Denise Le Dantec : l’envolée bucolique

Auteure de plus d’une cinquantaine d’ouvrages, Denise Le Dantec est une écrivaine et poétesse prolifique originaire de Bretagne. La maison d’éditions des Instants nous fait découvrir son recueil Ô Saisons, une parenthèse idyllique aux effluves florales et mystiques.

La danse des éléments 

La toute jeune mais exigeante maison d’éditions des Instants nous décrit le recueil Ô Saisons comme “Un livre lumineux, aux accents rimbaldiens, de la poétesse Denise Le Dantec. Des poèmes incarnés, vivants, qui dévoilent une présence au monde et aux personnes portée par la poésie et la pensée ; une présence qui souligne les instants, passés ou saisis sur le vif, avec une justesse de ton et de rythme”. 

“Soudain, l’automne.                                  

Le pain, le beurre sur le rebord de fenêtre.

Une douce odeur salée. 

De la poussière vaguement teintée de rose tombée des arbres.”

Ô Saisons fait le panégyrique des esprits sylvestres, des fleurs bourgeonnantes, des insaisissables éléments … De la nature, en somme. Si la poétesse conjugue le mot saison au pluriel, elle n’en cache pas moins l’amour inconditionnel qu’elle semble tout particulièrement vouer à la fraîcheur printanière : 

 

“Le hautbois est l’aubépine. L’aubépine, le mot-oiseau.

Les sifflements de l’air. Les campagnes. Les rivières.

Le jour et son envers – le bleu cascade.”

De la plume de Denise Le Dantec se dégage beaucoup de fraîcheur … Une fraîcheur ne rimant pas pour autant avec légèreté. Ô Saisons se lit comme on boit un mojito, de manière solennelle et langoureuse. Le citron frais, la menthe poivrée et l’eau pétillante nous sortent par à-coups de notre torpeur.

De la plume de Denise Le Dantec se dégage beaucoup de fraîcheur … Une fraîcheur ne rimant pas pour autant avec légèreté.

“Les branches déjà vertes. Les cratères des bourgeons.

Les gradins d’herbe.

Une demi-fleur. Une floraison incarnat.”

Denise Le Dantec se joue à invoquer nos sens, de l’ouïe à l’odorat en passant par le toucher. 

“vous entendez le bruit des rues et des marchés

le concert vocal des feuilles

les fruits écarlates des rosiers sauvages”

Dans cet univers lyrique sans queue ni tête, le large est “sonore”, les enfants cherchent le sommeil avec leurs mains et l’on converse avec “la lune – là où croissent les fleurs à odeur balsamique sous la lumière à senteur de lilas quand il pleut”.

“Il est 6h30

Vous écoutez le bruit des arbres le colloque vert-argent du jour et les ramages du soir

La rivière se dépense jusqu’au petit puits              

 caché dans les hautes herbes

Le temps est sur la langue avec le goût avant-dernier  

                                                                              des roses”

Il faut dire que Denise Le Dantec avait déjà témoigné de son amour pour la flore dans nombre de ses ouvrages : Le roman des jardins (1987), Roses : célébrations (2011), L’homme et les herbes (2010), De l’achillée jaune à la yèble violette, les plantes tinctoriales (2007) … Sur la quatrième de couverture de son témoignage autobiographique Le rappel du jour publié aux éditions rennaises La Part Commune en 2015, l’écrivaine nous confiait que “la poésie, la peinture et les jardins” sont ses “hauts lieux de résistance”.

Éprouver la langue 

Profil sous une arche (1905), Odilon Redon

Denise Le Dantec est une jardinière au premier sens du terme comme au sens figuré. La poétesse est également une jardinière du langage, elle cultive ses mots comme elle fait pousser ses roses dans son havre luxuriant.

“Vous taillez les buissons des syllabes

— Vous faites tomber les voyelles”

“J’ai coupé des mots et des lettres

J’ai fait des coupures où poussent des maisons”

“le déroulement d’une page est aussi floraison”

La poétesse est également une jardinière du langage, elle cultive ses mots comme elle fait pousser ses roses dans son havre luxuriant.

La poétesse s’amuse à mettre en lumière l’universalité du langage en ponctuant ses écrits d’anglicismes, d’italianismes et de germanismes … 

“Che farò senza Euridice?”

Qui a vu la Honigpumpe am Arbeitsplatz ?

“Les papillons voltigent

Ich bin mir e blumen

“Eat the rainbow !”

Elle façonne la langue comme cela lui chante, à coups de pinceau d’italisation, de parenthétisation et de majusculisation. Denise Le Dantec conçoit de même des jeux de ponctuation. La poétesse parsème ça et là des tirets cadratins, des astérisques esseulés, des barres obliques comme des herbes élancées … 

“LA PART DES SANS-PARTS”

“Une jolie fille / / un petit chien”

“— araignées-couturières & tussilages dorés”

Dans le recueil Ô Saisons, les mots sont rois et les syllabes sont reines. Ils règnent sur les pages blanches comme Denise Le Dantec règne sur ses jardins. Ils voyagent d’Ouest en Est, du Nord au Sud, pour parfois se poser au centre de la feuille ou se suspendre à son faîte comme cette 

“cerise 

rouge Tiepolo

suspendue

au ciel

d’un festoyant paradis”

Cette occupation de l’espace ne va pas sans rappeler par moments les poètes de la lignée d’André du Bouchet qui aiment à composer des recueils aérés et énigmatiques, à l’instar de Dans la chaleur vacante où nous retrouvons par ailleurs l’appel de la nature et des saisons. André du Bouchet amène sa plume à s’ancrer dans la roche et dans le sol raboteux. A contrario, Denise Le Dantec se laisse davantage ravir par les cours d’eau et les massifs de fleurs, bien que les paysages maritimes et agraires ne soient pas absents de son recueil : 

“les larges formations de bétail

à l’ombre courte sur les champs

les chiens des moissons

errant parmi les pyramides de blé”

Contrées chimériques 

L’univers poétique de Denise Le Dantec dans Ô Saisons fait écho à celui du peintre symboliste Odilon Redon : leurs œuvres respectives introduisent une dimension mythologique dans leurs visions florales. 

Hommage à Gauguin (1903-1904), Odilon Redon

“Odilon Redon a peint des femmes   

avec des couronnes de fruits sur la tête.”

La poétesse nous emmène vers des contrées lointaines et exotiques : 

“L’or de Parvaïm. Les ocres fabuleuses. Les poires

                        de Cydonie.”              

En chemin, le lecteur croise les grands noms de la mythologie grecque tels que Psyché, Vénus, Eurydice, Zeus, Circé, Sappho … Mais au-delà de la mythologie grecque, c’est l’Antiquité toute entière que nous retrouvons dans le recueil de Denise Le Dantec, des “prunes ramenées à Rome par Caton l’Ancien” aux “pommes luisantes de Vénus”, en passant par la mathématicienne Hypatie et les hymnes prophétiques d’Hippô. 

Es-tu déjà entré dans les demeures olympiennes ?

Denise Le Dantec est poétesse et jardinière.  Elle est également peintre dans tous les sens du terme. Il n’est pas étonnant de retrouver dans Ô Saisons nombre de références picturales à l’instar de Botticelli, Pissarro et Corot dont les œuvres mettent à l’honneur la nature bien qu’elles soient singulièrement différentes de par les mouvements artistiques dans lesquels elles s’inscrivent. Naturellement, nous retrouvons le champ sémantique de la peinture ainsi qu’une subtile palette de couleurs au fil du recueil : 

“Le tableau lumineux des tours explose”

“J’ai examiné la couleur.”

“La lumière fait le croquis d’une rose

Le vert aqua va de pair avec le rose”

Les poèmes de Denise Le Dantec semblent pétris de l’héritage du mouvement symboliste mais également du surréalisme. Dans Ô Saisons nous retrouvons le nom du peintre Paul Klee de même qu’un semblant d’écriture automatique, si chère à ce mouvement : 

“La chèvre a brouté les pétales de la pom-pom girl” 

Comme Gautier et ses disciples, la poétesse renoncerait très probablement aux pommes de terre plutôt qu’aux roses si le dilemme lui était posé.

En écrivant “La poésie pour la poésie”, Denise Le Dantec se réfère par ailleurs, involontairement ou non, au Parnasse, et à l’illustre adage de Théophile Gautier “L’art pour l’art”. De par son amour des roses et des mots, la plume de Denise Le Dantec n’est pas étrangère à la poésie parnassienne. Comme Gautier et ses disciples, la poétesse renoncerait très probablement aux pommes de terre plutôt qu’aux roses si le dilemme lui était posé. Reste à savoir si Denise Le Dantec remplit ou non sa fonction de poétesse dans ce contexte de précarité et de détresse psychique indéniable … Cela reviendrait en partie à répondre à la question du poète allemand Friedrich Hölderlin “A quoi bon des poètes en temps de détresse ?”, exercice auquel s’est déjà prêté Zone Critique il y a un an de cela avec Pourquoi donc des poètes d’Alexandre Salcède. 

Références 

  • SALCEDE Alexandre, Pourquoi donc des poètes, Zone Critique (2020)
  • DU BOUCHET André, Dans la chaleur vacante suivi de Ou le soleil, Poésie / Gallimard (1991)
  • GAUTIER Théophile, Préface de Mademoiselle de Maupin (1834)
  • HÖLDERLIN Friedrich, Pain et vin (1800)
Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

© 2021 Zone Critique
Facebook Zone Critique Instagram Zone Critique
Lire les articles précédents :
Zone Critique à l’Université du Sur-Sault

Cet été, une Université présentée comme « autonome et ouverte » a été inaugurée. Dans son invitation, on pouvait lire :« Une Université...

Fermer