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Le canon Sanda – Les débauches de la connaissance

Dans un ouvrage d’une densité saisissante, Odile Cohen Abbas explore les ouvrages de Paul Sanda, poète ésotérique. Ainsi Le canon Sanda offre au lecteur de belles fulgurances poétiques pour mieux appréhender les textes de Sanda.

C’est avec la lecture de : « Le canon Sanda » que j’ai découvert l’écriture d’Odile Cohen-Abbas. Dès l’avant-propos, l’auteur nous alerte : l’appréhension attentive des ouvrages de Paul Sanda appelle à une mystique de lecture : il s’agit d’accéder aux champs de forces de l’œuvre. Odile Cohen-Abbas nous précise ensuite le projet, tel qu’elle l’a conçu, tenté : « J’ai tenté d’établir ici une forme de catalogue raisonné de l’œuvre poétique – à partir duquel chacun pourra réagir (…). Il va de soi que certains éléments de ces analyses sont pleinement subjectifs, mais cela fait partie du grand jeu et de la sincérité interprétative. ».

Les idées de « catalogue raisonné » et d’appel conjoint à une mystique de lecture, dont l’un des champs de force est un inconscient poétique qui échappe au contrôle exercé par la raison ; d’analyses, dont l’engagement subjectif serait potentiellement une problématique inévitable çà et là, s’agissant de « certains éléments » de celles-ci, ont tout d’abord de quoi surprendre au sein d’un espace où l’on s’attendrait à la liberté d’une lecture subjective totale, débordant la notion de catalogue ; à une lecture à la fois loyale et porteuse de nouvelles émergences.

Mais que l’on se rassure : c’est bien à cela qu’Odile Cohen-Abbas nous convie, pour autant. L’auteur livre en effet une lecture subjective, sensitive, poétique, interprétative de l’œuvre – de ce tout Interprétation qui lit et relie, avec émerveillement.

Une critique poétique

S’agissant de l’émerveillement, le lecteur rétif au dithyrambe pourra retenir en premier lieu, naviguant dans la ferveur des mots d’Odile Cohen-Abbas, le poème lyrique religieusement déposé aux pieds de Dionysos ; il pourra lire un bien excessif éloge à la figure céleste ancrée sur notre Terre pour réaliser des Ponts transcendantaux et dont la constellation ne serait qu’un « au-delà », une « royauté absolue » d’ange exterminateur qui donne « jusqu’aux foudres de son essence ».

Odile Cohen-Abbas offre au lecteur une écriture organique d’une grande richesse

Ce même lecteur se sentira potentiellement comme assourdi par cette ode à la « gloire inépuisable » du poète et de son œuvre, mais c’est là – et ce sans vouloir pousser plus avant le jeu de mot – de l’ordre du canon surréaliste : l’œuvre ne saurait être appréhendée dans toute son essence que du fait d’un transport ésotérique, lequel ne doit pas souffrir l’écart critique (critique au sens d’une autorisation à un discernement sur des mérites et des défauts). Dans l’hypothèse inverse, le risque, voire l’assurance, est de ne rien (y) entendre ; d’assécher, comme l’exprime à bon escient, le texte de la quatrième de couverture. La mise à distance n’est donc pas de mise, car c’est un impératif catégorique pour l’avantage immersif, fusionnel, puis expansif de l’œuvre sur et à partir de l’œuvre. Odile Cohen-Abbas ne justifiera d’ailleurs que d’un “écart” tout ponctuel, à l’occasion de la lecture qu’elle donne du texte de 2009 Les messagères coperniciennes : « ce sera ici la seule incursion dans l’envers de l’œuvre ».

Mais à compter de cet instant où le contrat tacite et explicite est accepté, l’auteur offre au lecteur une écriture organique d’une grande richesse ; de très belles fulgurances poétiques, telle une superbe conjonction amoureuse faite toute symbiotique : « (…) tout se déroule dans une ère d’effraction, comme une espèce de retour, de rénovation au second degré du néant, impliquant, mêmement, un retrait lisible, une disparition implicite du démiurge. Sur la gradation de sa liberté, cette éclipse est le degré le plus accompli. Paul Sanda, un au-delà de l’écriture (…) ». Et l’auteur de prolonger cette puissance évocatrice : « la narration constituée non d’images ou de mots, mais de morceaux de terre et d’eau » (in Lecture de Pour la chair de l’île).

Une lecture organique et sensible

Odile Cohen-Abbas donne dans cet ouvrage une lecture chronologique, qui est une amplification par immersion à la fois analytique et sensible, sensitive, organique, comme nous l’avons déjà dit (« mais aucun texte de Paul Sanda ne peut se réduire aux éléments d’une analyse »), mystique, poétisée (« toute explication de l’œuvre étant pauvre, il faut la révoquer »), où le mouvement l’emporte en figures comme volutes, associations et accouplements ; en lignes de fuites qui ne fuient jamais l’objet, axant la lecture de la Lettre et la ré-axant sans jamais rompre le fil de l’attachement, lequel libère, une seconde fois.

Le texte d’Odile Cohen-Abbas est traversé de nombreux extraits qui n’ont jamais valeur ornementale : ceux-ci demeurent un ordre de fusions ici, et là, désordre de proliférations. Rien n’est épargné des résonances et des tumultes, en une lecture pénétrante et jouissive.

Les extraits de la poésie de Paul Sanda, quant à eux, éveillent : poétique à la fois singulière et digne héritière, puisque l’espace mythique, à l’instar de Breton, se bâtit toujours à compter d’une topographie concrète et nommée comme telle, posant des repères où chacun d’entre nous peut se retrouver.

Et l’érotisme. Paul Sanda, puis Odile Cohen-Abbas, nous tendent nombre de miroirs orgasmiques.

« C’est ici que les corps en désir, féminin, masculin, deviennent chair et sang d’une architectonique de pierre et d’esprit. Ici que l’errante capacité d’amour trouve axe et proportions, renonce à l’alternative d’une joie des sens ou d’une joie intellective. » (in Lecture de Le tombeau de Joyce Mansour)

« De strophe en strophe s’énoncent les paraboles et allégories de la solitude qui perce ostensiblement ou demeure ligotée, sous-jacente au contenu des descriptions tels les yeux crevés des poètes, un sens lésé qui fortifie l’imaginaire, répand les semences polychromes des rêves. Ignorant la distribution d’un monde brut, par trop rudimentaire, ils ne gardent que le silence des formes pures et l’honneur de leurs vers. » (in Lecture de Le vent, je suis Léo Ferré).

Le canon Sanda est élaboration du mythe.

Paul Sanda, dans sa postface, évoque à propos du travail d’Odile Cohen-Abbas, « un même espace-temps cosmique (…) sans aucun doute pas contagion ». Il loue une « merveilleuse auscultation » ; l’« alchimie intime ». Le canon Sanda est bien une immersion offerte au sein d’un laboratoire d’alchimie intime qui se lit, se vit et ne se raconte pas : Le canon Sanda est élaboration du mythe.

  • Le canon Sanda, Odile Cohen-Abbas, Éditions Unicité, coll. Éléphant blanc (2021)

Guylian DAI

 

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