Milène Tournier : N’oubliez pas d’aimer

© Gracia Bejjani

Comment dire l’amour sans répéter tout ce qui a déjà été écrit, comment aimer et innover sans pour autant perdre le ravissement de chaque déclaration d’amour ? Telles sont les questions auxquelles tente de répondre Milène Tournier, qui vient de recevoir le prix Révélation de Poésie 2021 de la Société des Gens De Lettres pour son recueil L’autre jour (Editions Lurlure, 2021). Dans son dernier ouvrage paru à ce jour, Je t’aime comme, la poétesse explore « la profération répétée du cri d’amour », voguant entre démarche perecquienne (Je me souviens, Georges Perec, 1978) et admiration pour Roland Barthes, qui s’équilibre entre deux importants ouvrages de l’auteur, écrits conjointement avant sa mort (Fragments d’un discours amoureux, 1977 ;  Journal de deuil, rédigé entre 1977 et 1979). 

Répéter pour sauver

« Passé le premier aveu, « je t’aime » ne veut plus rien dire. », écrit Roland Barthes dans ses Fragments d’un discours amoureux. Selon lui, la déclaration d’amour serait un acte performatif, par définition unique et ultime, qui n’aurait lieu qu’une seule et sublime fois, face à laquelle la moindre réponse serait au mieux maladroite, et au pire tragique. Pour autant, Milène Tournier reproduit pas moins de 1600 fois cette formule d’amour dans son dernier recueil. Au premier abord, on pourrait faire se reposer cette cadence amoureuse sur le jeu de la reprise anaphorique , un peu à la manière de certains poèmes rédigés à l’école élémentaire, un jour avec un collier de pâtes pour une mère, quelques semaines plus tard avec un beau dessin pour un père. La formule, aimant magique, permettrait alors à l’apprenti-auteur de rythmer son amour et de laisser les images poétiques envahir sa page, reposant la plupart du temps sur un registre animalier flatteur ou parfois plus botaniste et élégant, selon sa propre sensibilité. Mais l’autrice, ici, ne se contente pas de reproduire cet exercice – aussi beau puisse t-il être lorsqu’on en est le destinataire – , et pour cause : ce livre est un livre-tombeau. 

Lors du premier confinement, Milène Tournier s’est engagée dans une nouvelle série de vidéos-poèmes qu’elle pratique depuis quelques années déjà, s’inscrivant ainsi dans la lignée de François Bon, son parrain d’écriture, à qui l’on doit l’expression de LittéraTube qui désigne les expériences actuelles de vidéo-écriture. Cette série s’intitulait déjà « Je t’aime comme » et comportait la quasi-totalité des textes qui se sont retrouvés réunis à l’initiative de l’éditeur Emmanuel Caroux. Mais la démarche poétique ici ne doit pas être confondue avec un désir archivistique. Ce recueil ne saurait être « simplement » le tombeau des images retenues sur les réseaux sociaux. Il a fallu trier, classer (démarche éminemment perecquienne, encore une fois…) parfois même réécrire certains textes pour que la vie des images se retrouve dans les lectures que peuvent en faire les lecteurs du livre, pour certains inconnus des possibles vestiges ici restitués. Le grand classement aurait pu essayer d’écrire le récit initiatique d’une jeune femme amoureuse qui marche dans la ville, habitée de ses souvenirs d’amour et de vie, qu’ils lui soient propres ou soient eux aussi simplement récoltés à travers des conversations fugitives, une affiche placardée, le glas d’une cloche ou le soupir chaud d’une aération. Mais pourquoi vouloir forcer le lecteur au choix d’un seul récit quand chaque poème se fait déjà réceptacle des échos de multiples vies ? C’est l’ordre alphabétique, alors, plus rassurant sans doute, qui a permis de choisir de ne pas choisir. Il ne faut pas craindre pour autant une froideur dans ce classement qui scinderait la lecture du recueil. Si chaque poème est bien annoncé par un titre, on finit rapidement par oublier de le lire, le « rater », comme on oublie de regarder un plan quand on se promène au hasard dans Paris ou qu’on fait mine d’avoir « raté » la rue à emprunter pour tourner à la prochaine, celle qu’on aime mieux que celle d’avant. 

La formule, aimant magique, permettrait alors à l’apprenti-auteur de rythmer son amour et de laisser les images poétiques envahir sa page, reposant la plupart du temps sur un registre animalier flatteur ou parfois plus botaniste et élégant, selon sa propre sensibilité

Ainsi, si l’on pouvait au début penser que le recueil repose sur un jeu entre répétition et altération dans la répétition, on en vient assez vite à pencher davantage pour le balbutiement ou le bégaiement impatient et l’on comprend ainsi que Milène Tournier ne se répétera jamais dans son recueil mais qu’elle ne cessera de dire, seulement dire combien, comment et comme elle aime. 

«  JE T’AIME COMME UN BUS 

Je t’aime comme nos bras sont des gibbons dans le bus. 

Je t’aime, il neige, le clochard se réfugie dans le bus, au milieu de ceux qui rentrent à la maison.

Je t’aime comme un chauffeur bavard et comme la petite pancarte « Ne pas déranger le conducteur ».

Je t’aime comme un SMS, « je prends le bus ». 

Je t’aime comme un arrêt demandé, un arrêt imploré, je t’aime comme une supplique dans le bus. (…)  » 

« Et pourtant, comme un goût de vivre (à cause de l’odeur douce de la pluie) »

On pourrait craindre que de ce recueil émane une certaine tristesse, que dans la grande ville qu’elle traverse, cette jeune fille soit à la recherche de tout ce qu’elle a pu vivre et qu’elle se rende sur les lieux où ont été commis l’amour comme on se rend sur une scène de crime, pour mieux reconstituer l’histoire en son entier. Certains lieux choisis pourraient en effet nous le laisser penser : un ascenseur, une agence de voyages, une autoroute, un balcon, un banc, une cage d’escalier, une église, un fleuriste, une grande gare, un hall d’immeuble… La poésie qui s’écrit à partir du tragique d’amour est souvent assez égoïste ou, à tout le moins, égotique. Il n’y est question la plupart du temps que d’une figure solitaire qui ne parvient pas à sortir de soi et qui voit même dans l’environnement qu’elle traverse la douleur qu’elle ressent vivement. C’est tout ce qu’il n’y a pas dans ce recueil. En effet, c’est justement dans la rencontre avec l’Autre et tous les Autres possibles que la poétesse fait chemin en elle et, si elle continue à aimer, ne manque pas pour autant de témoigner de son amour pour la main la plus proche qui lui sera tendue, parfois même par mégarde. D’une certaine façon, cette procession amoureuse est un prétexte pour essorer la langue, en faire sortir l’excédent contenu et se laisser libérer par l’Autre qui envahit, puisse t-il parfois même être l’Absent :

C’est justement dans la rencontre avec l’Autre et tous les Autres possibles que la poétesse fait chemin en elle et, si elle continue à aimer, ne manque pas pour autant de témoigner de son amour pour la main la plus proche qui lui sera tendue, parfois même par mégarde

“Je t’aime comme un crucifix les yeux ouverts, le Christ nous regarde. 

Je t’aime comme un bras cassé de Christ.”

Ainsi dans tous les lieux, mêmes les plus exigües,  l’autrice n’est jamais absolument seule. Soit elle témoigne de la vie déjà là, soit elle provoque le théâtre de la vie, notamment par l’utilisation récurrente de l’impératif présent, comme plusieurs fois dans “JE T’AIME COMME UNE CAGE D’ESCALIER”: 

“Je t’aime, viens, monte, j’ai posé une petite rampe le long de mon cœur. (…)

Je t’aime mon amour, sois ma partie commune.

Je t’aime comme une cage d’escalier, je t’aime, viens, on voyage. (…)

Je t’aime et parfois m’étouffe dans ma déclaration, comme se perdre dans les escaliers le jour et, le soir, dans son colimaçon de cauchemar. (…)

Je t’aime, soulève ton paillasson, je l’ai écrit dessous : JE T’AIME.”

 

Et l’on remarque bien avec cet exemple que la répétition n’est pas une routine. Elle est au moins une reprise (dans l’acception musicale qu’on peut prêter au terme) voire même un retardement : ici, celui du cri d’amour qui achève littéralement le poème en lettres capitales, imposant l’impératif amoureux. 

Dès lors, la jouissance d’écriture devient une jouissance de lecture et il y a un certain ravissement à lire tous les possibles que permet la structure de la liste. Comme l’enfant se plaît à allonger le plus loin possible la liste de cadeaux qu’il aimerait récolter sous le sapin le soir de Noël, Milène Tournier ici se délecte à écrire des listes à rallonge dont on imagine d’ailleurs souvent qu’elles pourraient ne pas avoir de fin, comme l’amour qu’elle leur porte. Ainsi le poème “JE T’AIME COMME UNE BOUTIQUE DE RÉPARATIONS DE TÉLÉPHONES” se termine sur « je t’aime comme une éternelle obsolescence » dont l’oxymore laisse précisément en suspens la fin.    

Dès lors, la jouissance d’écriture devient une jouissance de lecture et il y a un certain ravissement à lire tous les possibles que permet la structure de la liste

« Je ne voudrais pas d’un « monument » pour moi seul. » 

On associe souvent, à raison, écriture et mémoire. L’écriture serait ce qui fixe, parfois même ce qui fige un peu trop, ce que la mémoire risquerait de déformer ou d’omettre avec le poids des années. Souvent donc, celles et ceux qui écrivent usent du prétexte du possible oubli pour se raconter et raconter aux autres ce qu’aimer a voulu dire pour eux. Les versions peuvent même se multiplier et différer, quand on pense à Marguerite Duras qui écrit d’abord L’Amant (1984) puis L’Amant de la Chine du Nord (1991). Dans son Journal de deuil, Roland Barthes explique qu’il n’écrit pas pour se souvenir de la mort de sa mère mais justement pour s’octroyer ce droit à l’oubli :« pour combattre le déchirement de l’oubli en tant qu’il s’annonce absolu.». Il est tout à fait possible que Milène Tournier soit dans la même démarche ici, et que, de la même manière que l’amour de Roland Barthes pour sa mère débordait dans les oeuvres qu’il écrivait en parallèle, celui dont témoigne Milène Tournier dépasse également ce recueil et s’inscrive dans de futures oeuvres puisque cette série connaît déjà un prolongement sur sa chaîne Youtube et que des échos se sont même glissés dans son dernier texte De la disparition des larmes, présenté au Théâtre du Train Bleu à Avignon en juillet 2021. Ce recueil peut alors se lire comme une espèce de monument à l’amour ou de tombeau vide dans lequel chaque lecteur pourrait déposer les souvenirs qu’il veut et recueillir le souffle qui traverse ses litanies que l’on se plaît à réciter à voix-basse, comme se disent parfois les secrets, amoureux et heureux, qu’on ose se murmurer. 

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