Livres

André Suarès : Vues sur Baudelaire

Quel plaisir de découvrir ces textes d’André Suarès, écrivain quelque peu oublié du champ littéraire et que les Éditions des Instants proposent aujourd’hui avec une préface de Stéphane Barsacq. Si André Suarès fut un maître pour la N.R.F., Baudelaire en fut un pour l’essayiste qui s’est nourri de cette figure tutélaire élevée en icône. Ainsi paraissent les écrits critiques de Suarès sous le titre de Vues sur Baudelaire

La parole enchantée d’André Suarès. 

Poète et musicologue, la critique d’André Suarès ne peut qu’être poétique. Il n’écrit pas en littéraire, il écrit en littérateur. Comme il le dit magnifiquement dans une lettre à Stefan Zweig datée de 1923 : « J’ai fait de tout, de la mathématique à la philosophie, de la médecine à la musique. Et j’ai tout tourné en poème. Personne de mon temps n’a eu l’esprit moins tourné à la spécialité ou à la doctrine. Il s’ensuit que j’ai fait contre moi l’union de tous les spécialistes. »

Ainsi, Vues sur Baudelaire est un ouvrage hybride, à la croisée de la critique et de la poésie comme si André Suarès avait voulu, lui aussi, écrire quelques fusées éclatantes, brillant de mille feux dans le ciel obscurci de la pensée littéraire. En lisant ces textes qui regroupent trente ans de réflexion, on ne peut que sentir l’honnêteté de Suarès et la profonde admiration pour le poète. L’écrivain revendique s’adresser à une communauté d’esprits, à des happy few dignes de comprendre une pensée artistique absolue et libre, tissant ainsi une sympathie spirituelle et intellectuelle avec le poète. 

Ce qui étonne, ce qui plaît, c’est le ton, presque habité, du critique : « L’ardent et grave Baudelaire n’est pas, pour nous, un ami disparu, mais un prêtre douloureux qui nous visite, les soirs d’été, où la Ville est un enfer, chaude d’étouffantes séductions et de subtils maléfices ». On ne peut pas faire plus bel éloge de Baudelaire que celui de Suarès qui s’efforce de rendre hommage autant que de transmettre une pensée complexe et antimoderne. 

L’icône Baudelaire

On ne peut pas faire plus bel éloge de Baudelaire que celui de Suarès qui s’efforce de rendre hommage autant que de transmettre une pensée complexe et antimoderne. 

Pour André Suarès, Baudelaire est un « Dante sans paradis, qui oscille sans repos de la matière damnée à la rédemption. » Suarès ne pense pas ici à une transcendance, comme Baudelaire qui, dans une de ses fusées de Mon Coeur mis à Nu, expliquait qu’« il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade ; celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre. ». Là demeure le génie de Baudelaire. Dans ses écrits, Suarès laisse sentir un véritable partage de la douleur, lui qui fut en quête d’un Dieu autre que celui du dogme catholique – un Dieu sans église en somme –, lui qui considérait la littérature comme un objet de culte qu’on adore, voit en Baudelaire une spiritualité fondée sur la purgation et la Beauté comme point de mire. L’Enfer et le Paradis n’ont pas de prise. Existe alors un non-lieu de douleur et d’abnégation dans lequel la Beauté incarne la pulsion de vie. Suarès parle même de « vie crucifiée » en parlant de Baudelaire qui fait alors figure de martyr. L’usage d’expressions fortes qui comparent Baudelaire à « Dante », à « une Thérère de l’abîme » ou encore à « un moine d’Espagne » témoignent de la passion qui anime Suarès à élever Baudelaire au rang d’icône, aède sacrifié sur l’autel de la modernité. 

C’est donc avec lyrisme que Suarès écrit ces pages qui tentent de rendre compte de la grandeur du poète. Suarès souhaite l’élever au Panthéon des artistes en soulignant l’héritage classique de Baudelaire et sa profonde modernité. Baudelaire, ce douloureux esprit qui, dans les tréfonds de son âme, a été chercher la Beauté avec honnêteté et simplicité.

Musique, maestro ! 

Quelques pages nous ont émues et que nous avons retrouvées avec joie : la lettre de Baudelaire adressée à Richard Wagner. Grand admirateur du compositeur, Baudelaire, un des premiers défenseurs de Wagner, avait écrit en 1861 un texte incroyable sur l’influence qu’a pu avoir Wagner sur le poète : « Richard Wagner et le Tannhäuser à Paris ». Lors de cette représentation à Paris, le jeune Baudelaire fut bouleversé. Suarès s’est donc intéressé à cette étonnante relation. 

Ainsi, le 17 février 1860, âgé de 39 ans, prend son courage à deux mains et écrit une lettre à Richard Wagner. C’est dans la Revue musicale du 1er novembre 1922, puis dans l’ouvrage Musique et Poésie, qu’André Suarès nous partage cette lettre pour la première fois ! Quel texte merveilleux ! Baudelaire laisse épancher toute son admiration pour le compositeur et lui confie avoir vécu « la plus grande jouissance musicale » lors de la représentation de Tannhäuser. Baudelaire s’humilie face à tant de puissance. Il sent que ses Fleurs du Mal sont si peu face à l’opéra et confie alors sa plus grande reconnaissance : « Par vous j’ai été vaincu tout de suite », dit-il au compositeur. Ce qui l’a touché est l’immédiateté des sens, l’harmonie des sentiments et de l’intellect qui a surgi alors et a frappé, littéralement, le cœur du poète. 

La musique a séduit le poète, il l’a renversé dans son être et lui a permis d’avoir un autre regard sur sa poésie. Les Fleurs du Mal, sans cette idée de la musique, de la correspondance des sens, n’ont pas de corps. Finalement, ce sont les émotions et les impressions transmises par la musique qui ont accompagné Baudelaire toute sa vie durant. En ne connaissant pas la musique, Baudelaire ne pouvait que mieux la sentir. Le musicologue André Suarès l’a bien compris en publiant cette lettre et en écrivant ces articles. 

 

Les Éditions des Instants publient des textes remarquables avec Vues sur Baudelaire d’André Suarès. Outre la qualité des textes du poète, le livre est magnifiquement édité avec une préface éclairante de Stéphane Barsacq. Il est agréable de voir une maison d’édition donner à nouveau de la lumière à ces écrivains que l’on a quelque peu oublié de nos mémoires. Il est temps de relire André Suarès. 

 

André Suarès, Vues sur Baudelaire, Éditions des Instants, Coll. « Portraits », 2021, 192 pages. 

 

Référence

 

SUARÈS, André, Musique et Poésie, Éditions Claude Aveline, 1928.

Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

© 2021 Zone Critique
Facebook Zone Critique Instagram Zone Critique
Lire les articles précédents :
Dominique Bona : “Jacqueline de Ribes est un personnage proustien”

Zone Critique est partie à la rencontre de l'académicienne Dominique Bona au sujet de sa dernière biographie consacrée à la...

Fermer