Livres

François-Henri Désérable – Mon Maître et mon Vainqueur

PHOTO © F. MANTOVANI

Avec son quatrième ouvrage, François-Henri Désérable nous régale. Publié aux éditions Gallimard, Mon Maître et mon Vainqueur pourrait être une comédie dramatique qui rejoue le triangle amoureux passionné, passionnant, bouleversant. À nouveau, l’écriture de l’auteur nous emporte dans le flot tempétueux des amours ardentes.

Les Choses de la vie

Je t’écrirai encore Tina.

Face au cahier de son ami Vasco, le narrateur se souvient de l’heure éternelle des amants. Face au juge qui le reçoit et qui écoute l’histoire, le narrateur raconte ce qu’il a compris de cette histoire d’amour si commune finalement, une femme fiancée à un homme qu’elle aime, mais qui tombe amoureuse d’un autre homme, Vasco, être passionné et poète. Par ce regard en biais, le lecteur plonge dans les souvenirs et devient lui-même juge ou du moins juré du procès de ce drame amoureux, car il s’agit bien d’un drame puisque nous sommes dans le bureau d’un juge, ce qui n’est jamais de bonne augure…

François-Henri Désérable, la plume légère, raconte avec puissance les choses de la vie, pour reprendre le titre du film merveilleux de Claude Sautet. Tina et Edgar sont promis l’un à l’autre. Pire encore ! Ils sont parents de jumeaux ! Que pouvait-il bien arriver à leur vie bien rangée dans leur appartement Parc Monceau sinon l’arrivée fracassante de Vasco, employé de la B.N.F site Tolbiac, qui s’éprend terriblement de la jeune comédienne jusqu’à l’emmener dans les réserves ultra sécurisées de la Bibliothèque Nationale de France pour l’impressionner. L’auteur les place sous le signe de Verlaine et Rimbaud, leurs idoles. À nouveau, nous ne pouvons que supputer que tout cela ne peut se terminer que dans les cris, les larmes, la poudre à canon – celle d’un six coups Lefaucheux de calibre 7mm qui crie « Voilà pour toi puisque tu pars ! » pour être précis – et bien sûr la poésie.

De l’instant flirt aux atermoiements, puis de la consommation érotique et passionnée à l’aveu des trois mots magiques qui vous ouvrent le cœur, le roman parcourt les affres de l’Amour avec tendresse. La voix du narrateur se veut pince-sans-rire, lui le spectateur désengagé de ce marivaudage des temps modernes. Il raconte de façon détaillée, commente, confie des éléments aux lecteurs qu’il ne divulgue pas au juge assis face à lui. En somme, le narrateur est un excellent conteur qui nous fait vivre cette histoire d’amour sublime et tragique. Les personnages de François-Henri Désérable sont des êtres incarnés, plein de vie, de pulsions et ils s’élancent dans le récit avec une vivacité qui transporte le lecteur. Sur un sujet aussi complexe que les choses de la vie, l’auteur réussit à les rendre limpide, sans ambages et fioriture. Les scènes de sexe montrent les corps et les fantasmes des amants qui se retrouvent dans le lit d’une chambre d’hôtel ; les scènes de désespoir sont des scènes où l’incompréhension se mêle aux pleurs et à l’absence de l’autre. En un mot, ce livre est désir.

Pardon les sentiments

Les larmes aux yeux, le cœur se remballant

Les deux personnages, Tina et Vasco, font partie de la famille des sensibles. L’une est comédienne, l’autre est poète, amoureux du langage et conscient de sa puissance. En ce sens, leur histoire n’est qu’une succession de pulsions, d’attirances folles et de répulsions contraintes. Où se place l’Amour dans cet amour contrit ? Dans les Petits chevaux de Tarquinia, Marguerite Duras écrivait qu’« aucun amour ne tient lieu de l’Amour. » Et pourtant, dans ce roman, l’on a véritablement l’impression que cet amour tient lieu de l’Amour tant les sentiments sont à vif.

Dans les Petits chevaux de Tarquinia, Marguerite Duras écrivait qu’« aucun amour ne tient lieu de l’Amour. » Et pourtant, dans ce roman, l’on a véritablement l’impression que cet amour tient lieu de l’Amour tant les sentiments sont à vif.

Les deux amants vivent la pleine liberté de cet amour, car, très justement, il est interdit. Nous y avons vu la pleine illustration de l’amour courtois, idéal d’amour au Moyen-Âge, pur et sincère qui ne s’épand que dans le secret. Lancelot et Guenièvre, Vasco et Tina, Rimbaud et Verlaine…

L’étreinte est belle. Tout est chaud entre eux. Le narrateur nous le raconte d’ailleurs : « Et il faut imaginer ces deux-là, dans un état d’exaltation extrême, traversés d’un irrépressible désir, faits tout entier de cette envie qu’ils avaient l’un de l’autre […] »  Leur amour est aussi intense qu’il est court. Il est compté. 192 pages en comptant les premières pages de titre et d’accroche et les dernières pages qui mentionnent l’imprimerie et autres références éditoriales. De la bouche à la bouche, de la main à la main, de vers à vers, Tina et Vasco s’adonnent aux plaisirs du corps et de l’esprit et, finalement, le narrateur nous dévoile si peu de leurs sentiments profonds. Nul besoin d’en dire trop. Le lecteur le sait, le lecteur le sent.

Comme disait si bien Verlaine…

Je suis venu te dire

Quand tout s’embrase, que reste-t-il sinon quelques braises fumantes et rougeoyantes ? Il reste les paroles et les souvenirs. Comme un journal de bord poétique de leur relation, les poèmes de Vasco retracent les sursauts du cœur. Le juge les lit au narrateur et ce sont eux qui nous plongent dans le souvenir. La parole poétique fait émerger l’histoire. On en revient presque à une dimension sacrée tant les poèmes tissent l’histoire et apparaissent donc comme des formules magiques que Vasco aurait rédigées pour que jamais ne meurt et que toujours vive cette histoire si particulière.

Verba volent, scripta manent. Les poèmes sont les traces du passé, « la perle impérissable du souvenir » pour reprendre les mots du poète Pierre Louÿs. Vasco s’essaye, au gré de ses émotions, à différentes formes. « Alors le quatrième jour il s’est mis à écrire ce qu’il avait sur le cœur, ou plutôt dans le cœur ; et ce qu’il avait dans le cœur, il l’a mis dans des vers. Des rimes et du rythme, voilà ce qui devait le sauver. », nous dit le narrateur. Du sonnet classique au haïku en passant par la forme libre, la poésie de Mon Maître et mon Vainqueur sont les paroles silencieuses, jamais prononcées, mais toujours vécues, de Vasco à Tina.

Du sonnet classique au haïku en passant par la forme libre, la poésie de Mon Maître et mon Vainqueur sont les paroles silencieuses, jamais prononcées, mais toujours vécues, de Vasco à Tina.

Langage du cœur et de l’esprit, les poèmes affirment l’amour. Ce n’est pas un roman sur le verbe aimer, mais plutôt un roman sur être amoureux, l’histoire du je t’aime au bien à toi.

*

Mon Maître et mon Vainqueur est un livre merveilleux tant il est sensible. Il rejoue le triangle amoureux avec grâce et vérité. La plume de François-Henri Désérable se veut plus légère, plus délicate, plus osée. Il nous invite dans cette comédie romantique et dramatique avec émotions et tendresse. Des cendres des amours brûlantes demeurent alors quelques poèmes, quelques souvenirs et surtout l’heure éternelle des amants qui n’appartient qu’à eux.

François-Henri Désérable, Mon Maître et mon Vainqueur, Gallimard, 2021, 192 pages. (Grand Prix du roman de l’Académie Française)

Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

© 2021 Zone Critique
Facebook Zone Critique Instagram Zone Critique
Lire les articles précédents :
Vivian Maier – L’œil américain

Vivian Maier (New York, 1926 – Chicago, 2009) avait un œil infaillible pour saisir la beauté de l’ordinaire. Le travail...

Fermer