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Julie (en 12 chapitres) : la reine de l’évasion

Versant solaire de l’astre noir qu’était son chef-d’œuvre Oslo, 31 août, le nouveau film de Joachim Trier est une assez belle réussite, modeste dans son ambition formelle, mais qui brosse avec une justesse certaine le portrait d’une jeune citadine européenne, libre, moderne, déconstruite, et cherchant à construire une vie qui ne serait que la sienne.

Heureuse qui comme Julie

Et puisqu’il faut à tout prix qu’elle paie pour sa liberté, elle nous l’offre. S’acquitter de sa dette au monde, aux autres, à ses amours, en se donnant entièrement, sans calcul ni stratagème, corps et âme et en tout berzingue. Car Julie ne tient pas en place, fuit comme la peste le moindre signe d’un traintrain quotidien qui viendrait s’inscrire paresseusement dans sa vie, semble tenir en sainte horreur l’idée même que son existence puisse se limiter au simple et désespérant présent. C’est un esprit en mouvement permanent, en quête d’ailleurs, à l’affût de ce qui n’est pas encore là et qui tarde déjà à venir, pour qui fatalement demain est vraiment beaucoup trop loin. Sa vie, idéalement, prendrait la forme d’un récit à la linéarité brisée, aussi imprévisible dans sa progression que trépidante dans son déroulement. Julie, en somme, est l’incarnation même de l’aventure.

Le fond de l’affaire, Joachim Trier nous l’explicite dès son incipit : la caractéristique la plus saillante de son personnage réside dans sa perpétuelle indécision. Ou, plus exactement, dans son inaptitude à se fixer dans le rôle qu’elle choisit de s’assigner dans le monde, et qu’elle finit invariablement par rejeter en bloc. Il en ira ainsi de ses études comme de ses relations amoureuses, qu’elle avortera, avec force panache et gaité de cœur, aussi vite qu’elle les aura entamées. Le prologue du film illustre cette pulsion vitale qui anime Julie, qui la traîne d’amphi en amphi et l’entraîne d’homme en homme, jusqu’à ce qu’enfin la vie lui fasse croiser le chemin d’Aksel et fasse halte à cette frénétique fuite en avant. On respire. Pour elle, car on se dit naïvement que ces deux-là vont roucouler et filer le parfait amour, vivre une divine idylle, non sans heurts certes, mais du moins sans trop de dégâts. Pour nous spectateurs également, qui n’aurions pas tenu au rythme effréné de ces quinze minutes d’ouverture étendus sur toute la durée du métrage. Car évidemment, c’était très mal connaître Julie.

Et ils n’eurent aucun enfant

Aksel est au piano. La mère de Julie se dirige vers la table en chantant, un beau gâteau d’anniversaire entre les mains. La grand-mère complète ce beau tableau de bonheur ordinaire et dominical. Ils fêtent le trentième anniversaire de Julie. Elle savoure l’instant sans doute, mais une pensée lui traverse dans le même temps l’esprit : où en était toutes les femmes de son arbre généalogique, à l’heure de souffler leurs trente bougies ? Des mères au foyer de génération en génération, donnant naissance de plus en plus en tôt à mesure que l’on remonte de plus en plus loin dans le temps, des vies qui s’éteignent aussi à l’âge où Julie cherche elle encore la juste place qu’elle souhaite occuper dans le monde. Séquence anodine qui met pourtant le doigt sur ce qui se joue au cœur de ce marivaudage actualisé à la sauce nordique, à savoir un récit d’émancipation.

Julie est un agent de disruption narratif, une empêcheuse de tourner en rond

Qu’on ne s’y trompe pas : il n’est pas vraiment question d’hommes dans ces douze chapitres, tout comme il n’est pas non plus question de femmes. On inverserait les termes de l’équation que le produit en croix donnerait le même résultat. Julie est un agent de disruption narratif, une empêcheuse de tourner en rond venue enrayer une machine fictionnelle mortifère, qui enferme ses personnages dans des intrigues préétablies, calibrées, cousues de fil blanc. Boy meets girl, and they lived happily ever after. Dans cette généalogie féminine et familiale de pondeuses invétérées, Julie semble résolue à être celle qui aura su détourner le cours d’une destinée bien trop tranquille, qui se sera affranchie d’un récit matrimonial éculé de longue date en inventant une histoire nouvelle, qui ne lui appartiendrait qu’à elle seule et dont elle aurait dicté les propres termes, par la seule force de sa volonté et de son désir. Un être absolument libre, démiurge de sa propre existence.

Il y a un peu moins de trente ans, une autre jeune femme finissait à force d’hésitation par se débattre seule dans Les Nuits de la pleine la lune. Mais entre Louise et Julie, la seule véritable différence, si tant est qu’il en existe une, est peut-être à chercher du côté de la solitude, qui n’est désormais plus envisagée comme une tragédie de l’intime, mais une consolation salutaire et recherchée.

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