La Nuit aux amants : nos matins gris-bleu

Une nuit blanche, un désir exorbitant, deux parfaits inconnus… et une trame convenue. La Nuit aux amants court le risque de susciter un ennui profond. Sauvé par quelques moments de grâce et un traitement assez fin de l’intimité, le film relève néanmoins son pari : créer une sorte de parenthèse enchantée.

Nul doute que cette nuit est la trace filmique d’un souvenir autobiographique. C’est pour cette raison que le récit est touchant, surtout pour un public du même âge que les protagonistes. Yohann, vingt-cinq ans, est sur le point d’épouser Florence et fête en ce mois de janvier glacial, son enterrement de vie de garçon. Déguisé en cochon et cloué au sol au bord de la Corrèze, il est découvert par Axelle, petite brunette piquante, qui trouve la scène cocasse. Leur rencontre est d’emblée invraisemblable, comme pour suggérer un peu lourdement le hasard qui préside à une nuit de tous les possibles. Qui pourrait croire un instant aux retrouvailles de deux camarades de lycée, dix ans après, blottis sur le ponton d’un petit lac gelé, comme s’ils étaient seuls au monde ?

Le fil des désirs

Reprenons : que se joue-t-il dans cette nuit ? Pas grand-chose si ce n’est l’expression confuse d’un désir puissant et réciproque. Qu’on ne s’y trompe pas, La Nuit aux amants n’a absolument pas la virtuosité poétique et philosophique de Ma nuit chez Maud. D’ailleurs, Axelle n’est pas Maud, même si, en creux, l’interrogation religieuse est soulevée comme chez Rohmer, puisque la jeune femme porte une croix autour de son cou, se dit croyante et pratiquante, ce à quoi Yohann oppose schématiquement son athéisme pseudomatérialiste, donnant lieu à un dialogue assez navrant de pauvreté sur la vie et la mort comme agencements hasardeux de cellules – le personnage masculin est infirmier.

Ainsi, Axelle et Yohann échangent, la plupart du temps, des banalités. Autour du choix crucifiant d’aller au bout ou non d’un mariage se noue le problème de l’apparition d’un nouveau désir. Très vite, trop vite d’ailleurs, les mains s’effleurent, à l’initiative de la jeune femme qui admet de ne jamais parvenir à garder un amant plus d’une nuit. Le désir est d’abord dit et montré de manière frontale et vaguement grotesque. Axelle réclame la trahison de Yohann, tout de suite, et se déshabille pour improviser un strip-tease silencieux sur le ponton. Le destin des deux amants semble scellé dès les premières scènes, présageant un long et pesant commentaire érotique d’une dernière nuit avant la « fidélité éternelle », selon la formule ironique de la jeune femme. C’était sans compter sur la découverte progressive d’un personnage féminin meurtri et contradictoire.

Patiemment, pudiquement, Julien Himoine décrit l’éclosion d’une intimité

Alors que les corps déjà exhibés, déjà offerts à notre regard, sont sur le point de s’unir, Axelle se dérobe. Et le film change brutalement d’enjeu : de la consommation d’un mariage symbolique, on passe à la naissance d’une amitié amoureuse. Patiemment, pudiquement, Julien Himoine décrit l’éclosion d’une intimité. Après avoir bu, les deux amants dégustent des roll mops sur le lit défait, disputent une partie de jeux vidéo dans une obscurité totale et se racontent les rêves déçus de leurs quinze ans. Dans le microcosme d’une chambrette se joue toute la gamme d’une relation conjugale qui n’existe pourtant qu’à l’état de potentialité : le coup de foudre, la première fois, les aveux, les disputes et les réconciliations sur l’oreiller. Les longues séquences d’étreinte sont filmées de tout près, pour saisir les rictus de plaisir et les courbes des corps qui s’entremêlent, malheureusement sans donner lieu à une véritable recherche esthétique. Pour faire vrai, Julien Himoine se contente d’inscrire le rapport sexuel dans une durée réelle, de sorte que nous suivons les variations de leurs râles.

Comment se dire adieu ?

Après plusieurs déconvenues qui participent à l’instauration d’une tension sexuelle croissante, nous comprenons que le point d’aboutissement de cette longue nuit blanche, c’est l’atteinte par Axelle d’un orgasme. Lourdement encore, le réalisateur nous le signale lorsque Yohann griffonne une déclaration d’intention : « je soussigné… promets de ne pas quitter cette chambre avant d’avoir fait jouir ma partenaire ». Avant de pouvoir s’aimer brutalement à l’aube, il faudra que les masques tombent, qu’Axelle cesse de jouer la femme fatale à la sexualité libérée et Yohann le jeune homme bien sous tous rapports. Les confessions aidant, les menues habitudes contractées en l’espace de quelques heures ouvrent la voie vers un rapport sexuel authentique, une fois que le désir a cessé d’être singé et que les deux personnages sont parvenus à parler en leur propre nom. Ce sont donc paradoxalement les frustrations perpétuelles qui délient les langues et libèrent les corps, empêtrés jusque-là dans des rôles sociaux prévisibles.

Axelle, qui ne peut ni ne veut, finit par coïncider avec son désir, lequel est bien plus romantique qu’elle n’avait bien voulu l’admettre. Et si elle prenait la place de Florence, la promise ? Et si Yohann rompait ses engagements et réalisait ses fantasmes soi-disant sulfureux avec cette femme ? Si certaines scènes sont troublantes, tant elles révèlent le flou des sentiments de jeunes gens dans la vingtaine, qui prennent sans doute de trop grandes décisions, l’ensemble du film peine à susciter autre chose qu’un émoi éphémère. D’abord, ces personnages sont un peu bâclés, car réduits à quelques traits caractéristiques : la révolutionnaire blessée en mal d’amour et le type plan-plan qui rêve de s’encanailler. Pour faire dans la dentelle psychologique, il eût fallu écrire des dialogues plus riches qu’une conversation creuse sur la nécessité de mener sa vie librement. Le discours amoureux en devient presque sinistre.

Au petit matin, dans un silence salutaire, les amants se quittent. Cette fois, l’absence de grands efforts de mise en scène touche juste. Cependant, le souvenir s’estompera sûrement bien vite dans notre mémoire cinéphilique. Peut-être qu’au fond, ce premier film ne cherche rien d’autre qu’à raconter la difficulté de se dire adieu pour deux jeunes gens qui n’ont pas sommeil.

  • La Nuit aux amants, un film de Julien Hillmoine, avec Laura Muller, Schemci Lauth, en salles le 6 avril 2022
Imprimer cet article Imprimer cet article

Commentaires

© 2022 Zone Critique
Facebook Zone Critique Instagram Zone Critique YouTube Zone Critique
Lire les articles précédents :
Photo DR/Elyzad
Yamen Manai : Bella, mais l’abîme

Bel abîme est le dernier récit de Yamen Manai  paru aux Éditions Elyzad– récit d’un cruel abîme ; d’un adolescent submergé...

Fermer