Le cinéma La Clef : un air de liberté en sursis

©UGO PADOVANI / HANS LUCAS

10 octobre 1973. Date de l’inauguration officielle du cinéma d’art et d’essai La Clef. Au cœur du 5e arrondissement de Paris, dans la rue de la Clef, non loin de la Mosquée de Paris et du Jardin des plantes, le cinéma La Clef est un repaire intime et chaleureux où les cinéphiles aiment se retrouver. Depuis la fermeture du lieu en 2018, l’association Home cinéma lutte pour faire perdurer ce repaire unique en projetant tous les soirs un film à prix libre. Mais à partir du 31 janvier, le dernier cinéma associatif de Paris sera définitivement expulsable.

Cet air de liberté au-delà des frontières

Tous ceux qui ont foulé les planches de La Clef, ne serait-ce qu’une seule fois, ont tissé une histoire intime avec ce lieu. Certains y ont connu leurs premiers et derniers émois cinéphiles. D’autres, désireux de lever l’ancre vers la rive gauche ou de passage dans la capitale, ont découvert une brèche dans le temps, un fragment de l’effervescence culturelle parisienne… La mienne a commencé il y a maintenant deux ans sur le conseil avisé d’Hugo Jasienski, comédien au Théâtre de la Ville que je remercie encore.

Rares sont les cinémas qui comme La Clef ont fait le choix d’une programmation engagée, percutante et solaire. Or qu’y a-t-il de plus puissant que le genre documentaire pour sublimer les luttes à l’écran ? C’est dans ce lieu que j’ai appris à apprécier cet art singulier et magistral bien trop souvent et injustement relégué au rang de sous-genre cinématographique. Avant de voir L’Envers d’une histoire de Mila Turajlic, jamais je n’aurais cru qu’un documentaire intimiste sur la révolution démocratique serbe me transcenderait autant. Chaque prise de vues est un poème. Chaque témoignage est révélateur de la rage sourde du peuple. La Clef redonne au genre documentaire ses lettres de noblesse.

Je découvre plus tard La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo qui me fait tressaillir de honte et bondir de passion. Au cinéma La Clef, les luttes convergent comme dans le documentaire Le fond de l’air est rouge de Chris Marker. L’Algérie d’hier et d’aujourd’hui est plus d’une fois mise à l’honneur sur la toile : Algérie révoltée du mouvement insurrectionnel du Hirak, Algérie en flammes de René Vautier, Algérie endeuillée de la nuit du 17 octobre 1961… De la révolution égyptienne avec Tahrir, place de la Libération de Stefano Sanova à la contestation du régime dictatorial islamique au Soudan avec Talking about Trees de Suhaib Gasmelbari, La Clef célèbre toutes les luttes.

La toile de La Clef est une véritable fenêtre sur le monde

Prônant des valeurs universelles au sens philosophique comme au sens géographique du terme, la toile de La Clef est une véritable fenêtre sur le monde. C’est avec beaucoup d’émotion que j’assiste à la projection de Radio Congo de Philippe Ayme qui nous immerge dans la vie quotidienne d’un village isolé à deux jours de route de Kinshasa, mais également à celle du sublime Le Cose Belle d’Agostino Ferrente qui rend hommage à la volcanique jeunesse napolitaine. La Clef recèle de précieuses ressources en matière de films anciens et méconnus. Je pense notamment au remarquable documentaire On the Bowery de Lionel Rogosin datant de 1957 qui nous entraîne dans le quartier de la Bowery à New York où gangrène la misère et l’alcoolisme.

Voyage et jamais ne revient 

La programmation de La Clef est une véritable invitation au voyage. Une épopée d’autant plus saisissante que chaque long-métrage est un coup de cœur sélectionné avec soin par les membres du collectif qui se relèguent la programmation de la séance du jour à tour de rôle. Deux chefs-d’œuvre du cinéma africain découverts sur place. Le premier est l’incontournable Touki Bouki du réalisateur sénégalais Djibril Diop Manbéty dont la singularité et la dimension ésotérique envoûtent le spectateur. Le second est La Vie sur Terre du réalisateur malien Abderrahmane Sissalo, d’une finesse et d’une poésie sans pareille.

D’autres contrées plus lointaines et froides sont également mises au-devant de la scène : la Hongrie avec le chef d’œuvre méconnu qu’est Amour de Karoly Makk (Prix du Jury du Festival de Cannes 1971), mais également la Russie de l’ère soviétique avec Bouge pas, meurs, ressuscite de Vitali Kanevski qui lui avait remporté la Caméra d’or en 1990. Deux longs-métrages intimistes en noir et blanc qui nous dévoilent pleinement la beauté du septième art et dont la finesse se déploie aussi bien sur le plan esthétique que sur le plan psychologique. Pour poursuivre avec le cinéma soviétique, La Clef a également organisé une rétrospective des courts-métrages expérimentaux du réalisateur russo-arménien Artavazd Pelechian.

©UGO PADOVANI / HANS LUCAS

Et comment oublier le mémorable cycle Voyage en Italie de l’été 2020 !

« Chaque mercredi une traversée en 10 séances comme autant de stations de gare : Venise, Ancône, Rome, Naples, Matera, Orgoloso ou encore Catane… La Clef vous invite à parcourir villes et paysages du nord au sud à travers dix films de tous genres et toutes périodes confondus traçant un itinéraire éclectique sur la carte du cinéma italien. »

Que de pépites méconnues du cinéma italien néo-réaliste y ai-je découvertes ! A commencer par Les Fiancés d’Ermanno Olmi, trop peu connu à mon goût et qui surpasse de très loin en beauté et en profondeur certains classiques de Fellini, Visconti et De Sica… Les Egarés de Francesco Maselli, compagnon de l’écrivaine Goliarda Sapienza qui joue dans le film, est de même un petit bijou longtemps demeuré inconnu en France et pourtant grandement apprécié des cinéphiles italiens. Un film aussi beau qu’engagé, puisque Les Egarés prend place dans la région de la plaine du Pô en 1943, année de destitution de Mussolini, mais aussi de troubles et d’affrontements sanglants. Je n’oublierai jamais ces séances précédées d’une mise en contexte du long-métrage projeté qui vous mettait l’eau à la bouche, vous tenait en haleine en éveillant votre soif de connaissances historiques et d’anecdotes cinéphiles croustillantes. Je n’oublierai jamais non plus ce sentiment d’extase qui me transperçait à la sortie de la salle et me suivait jusqu’à l’orée de la nuit. Les larmes perlant sur mes cils après la projection du long-métrage déchirant Du soleil dans les yeux d’Antonio Pietrangeli, scénariste du premier film néo-réaliste de Visconti Les Amants diaboliques et d’Europe 51 de Roberto Rossellini.

Un refuge pour ceux qui, le temps d’une séance, veulent s’abandonner

La Clef est un refuge pour ceux qui, le temps d’une séance, veulent s’abandonner à d’autres métavers. Seul ou accompagné, l’on y rencontre des réalisateurs et des spectateurs enflammés qui n’hésiteront pas à débattre à la fin de la séance sur la portée politique du film projeté ou qui seront prêts à en découdre pour trouver la référence d’une musique de la bande originale les ayant ensorcelés. Je me rappelle ces soirées où les éclats de rires fusaient dans la salle pour la projection de la comédie Mes Chers amis de Mario Monicelli, l’un des plus gros succès du cinéma italien que Pietro Germi avait souhaité initialement réaliser. Je revois les soupirs langoureux des spectateurs s’élevant dans la salle obscure à la vue de la sulfureuse Claudia Cardinale dans Senilità de Mauro Bolognini sublimant la ville de Trieste. Mais l’ambiance solennelle qui règne à l’occasion de certaines séances est toute aussi exquise, comme c’était le cas pour la projection de Respiro d’Emanuele Crialese. La déambulation suave de Grazia sur l’île de Lampedusa imposait le silence…

Du sang sur la toile

C’était un jour de février, gris et et brumeux. Je me rendais au cinéma La Clef pour la première fois en dilettante. Au programme : Paradis pour tous d’Alain Jessua avec Patrick Dewaere à l’affiche qui met fin à ses jours un mois avant la sortie du film en 1982. Film dystopique et dérangeant, mon premier long-métrage visionné à La Clef annonçait déjà la couleur de la programmation atypique chère au cinéma. Si La Clef projette des films d’auteur de l’école soviétique et du néo-réalisme italien, la programmation n’en est pas moins explosive et moderne le reste du temps.

« Âmes sensibles s’abstenir », préviennent les programmateurs avec entrain avant la projection de certains films sensationnels à l’instar de Clean Shaven de Lodge Kerrigan ou encore du Syndrome de Stendhal de Dario Argento. Schizophrénie, viols, bandes sonores inquiétantes… Qu’il s’agisse de sacrifice sanglant dans Etrange Séduction de Paul Schrader ou du sourire mutilé de la prostituée juive de l’Apollonide de Bertrand Bonello, les hématophobes passeront volontiers leur chemin tandis que les amateurs de sensations fortes seront séduits. Mais là encore, tous ces longs-métrages revêtent une dimension engagée. La Clef projette régulièrement toute une palette de films de genre des années 70 qui au-delà de leur apparence singulière sont les miroirs des maux de nos sociétés contemporaines. Trois d’entre eux qui ne m’ont pas laissée indifférente : le saisissant Violences sur la ville de Jonathan Kaplan (l’un des films préférés de Kurt Cobain), l’iconoclaste La Randonnée de Nicolas Roeg et le mythique Zombie de Romero.

Le 22 juin 2021, c’est le film musical Cry Baby de John Waters avec Johnny Depp qui marque la réouverture du cinéma après plus de 200 de jours de fermeture dus au confinement imposé par le gouvernement, du jamais vu (et ce même pendant la Seconde Guerre mondiale). Le cinéma tout entier respire l’allégresse et se réjouit de ne pas avoir été expulsé pendant cette période de vulnérabilité. L’ambiance est telle que l’on se croirait dans un drive-in des années 50 tant les hits rockabilly endiablent les spectateurs qui ne peuvent s’empêcher de sourire à pleines dents et de se mouvoir discrètement au rythme de la bande sonore. Connaîtrons-nous à nouveau de tels instants de grâce ? Il ne tient qu’à nous de refuser l’inacceptable.

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