Journal de Cannes #1

Alors que la 73e édition du festival de Cannes s’était vue annulée en raison de la crise sanitaire et que la reprise du festival s’avérait périlleuse en mai 2021, le festival de Cannes signe son grand retour du 6 au 17 juillet . Après s’être penchée sur Onoda, 10 000 nuits dans la jungle d’Arthur Harari, film d’ouverture d’Un certain Regard, notre envoyée spéciale vous fait découvrir trois films sélectionnés à la Quinzaine des Réalisateurs.

Sélection indépendante du festival de Cannes, la Quinzaine a émergé de la vague contestataire de mai 68. La Quinzaine a notamment contribué à faire sortir de l’ombre des réalisateurs devenus incontournables à l’instar de Ken Loach, Werner Herzog ou Spike Lee, actuel président du jury et première personnalité noire à occuper cette fonction. Ce festival singulier est placé sous le signe de l’ouverture : ouverture géographique, ouverture sociale, ouverture culturelle…

Avec Murina d’Antoneta Alamat Kusijanović, Re Granchio d’Alessio Rigo de Righi et Hit the Road de Panah Panahi, nous allons mettre les voiles pour la Croatie, l’Italie et l’Iran.

  • Murina d’Antoneta Alamat Kusijanović


Il n’y avait pas foule en ce début d’après-midi au théâtre croisette pour la projection du premier long-métrage de la réalisatrice croate Antoneta Alamat Kusijanović. La mer, la roche, les plages de galets… Avec Murina, Antoneta Alamat Kusijanović signe un film féministe et engagé dans la lignée de Mustang qui avait fait sensation à la Quinzaine de 2015. L’esthétique est minimaliste mais soignée, le message véhiculé discret mais puissant. Murina nous plonge dans un univers marin où la mer se fait l’allégorie de l’inconscient et de la liberté harponnée. Julija se métamorphose sous les traits d’une murène prête à défendre farouchement le peu de liberté dont elle dispose. En s’attaquant à la figure du père de Julija, la réalisatrice pointe un doigt accusateur sur la violence physique et symbolique du patriarcat mais également sur la cupidité, l’alcoolisme et la lâcheté de certains hommes. Le film va crescendo de la captivité à l’envol de Julija, de son mutisme à ses rugissements… Nous ne pouvons que saluer le jeu des acteurs, et notamment celui de Gracija Filipović dans le rôle principal et de Leon Lučev dans le rôle du père oppressif. La projection a été suivie d’une séance de questions-réponses avec la réalisatrice et l’actrice principale dont émanaient une certaine puissance accompagnée d’un brin de désillusion et d’incertitude, comme à ce moment où la réalisatrice a dû répondre à une question l’invitant à se demander ce qu’auraient été certaines scènes de son film si elles avaient été réalisées par un homme… Mais à l’étroitesse d’esprit, la réalisatrice répond par un féminisme éclairé et altruiste auquel les gens de raison ne peuvent, selon elle, qu’adhérer, hommes et femmes confondus.

  • Re Granchio d’Alessio Rigo de Righi

Comme Murina, Re Granchio semblait vouloir nous ramener sur les rivages de la mer : La légende du roi crabe … Pourtant, le film s’ancre profondément dans la terre, au cœur de villages reculés de la région d’Etrurie. L’après-midi touche à sa fin. La salle de la Quinzaine est à moitié vide. Je dispose du balcon à moi toute seule le temps d’une séance. La caméra du duo de réalisateurs Alessio de Righi et Matteo Zoppis met en lumière les paysages vallonnés de cette région région rurale d’Italie ainsi que les visages burinés de ceux qui l’habitent. L’acteur Bruno di Giovanni signe une belle performance dans le rôle principal de Luciano, mi-saint mi-démon consumé par l’alcool et la folie nous rappelant par moments le jeu d’acteur d’Alberto Testone dans Michel-Ange d’Andreï Kontchalovski. Pour ce qui est du scénario, le parti-pris de Re Granchio est original : la légende du roi crabe se présente comme une fable du XIXe siècle préservée par la tradition orale et chantée. Le film revêt une dimension musicale certaine, les chansons fleurissant au fil du long-métrage. Le roi crabe laissera néanmoins certains cinéphiles en quête de réflexion sur leur faim. De nombreux éléments et figures demeurent insaisissables et creux, à l’instar du roi crabe, de la dulcinée de Luciano, du mal-être du protagoniste. La seconde moitié du film nous arrache aux terres étrusques pour nous débarquer sur une île déserte d’Amérique du Sud. Au programme : une chasse au trésor sans queue ni tête et des questionnements auxquels il vaut mieux ne pas chercher de réponses. Re Granchio séduira les amateurs des films austères et dépouillés à l’image de L’Arbre aux sabots d’Ermanno Olmi ou encore de Malmkrog de Cristi Puiu.

  • Hit the road de Panah Panahi

Je conclus ma première journée cannoise avec le premier long-métrage du réalisateur iranien Panah Panahi. La Quinzaine fait salle comble pour le film de celui qui est avant tout connu pour être le fils du réalisateur Jafah Panahi, figure clé de la nouvelle vague iranienne. Panah Panahi rend hommage au film de son père, Taxi Téhéran, en s’appropriant le topos cinématographique du voyage routier. Il fallait oser réaliser un long-métrage portant sur le trajet d’une famille en voiture, thème que d’autres réalisateurs ont exploité avec brio tels que le tandem Jonathan Dayton et Valerie Faris avec Little Miss Sunshine ou encore le réalisateur yougoslave Slobodan Sijan, Qui chante là-bas ?. Le public est immédiatement séduit : les rires fusent dans la salle. Il est difficile de ne pas succomber à l’humour décalé et subtil de Panah Panahi. L’excellence technique du réalisateur n’est pas en reste : souci du détail, cadrages maîtrisés à la perfection, plans poétiques… Le culte que semble vouer intimement Panah Panahi à la précision ne va pas sans rappeler la méticulosité d’un Wes Anderson, de même que son goût pour l’humour absurde et teinté de cynisme. Avec Hit the road, les spectateurs passent du rire aux larmes. Ce long-métrage aux allures de comédie se révèle en réalité être un témoignage autobiographie de l’exil de nombreux intellectuels iraniens à la suite de la révolution de 1979. La thématique de l’exil est omniprésente bien que traitée avec beaucoup de pudeur, ce qui décuple la finesse de ce premier film. Nous soulignerons une bande-son éclectique : de la musique classique à la chanson iranienne, Panah Panahi dresse un portrait sensible et profond de son rapport à l’exil, le tout servi par des acteurs aussi talentueux les uns que les autres. Ovation du public à l’unanimité, spectateurs dressés, applaudissements exaltés – Hit the road a conquis la Croisette.

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