure notre expérience du monde. C’est aussi une question de l’évolution de notre rapport au son. On a pris 70 decibels dans la figure en un siècle ! On est matraqués ! ça fatigue, ça use, ça rend nerveux. On voulait aussi parler de ça.

A.I.Vous avez donc exploré des textes théoriques sur ce sujet ?

T.P. – C’est tout un travail de défrichage, très empirique et aussi modeste. Je ne suis pas musicien, mais le défi de la forme m’intéressait suffisamment. On a lu beaucoup, beaucoup ! Mathieu et moi, on a le même esprit de découverte et d’enthousiasme franc ! On y a été avec cet appétit-là, on a amassé beaucoup de matière. On rentre dedans en se posant les questions le plus naïvement possible.

Ce qui est très important, c’est le côté populaire, pour nous. Avoir besoin d’adresser les choses. Le spectacle ressemble vraiment à un certain rapport que Sylvain et Mathieu ont à la musique, qui repose surtout sur l’idée de ne pas séparer musique savante et musique populaire [Sylvain Cartigny, musicien, est co-fondateur de la compagnie Sentimental Bourreau avec Mathieu Bauer]. Comment faire pour casser les murs ? C’est vraiment une question large qu’on se pose. Dans la 1e version, le spectacle commençait par le bruit d’un IRM, dans le noir. Sur ce bruit assourdissant le décor apparaissait, avec l’idée très théorique que c’est le son qui produit l’image… ça nous plaisait beaucoup ! Mais comment faire pour que ton idée soit accessible et partageable ? C’est vraiment notre souci principal.

Pauline Sikirdji, Mathieu Bauer et Kate Strong dans “DJ set sur écoute” (c) Jean-Louis Fernandez

A.I.Comment la musique influence-t-elle la construction même du spectacle ? Peut-on dire qu’il y a des principes musicaux dans la structure ? Est-ce que le sujet influence la forme ?

T.P. – Plus largement tous les spectacles de Mathieu et Sylvain sont liés à la question de l’écoute, le théâtre est absolument imbriqué à la question de la musique. Beaucoup de solutions dramaturgiques au plateau sont trouvées grâce à la musique ! J’observe comment la musique dicte la dramaturgie parfois, comment elle la déplace. Sylvain parfois trouve les accords qu’il fallait pour remplir le « trou », et du coup ça « marche » ! Sylvain incarne le partage de l’écoute dont parle Peter Szendy dans Tubes, la philosophie dans le juke-box. Ils réadaptent les classiques qu’ils adorent en tournant autour des motifs qu’ils ont aimés.

Il y a une chair dans la démonstration théorique, c’est une pensée dynamique parce qu’il y a la musique à l’intérieur.

Szendy a la musique dans son écriture, par exemple lorsqu’il décortique la fascination autour de la chanson Parole, parole de Dalida. Si tu lis le texte de Szendy à voix haute, avec son rythme, tu refais la chanson. Le texte se chante ! Il y a une chair dans la démonstration théorique, et il avance avec ça, c’est une pensée absolument dynamique parce qu’il y a la musique à l’intérieur. C’est pour ça qu’on l’a scénarisé en scène d’amour, tout était déjà là, c’était saisissant.

A.I. Et ensuite, comment la dramaturgie vient-elle organiser tout ce matériau théorique et musical, mettre du sens ?

C’est juste un autre mode de pensée, par la friction, la rencontre, le choc.

T.P. – Je pense que c’est comme un jeu avec les matériaux. Il y  a un côté punk, des emprunts dans tous les sens, sans se poser de questions. On se jette dedans ! On essaie de penser le sens, mais ce n’est pas cela qui dicte les expérimentations. Il y a un côté très allemand là-dedans : coller, monter, juxtaposer. Ça crée une pensée dialectique, qui laisse une place à l’écouteur ou au spectateur. Sylvain et Mathieu sont vraiment là-dedans. Ce n’est pas post-dramatique, ni post-moderne, c’est autre chose. Ça vaudrait le coup d’aller plus loin que ces termes-là… Au cœur, il y a toujours une recherche liée au sens ! C’est juste un autre mode de pensée, par la friction, la rencontre, le choc, sous la forme d’un spectacle. Mais une fois qu’on a dit tout ça, ça reste du jeu, ça reste de la musique ; et quand on joue, on joue !

Entretien réalisé en novembre 2020.

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