Entretiens

Éloïse Labarbe-Lafon – La délicate extravagance

 

Clara © Eloïse Labarbe-Lafon

À l’abri de la fraîcheur automnale, sous les petites flammes des braseros d’un café XIXe de Paris-Royal, je rencontrai la photographe – ou devrais-je dire la peintre ? Ou la peintre-photographe ? Nous verrons…Éloïse Labarbe-Lafon qui, au fil de notre conversation, m’a livré sa sensibilité et son art avec la plus grande douceur et la plus grande élégance. Nous avons convoqué la mémoire, la couleur et l’image dans un entretien qui fut une pérégrination.

« A Photograph Is a Secret About a Secret. The More it Tells You the Less You Know. » Diane Arbus 

Théo Bellanger : Lorsque l’on m’a parlé de votre travail et que je l’ai découvert, je me suis dit : « Mais, cette femme sort tout droit du XIXe siècle ! »

Éloïse Labarbe-Lafon : Oui !… J’ai parfois l’impression de vivre dans le passé. Cela vient sans doute de mon métier : je suis restauratrice de films anciens des années 1900. Je suis fascinée par les films colorisés peints à la main, par la photographie peinte à la main. C’est une époque particulière qui m’attire et qui m’aspire, vraiment.

Vos influences viennent donc principalement de la fin-de-siècle ?

Oui en partie, je trouve mes influences dans le pictorialisme, la photographie victorienne, la peinture préraphaélite et symboliste.

Cette technique de peindre la photographie à la main date de la fin du XIXe siècle, vers 1890, où l’on commence à considérer la photographie comme un art ! Et vous, vous êtes dans ce mouvement photographique, le pictorialisme, qui, à l’époque, vient en rupture totale !

Oui… Je souhaite rester en lien avec cette approche manuelle où l’attrait pour la couleur était si présente. Dans un univers où le numérique jalonne nos vies, j’ai le désir de produire des images objets, un objet unique que je peux créer, même si, en effet, la photographie est l’art de la reproductibilité et qu’en soi une image ne peut jamais être unique car elle peut être tirée à l’infini… Malgré tout, ce que je recherche est la préciosité de l’objet.

Qu’est-ce qui vous a conduit à peindre vos photographies ?

J’ai commencé la photographie argentique quand j’avais quinze ou seize ans. J’allais dans un club photo de la mairie à Toulouse et j’ai appris à développer, à tirer et c’est à ce moment que j’ai vu la magie de la création photographique. Voir l’image apparaître dans les bains de développement a été absolument fascinant, cela m’a beaucoup touchée de faire apparaître des choses. Puis, quand j’étais au lycée, pour le baccalauréat en arts plastiques, j’ai fait un projet sur les portraits mortuaires. J’avais pris plein de personnes en photo, allongés avec des fleurs autour. C’était très mis en scène, très inspiré des rituels funéraires japonais. Mais, je me suis dit qu’il manquait quelque chose. J’ai donc passé les portraits en noir et blanc – car c’était du numérique – et je me suis dit : « Bon, j’ai tué ces personnes par l’image, par la mise en scène, par le passage de la couleur au noir et blanc, donc, maintenant, je vais leur redonner des couleurs qui sont miennes. » C’est parti de là ! J’avais dix-sept ans. Après, je n’ai plus peint, je n’ai fait que de la photographie argentique mais je sentais toujours qu’il me manquait quelque chose. Il y a cinq ans, j’ai repris ce projet et je me suis remis à peindre partout, avec mes doigts, avec des cotons, avec des éponges. Maintenant, je crois que j’ai vraiment trouvé ce qui me convient. Quand je fais directement une photo en couleurs, elle m’intéresse beaucoup moins ; j’ai besoin de lui donner mes couleurs.

Concernant les couleurs, il y a une volonté de créer des arrières-mondes. Vous parliez de portraits funéraires – aussi très à la mode au XIXe siècle en maquillant les défunts et de faire des portraits comme s’ils étaient encore vivants – et vous, vous redonnez vie grâce à des couleurs qui, finalement, sont irréelles, presque surréalistes ou qui font écho au mouvement pictorialiste de la fin du XIXe siècle aussi. Comment recherchez-vous vos couleurs ?

Cela dépend. Les couleurs de la réalité ne me conviennent pas. Quand je prends une photo, parfois je sais les couleurs que je vais appliquer. Et parfois, je n’en ai aucune idée et c’est un long processus durant lequel je tire plusieurs photos et fais plusieurs essais. Je cherche la photo qui va le plus provoquer le regard. Il n’y a pas de règle. C’est un peu de l’intuition.

Vos couleurs révèlent vraiment la photographie. Il y a quelque chose qui est de l’ordre de l’apparition. J’ai presque pensé, en regardant certaines photos, au freak-show même si on ne peut pas dire que vos couleurs sont extravagantes. Disons, pour faire un oxymore, une délicate extravagance ?

Oui, il y a une certaine douceur je pense.

Beaucoup de photos m’ont interpellé. Vous dites douceur et, en effet, il y a une douceur, une douceur extrême-orientale. Votre univers, du moins une partie, flirte avec le Japon. Il a d’ailleurs existé un mouvement japonais qui faisait de la photographie colorisée avec Yokoyama Matsusaburō et son Shasin abura-e (Peinture à l’huile photographique – ndla). Cet écho était-il voulu ?

Asakusa 2018 © Éloïse Labarbe-Lafon

Absolument pas. Lorsque j’ai commencé, je n’avais pas beaucoup de références. C’est venu tout seul et c’est ensuite que j’ai vu que cela existait déjà, mais comme personne ne faisait cette technique autour de moi, je me suis dit que j’allais continuer. J’adore le Japon, je suis très attirée par le Japon et de fait je suis très heureuse d’être inspirée, malgré moi, par les artistes japonais.

En tant que restauratrice de films, est-ce que cela influence vos prises de vue ?

Je pense que passer tant de temps sur des images d’un autre temps m’influence irrémédiablement. Je suis inspirée par le cinéma et la photographie fin 1800 début 1900. J’aime beaucoup le travail de Henry Peach Robinson qui faisait des montages photo irréels en superposant les négatifs. Les images représentaient beaucoup de femmes dans une atmosphère très évanescente. Il y a aussi Julia Margaret Cameron qui faisait des portraits de femme intenses, chargés d’émotion. Toutes ces photos combinant le réel et l’idéal m’inspirent beaucoup. Avant la restauration de films, j’ai aussi colorisé des archives de guerre. C’était très beau de redonner vie, par les couleurs, aux images d’archive. Il y avait bien sûr quelques règles à suivre car selon les époques, par exemple, les femmes ne portaient pas telle ou telle couleur, mais l’on avait tout de même une liberté pour coloriser les gens. Donc, oui, je pense que mon travail m’inspire beaucoup.

Au-delà des couleurs, il y a tout le côté narratif que l’on retrouve dans vos photos. Ce sont des petites histoires, des petits contes de l’autre côté du miroir.

Oui, c’est sûr. Quand je photographie, j’ai l’impression de prendre des scènes de mon intimité. Ce sont des scènes du réel, mais je n’ai pas du tout envie qu’elles aient l’air réaliste. Je photographie le réel pour ensuite m’en écarter et créer ma propre réalité.

Le réel vous ennuie ?

Le réel me fascine, mais ne m’intéresse pas dans mon travail photographique. Je pare la réalité de douces tonalités pour leur donner un aspect hors du temps et onirique. C’est un univers fictionnel, comme des contes, oui, qui sont empreints d’une atmosphère nostalgique et qui rappellent les cartes postales des années 1900.

Le réel me fascine, mais ne m’intéresse pas dans mon travail photographique. Je pare la réalité de douces tonalités pour leur donner un aspect hors du temps et onirique.

Vous parlez beaucoup de la manière dont vous faites, quel est votre rapport au geste ? Vous avez plusieurs gestes : celui de prendre la photo et celui d’apposer le coup de pinceau.

Et entre les deux, il y a le processus de développement que je fais moi-même dans ma cuisine parisienne. Les trois étapes me fascinent. Dans la photo, j’aime le moment où tout se fige et où je fais mon cadre. Tout s’arrête. Je sais que je capture un fragment de vie qui n’en sera plus après mes modifications. J’adore aussi le moment où dans la cuve l’image sur le négatif se révèle, je suis toujours très excitée. C’est le petit moment magique du processus. Concernant le moment de la peinture, c’est un moment très calme, très apaisé où je choisis mes couleurs. À Paris, on est sans arrêt pris dans une frénésie tandis que quand vient le temps de la peinture, je suis toute seule, dans l’obscurité avec ma petite lampe et je me pose. Je peins souvent l’arrière-plan, la peau et ce que je préfère c’est le moment où j’applique du rouge sur les joues et les lèvres, je le fais avec mes doigts et, de fait, mes empreintes digitales restent. Je donne d’une certaine façon mon ADN à la photo.

Adèle © Eloïse Labarbe-Lafon

Le rouge sur les joues est un motif, en effet, qui revient souvent sur vos portraits et qui leur donne toujours cet aspect fin-de-siècle décadent…

…et un écho aux peintures d’Hans Bellmer aussi qui a réalisé plusieurs séries assez irréelles en mettant en scène des sortes de mannequins qu’il appelait des « dolls ».

Alors c’est drôle, vous parlez d’Hans Bellmer et de cette série si singulière, j’y arrivais, notamment à propos de la contorsion des corps, de leurs positions exagérées. Qu’est-ce qui vous attire chez le corps ?

Les possibilités infinis du mouvement m’intéressent beaucoup. La peau aussi. J’adore le rendu de la peau, il y a quelque chose de très intime et de très charnel, une sorte de sensualité avec la couleur. Je pense qu’il existe une sensualité chromatique. Il m’arrive aussi de faire des photos de paysage, j’aime la nature de la roche, mais je reviens souvent au vivant tout de même.

Qu’est-ce qui vous plaît dans la nature ? Ce sont les natures mortes ?

Oui, mais dans la nature il y a du vivant aussi. C’est la vie, c’est l’herbe qui bouge, ce sont les nuages. Et tout cela je le fige et lui donne d’autres couleurs.

Ce sont des projections en quelque sorte ?

Oui, d’une certaine manière. J’ai juste l’impression de réussir à poser tout ce qu’il y a dans ma tête.

Tout cela, vous l’avez acquis de façon autodidacte ?

J’ai fait des études d’Histoire de l’Art à la Sorbonne. J’ai réalisé un master sur le cinéma expérimental et l’usage de la couleur. J’avais fait une monographie sur Cécile Fontaine qui détruisait les pellicules, qui décollait les couches d’émulsion des films pour en faire d’autres images. Puis, après j’avais vraiment envie de travailler dans le patrimoine cinématographique donc j’ai fait des stages dans les archives de cinéma aux archives militaires. Maintenant je suis restauratrice numérique chez Lobster Films. Ma pratique photographique se développe en parallèle de tout ça, de mon côté. 

Comment se passe la restauration ? En travaillant sur des films, je suppose que c’est plutôt de façon digitale ?

Nous travaillons dans le noir toute la journée sur des écrans très lumineux et nous enlevons toutes les poussières et les rayures, reconstruisons l’image là où elle est altérée. Il y a beaucoup de triche d’une certaine manière. Recréer ce qui n’est plus… Quand je faisais de la colorisation, c’était image par image, adapter des calques aux visages, aux corps, puis les animer. J’avais une certaine fascination pour voir ces images reprendre vie. Il m’est arrivée d’être complètement absorbée par ce que je faisais. Je me souviens d’un plan d’un soldat américain qui sortait de l’eau, blessé. Il s’extirpait de l’eau avec difficulté et avançait vers la caméra en la fixant. J’ai passé deux jours à coloriser ce plan, étape par étape. Il prenait vie et à un moment donné je suis presque tombée amoureuse de cette image. Cela m’avait beaucoup touchée. J’y repense encore… J’aimerais en écrire une petite histoire. Cela m’arrive avec mes photos au fur et à mesure des couches de couleurs, des glacis, de ressentir la vie qui s’installe dans la photo. J’ai souvent le cœur qui bat.

Eliott © Eloïse Labarbe-Lafon

Il y a une grande sensibilité chez vous et dans votre travail. Cela se sent. Ce sont des émotions assez tristes. Il y a une grande…

mélancolie. Je pense que je suis très mélancolique dans la vie. Il y a une beauté dans la tristesse et la mélancolie qui me fascine. Dans mes influences photographiques, les femmes sont souvent tristes, lasses, le regard vide mais absorbant. Après, je n’ai pas envie que mes photos soient tristes !

Non ! Bien sûr que non, mais il y a, au moins, une recherche poétique des sens.

Oui… Mes photos permettent la création de mondes sensibles, intimes et fantastiques. Ce peut être une fille mangeant des fleurs, des tétons au travers d’un filet ou d’une racine de lotus, des pseudo geisha figées, des femmes-chats, des images éclatées par un prisme fragmentant les visages et décomposant le cadrage, des images du Japon, des perles sur le visage d’une fille endormie, des larmes dans un miroir… Tous ces moments, si différents, se trouvent rassemblés et se répondent dans l’unité du médium.

Mes photos permettent la création de mondes sensibles, intimes et fantastiques. Tous ces moments, si différents, se trouvent rassemblés et se répondent dans l’unité du médium.

Vous évoquiez l’idée d’écrire un petit texte à propos de ce soldat américain exsangue avec lequel vous avez tissé un lien d’esprit, est-ce que vous écrivez aussi sur vos photos ?

Je n’écris pas vraiment sur mes photos, mais j’ai toujours un carnet sur moi, en tartan écossais, sur lequel je pose mes pensées. J’écris pour me rappeler certaines choses, mais je n’écris pas des textes qui sont destinés à un lecteur autre que moi.

Vos photos ne nécessitent pas de textes, elles se suffisent à elles-mêmes.

Oui je crois, pour l’instant.

Vous aimeriez faire un film de vos photos ?

Pas de mes photos. J’ai déjà filmé en Super 8 des petites histoires. C’est un peu comme Sarah Moon qui a fait aussi des petits films fantastiques. En ce moment, j’ai un projet avec une amie qui restaure des films avec moi et l’on aimerait coloriser un petit film sur pellicule. C’est très compliqué, c’est très minutieux, il faut des loupes, des tables lumineuses… de la patience ! C’est un projet pour 2022. Un petit film tout peint. Là encore, c’est un objet. On a vraiment envie de cet objet, et de le projeter pour vous. Ça va venir !

Votre travail est extrêmement délicat, extrêmement précis, c’est la beauté du geste qui est un art même. Est-ce que le format est important pour vous à ce propos ? Se pose toujours la question du format chez l’artiste et j’aimerais savoir s’il est important pour vous.

Ce ne sont pas des grands formats : 17×26. J’aime le côté objet que l’on peut tenir dans la main, que l’on peut ranger dans un album ou alors tout simplement encadrer. J’adore ce format même si j’ai pour projet de faire des grands formats lors d’une résidence qui va me permettre d’expérimenter d’autres choses. Pour l’instant, le petit format me convient très bien.

Vous venez de prononcer le mot « album » qui me fait penser à la notion de souvenir. Vos photos se rapprochent de l’idée de mémoire, de la carte postale fin XIXe, nous en parlions avant, quel est votre lien au souvenir ?

Il y a déjà un devoir de mémoire dans mon travail de restauratrice de films anciens. J’ai adoré travailler aux archives militaires. Depuis des années, je récupère des photos dans des brocantes, sur internet, de gens anonymes et que je colorise. Je me réapproprie la vie des gens et je leur redonne une histoire. Ce serait un projet d’exposition de mélanger des photos de personnes que je connais avec des personnes qui me sont inconnues et ainsi créer un gigantesque album de souvenir assez éclectique et assez éclaté. Je suis très touchée par les souvenirs et ceux des autres.

Vous avez mille projets, tous aussi passionnants, et passionnés, les uns que les autres, un dernier ?

Oui ! J‘ai un projet de livre en cours pour 2022, avec le studio de design éditorial Page Works. J’aime les livres alors pourquoi ne pas en faire un moi-même ?

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